27/03/2010

Fox News et le coût de la peine capitale

Hank Skinner revient de loin, mais pourrait bientôt y retourner. Cet homme qui a vu son exécution capitale ajournée par la Cour Suprême à une heure de la sentence, exactement comme Troy Davis l’année dernière, nous permet de remettre ce vaste sujet sur le métier et de continuer à réflechir à l’un de ces fondements de l’organisation sociale. Peut-être encore plus que la religion, la question de la peine de mort est un sujet qui divise la société. Même en Suisse, si vous vous ennuyez dans un dîner, vous pouvez être certain de pimenter la conversation au-delà de vos espérances si vous balancez au milieu du dessert : « Pensez-vous qu’on devrait rétablir la peine de mort ? »

Un long article paru sur le site de Fox News, la chaîne conservatrice par excellence, qui compte Sarah Palin parmi ses éditorialistes, apporte un élément nouveau dans la discussion : le coût exorbitant d’une exécution capitale, procès inclus. Une étude au Maryland révèle que les cinq dernières exécutions qui ont eu lieu dans ce petit état auront coûté pas moins de 186 millions de dollars au contribuable, c’est-à-dire 37,2 million par exécution. En général, dans les 35 états américains qui la pratiquent, on calcule qu’un procès en peine capitale coûte entre 1 et 2 millions de dollars de plus qu’un procès en réclusion à perpétuité.

Mais le chiffre le plus absurde nous provient de la Californie. Dans cet état pratiquement en faillite, les 700 détenus qui attendent leur exécution se savent en réalité à l’abri : on n’y exécute en effet que 1% des condamnés. Dans un système carcéral pléthorique à l’excès (excellent reportage photo dans le NY Times la semaine dernière où l’on voit des salles de gym transformées en dortoirs), les accusés plaident la peine capitale dans le seul but d’avoir une chambre seul. Si Schwarzie franchissait le pas et concrétisait l’abolition dans les faits par une abolition légale, il ferait économiser 1 milliard à son état. Ainsi, dans une Amérique aux abois pour retaper son déficit budgétaire, le coût de la peine capitale est sensé apporter de l’eau au moulin des abolitionnistes.

Sensé, seulement. Parce que dans les faits, et un petit sondage express de Fox News le révèle avec clarté, les Américains préfèrent s’endetter plutôt que d’abandonner cette option. Ils sont en effet entre 70% et 80% qui soutiennent la peine de mort, et ce chiffre ne semble pas beaucoup évoluer. Chez nous qui l’avons abolie il y a longtemps, je ne serai pas surpris de savoir que la majorité de la population est également en faveur de la peine capitale, comme en France où seule une promesse électorale et un ministre convaincu ont permis son abolition, au sein d’une population, à l’époque en tout cas, largement anti-abolitionniste.

On peut relever ici cette contradiction centrale et constitutive de la droite dure américaine qui, d’une main, tape autant qu’elle le peut sur le « Big Government », et de l’autre, dépense sans compter pour la guerre ou la peine de mort en remettant par ce biais une quantité insensée de prérogatives dans les mains de l’Etat. Le débat sur le système de santé nous a offert d’ailleurs un spectacle assez semblable, les Républicains hurlant comme des fous (vraiment, comme des fous, assimilant Obama à Hitler et Staline dans les réunions du « Tea Party Movement »), et manoeuvrant la politique politicienne la plus mesquine et la plus kafkaïennement gouvernementale en obligeant la loi à repasser devant les élus, même si le résultat est déjà acquis. En attendant, Hank Skinner, même en sursis, même gracié, est déjà mort d’avoir attendu la mort avec certitude.

18:08 Publié dans Politique | Lien permanent | Commentaires (10)

Commentaires

Une chose que je ne comprend absolument pas dans la justice américaine, pourquoi la volonté de Hank Skinner de subir un test ADN pourrait très bien être rejeté par la cour de justice alors qu'il réclame ce test depuis des années comportement qui en soi est un gage d'innocence non vraiment quelque chose m'échappe.

