14/04/2010

Les Inrocks et les bobos

Riche. C’est la première étiquette dont j’ai été affublé. J’avais environ 8 ans, c’était à l’école primaire de Prilly, dans le laborieux occident lausannois. Seul enfant de ma classe à vivre dans une maison, l’un des rares Suisses de souche dans une école où les immigrés du sud de l’Europe étaient la majorité, entassés dans les barres d’immeubles de la Rochelle ou de Mont-Goulin, mon cas fut vite réglé. Quelques années plus tard, à Champittet, école privée du coquet orient lausannois, mon petit vélo faisait tache au milieu des BMW et des Jaguars qui déposaient mes petits camarades. Et puis les vieilles chaussures héritées de mes grands frères faisaient ringard à côté des Adidas et des Puma flambant neuves qui m’entouraient. Trop ceci et puis pas assez cela. L’adolescent que j’étais et qui, comme tout adolescent, ne rêvait que de ressembler à ses amis, souffrait – un peu – de ces inadéquations sociales.

Il en va ainsi de chaque étiquette : on n’en souffre que dans la mesure où on ne l’assume pas. On est toujours le crétin de quelqu’un, le snob de quelqu’un, l’étranger de quelqu’un, le salaud, le riche, le pauvre, le saint, le diable, etc. C’est toujours un peu vrai, un peu faux. Mais c’est ainsi : nous jugeons tout le monde, tout le temps. Pendant des siècles, une bonne étiquette vous assurait la richesse et le pouvoir, une mauvaise vous condamnait à la pauvreté, ou à une mort infamante. Aujourd’hui les étiquettes ont perdu de leur pouvoir. On les a remplacées par un seul et unique déterminant : l’argent. C’est facile, comptable, visible, et heureusement mobile. Mais on ne se passe pas du plaisir de juger nos semblables, de les ranger dans des vitrines de verre avec une aiguille à travers le thorax, les ailes bien déployées pour mieux les admirer ou les moquer.

Un des problèmes de l’étiquette consiste en sa définition. Qu’est-ce exactement qu’un parvenu, un geek, un facho, un gaucho ? Et puis, qu’est-ce qu’un bobo ? Voilà une étiquette dont on prédisait la mort rapide mais qui s’est confortablement installée dans notre vocabulaire. Les Inrocks en ont récemment fait le sujet d’un dossier très bien fait. Il en ressort que bobo désigne à peu près toute personne âgée de 25 à 45 ans, sortant de l’université et vivant en ville. Ce qu’on entend le plus souvent par ce terme me définit somme toute fort bien : bourgeois d’éducation, universitaire, sensible aux questions sociales et économiques, soucieux de sa qualité de vie, politisé mais à angle variable, inquiet de l’avenir, antiraciste tout en ne sachant pas exactement ce que cela recouvre, artistiquement exigeant tout en vouant une passion inavouable pour Abba ou SAS, bref, fondamentalement bourgeois, désireux de ne pas l’être dans sa caricature et souvent hypocrite dans ce perilleux exercice.

Le saint patron des bobos est certainement Jésus Christ : issu de la classe dominante, son père est très puissant mais lui a de la peine à l’assumer, naissant dans une mangeoire, refusant les honneurs, soucieux des humbles et mangeant toujours bio et local, même s’il ne rechigne pas, à l’occasion, de boire un petit coup de rouge avec ses amis ; et puis très en colère contre la société marchande même si sa propre start-up a plutôt bien réussi. Ainsi c’est un problème moral : le bobo est mal à l’aise parmi l’arrogance et le confort des riches, mal à l’aise pami la misère sociale et culturelle des pauvres, le cul entre deux chaises, sûr de rien et désireux de tout. Cette indécision et cette hypocrisie trouvent leur expression dans ce qu’on recouvre sous le terme de « politiquement correct », ce souci de ne pas heurter les sensibilités et d’éviter la ségrégation sociale ou, plus pompeusement exprimé, de retirer à la classe dominante dont on est issu les outils les moins reluisants de sa domination. Aujourd’hui, le politiquement correct sert de « piñata » médiatique de premier choix, du nom de ces effigies que les Mexicains massacrent à coup de battes de baseball lors des anniversaires.