Écrit par : hervé | 27/03/2010

Je trouve assez immorale de devoir abolir la peine de mort à cause de son coût. Cela reviendrai à dire qu'une application d'une peine de mort bon marché, justifierait son maintient.

La justification principale de son abolition et le risque d'exécuter un innocent même si les coupables d'assassinat le mérite. Une erreure par la mort est irrattrapable.

D.J

Écrit par : D.J | 27/03/2010

A Scipion.

Je viens de lire aujourd'hui dans le journal qu'un japonais vient d'être libéré après 17 ans d'incarcération injustifiée car enfin la justice avait permis de faire un test ADN. Non vraiment je ne comprend pas cette réticence à vouloir faire ce test. Je suppose que la pingrerie administrative y est pour quelque chose. Sans doute les frais doivent en incomber à eux auquel cas le prévenu pourrait avoir le droit de se payer personnellement ce test.
J'ai d'ailleurs eu vent que dans les couloirs de la mort au Etats Unis plusieurs s'en sont sortis grâce au test0 de l'ADN.
Merci Scipion pour vos renseignements.

Écrit par : hervé | 28/03/2010

à Hervé : la Cour Suprême a récemment indiqué que la technologie ne saurait remplacer le travail des tribunaux et des jurys, reléguant ainsi les tests ADN au rang de petit à-côté pas franchement indispensable. Sur le plan de la philosophie politique, je suis entièrement d'accord avec eux ce point de vue qui n'ôte rien des mains des juges qui, doit-on le rappeler, sont et restent des hommes. Mais du point de vue de la quête de la vérité, qui est pour moi l'équivalent de la quête de la justice, par conséquent plus importante que le concept de bien et de mal, le test ADN représente souvent, et de plus en plus, un argument qui a l'avantage essentiel d'être indiscutable. Ce mot, dans le contexte où nous nous trouvons, est crucial et c'est bien pour cela que la peine capitale - et même la réclusion à perpétuité - me choquent tant lorsque le cas n'est pas indiscutable. En gros, si on accepte la peine de mort, on ne devrait au moins n'y envoyer que ceux qui sont INDISCUTABLEMENT coupables. Et la peine de mort demeure à mon sens très discutée parce que, précisément, les tests ADN ont récemment révélé un grand nombre d'erreurs judiciaires où de parfaits innocents ont été envoyés ad patres via le Styx. Et il n'y a que des Scipion pour penser qu'une condamnation équivaut à une preuve de culpabilité.

Écrit par : david laufer | 28/03/2010

Oui je suis d'accord avec vous. En France du moins on a tendance à juger de plus en plus uniquement sur des preuves même les aveux ne sont plus déterminants car souvent extorqués lors d'interrogatoires prolongées , véritables tortures psychiques par épuisement nerveux . On peut faire avouer les pires monstruosités par ces harcèlements lors de ces interrogatoires, je pourrai vous donner pleins d’exemples. De même les témoignages sont devenus suspects car on ne peut pas faire confiance dans la fiabilité des certitudes des gens en général très fragiles. Et il faut énormément se méfier de l'intime conviction, on est alors en plein dans le monde du hasard et effectivement jamais on ne devrait condamner à mort s'il n'y a pas de preuve. Il faudrait surtout ne jamais avoir à faire avec la justice belle idée mais philosophiquement inapplicable puisque rendue par des hommes imparfaits.

Écrit par : hervé | 28/03/2010

http://en.wikipedia.org/wiki/Genaro_Ruiz_Camacho

La peine capitale: la note nous aide à réfléchir une fois de plus sur la peine de mort dans le monde. Une question d'économie, l'abolition de la peine de mort? Cela paraît tellement absurde, au-delà de toute réflexion! Durant plusieurs années j'ai correspondu avec des condamnés à mort (au Texas). L'un fut exécuté le 28 août 1998: http://en.wikipedia.org/wiki/Genaro_Ruiz_Camacho
et un autre fut condamné à la prison à perpétuité.
Il y a le contexte socio économique, culturel, humain et même religieux de la région mexicaine-USA. Le trafic de drogue, les éléments humains, être là au mauvais moment, la fatalité: le coup de feu ou l'autre coup de feu et le reste. Se constitue alors un dossier (l'avocat d'office de Camacho nous en a fait connaître les éléments les plus importants) d'une part, et il y a l'autre "dossier": L'histoire de Camacho racontée dans les lettres (lues et pas censurées!!!) parce qu'il avait confiance que j'ECOUUTAIS sans parti pris, un nœud qui ne sera jamais dénoué!

Ce qu'on ne dit pas à l'adresse ci-dessus dans Wikipedia, c'est que Genaro Camacho avait une mère, une épouse, des enfants (des garçons de 15 à 20 ans) qui respectaient et aimaient leur père, époux, fils.
Il y a aussi les victimes et leur parentés (quasi invisibles, introuvables, dans le procès de Camacho) et l'incertitude reste. Ma dernière lettre envoyée express à Camacho m'est revenu avec la mention: "la personne est décédée".
Le contexte saturé de violence de la société, les structures économiques, culturelles, religieuses, une mixture du tout?
La motivation? pour l'abolition de la peine de mort comme pour la violence et les actes de violence, c'est quoi? Le fric?
Les réseaux du mouvement pour la non violence active me semblent quelque chose de concret et les réflexions et les débats peuvent encourager les membres à intensifier leur engagement.

Écrit par : cmj | 31/03/2010

Pour ma part, je suis favorable uniquement pour les détenus qui le souhaitent et qui en plus sont reconnu coupable à 100%, même par les aveux du détenu. En précisant bien entendu uniquement à une peine à vie.

Après il faut arrêter l'hypocrisie.

La prison à vie est dans l'optique de séparer la société d'un individu dangereux, ce qui est tout à fait objectif.
Ensuite une fois qu'unne personne est détenue à vie dans une cellule, qu'est ce que la société y gagne? Si on détenu est sur que de toute façon il ne retrouvera plus la liberté durant sa vie et qu'il désire y mettre un terme, je ne vois pas le problème.

Le fait de laisser un individu dans une cellule est plus dans l'optique de la vengence que de l'objectivité. Et personnellement à mes yeux, la vengeance n'a rien à voir avec la justice et de ce fait je ne vois pas le problème de prendre en compte l'avis d'un individu qui préfère s'en aller.

Le problème, que ce soit du côté des pro-peine de mort ou des anti-peine de mort, aucun ne prend la peine de véritablement prendre en compte les avis divergeants et ne prennent QUE ce qui leur arrange. On a d'un côté des gens intranscigeant et de l'autre des hypocrites a qui ca ne dérange pas d'enfermer une personne à vie, alors qu'elle interdit de détenir des poisson rouge dans un bocal de forme ronde...

Alors laisser ce dernier choix à un criminel condamné à perpétuité, ne pose donc aucun problème. Si ce n'est idéologique et de ce fait l'idéologie d'un détenu sur son droit de mort ne vaut pas moins que celle d'un idéaliste autoproclamé "au coeur pur".

Écrit par : DdDnews | 31/03/2010

Merci, cmj, pour votre éclairage pertinent, sans préjugés et intéressant, comme à votre habitude.

Écrit par : david laufer | 31/03/2010

Etonnant rendez-vous : ce débat pour la semaine sainte. Et si Ponce Pilate avait pu condamner à perpétuité?...
La semaine prochaine on pourrait parler de la vie après la mort!
Bon week-end de Pâques!

Écrit par : POLO | 01/04/2010

...On peut aussi se demander aujourd'hui et grâce au hasard du calendrier si les poissons d'avril nagent également dans les couloirs de la mort, Ou si Ponce Pilate en auvait eu l'occasion, qu'aurait-il inventé pour amuser son monde ?...

Écrit par : POLO | 01/04/2010

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