La question qu’on devrait se poser, c’est de savoir ce qui se passe lorsque les bobos abandonnent leur mauvaise conscience et lorsque le politiquement correct disparaît. Ou plus exactement, lorsque la classe dominante reprend un à un tous les outils de sa domination, assume son pouvoir sans aucun complexe et s’asseoit confortablement sur le reste du monde, le cœur noyé de jouissance et d’amour de soi. Il se passe en fait exactement ce qui est en train de se passer à travers toute l’Europe, où les populistes nationalistes de tous bords ont des autoroutes devant eux, où les peuples bandent leurs biceps suant, rêvant à l’honneur, au passé et à la vengeance, où les millionaires sont désormais milliardaires et la classe moyenne est pauvre, où Bruxelles se noie lentement sous son propre poids en papier, où agonise tout ce qui, confusément, maladroitement, fragilement, représentait un reste de conscience des guerres mondiales. Et où dansent et chantent les parents des bobos d’après-demain.

18:26 Publié dans Général | Lien permanent | Commentaires (6)

Commentaires

"Il se passe en fait exactement ce qui est en train de se passer à travers toute l’Europe, où les populistes nationalistes de tous bords ont des autoroutes devant eux"
Farpaitement. Le problème, c'est que ce n'est que le début, l'humanité n'aimant semble-t-il se comporter que sur un mode extrême. Regarder ce dégueulis actuel sur Guisan. L'honnête citoyen suisse qui s'est fait chier à défendre notre Patrie durant ses jeunes années semble à terre, vaincu par les hordes intellectuelles de tendance Zorro, qui cherchent à mettre bas le Mal absolu, l'Helvétie. Pays du mal absolu, des banques pourries et du cervelas. Toutes les radios, toutes les télévisions, tous les Pascal Bernheim tapent sur le même clou : les Suisses ne sont pas seulement des cons, ce sont des ordures.

Et puis, dans pas longtemps, ce seront les journalistes, les "humoristes" à la Guillon ou à la Bernheim, qui gigoteront pendus à un réverbère. Allez savoir pourquoi. C'est trop injuste...

Écrit par : Géo | 14/04/2010

Le saint patron des bobos, ce pourrait plutôt être Emile Zola.

Écrit par : R.M | 15/04/2010

Et Jaurès est son prophète.

Écrit par : Rabbit | 15/04/2010

"Riche. C’est la première étiquette dont j’ai été affublé"

et oui on est tous le riche de quelqu'un. Ce qui permet de facilemenet comprendre que certaines bonnes excuses de certains pour faire payer les autres, n'est en définitive pas à attribuer à une quelquonc solidarité mais à de la jalousie ou de la haine.

"Un des problèmes de l’étiquette consiste en sa définition"
Le point commun entre les étiquettes et notre réputation, c'est que ce n'est pas nous qui nous la faisons, ce sont les autres qui la fond. Et à part bien comprendre ces adversaires en les carressant dans le sens du poil, on ne peut pas toujours choisir l'étiquette qu'on nous colle.

Raison pour laquelle, je rejoinds partiellement votre texte mais aussi pourquoi je me méfie des gens qui s'autoproclame "mieux placé", "mieux éduqué", "mieux instrui".

Écrit par : DdDnews | 16/04/2010

"Antiraciste tout en ne sachant pas exactement ce que cela recouvre" vous avez tapé très juste. Et c'est peut-être à cause de ça que les nationalismes se réveillent, en réaction à un politiquement correct de plus en plus asphyxiant et l'apologie du multiculturalisme forcené.

Noam Chomsky l'a dit mille fois mieux que moi, mais l'antiracisme mièvre, l'apologie du métissage à tout prix, ce sont les têtes de pont des 'capitalistes' qui rêvent d'un monde unicolore, mondialisé jusque dans tous ses recoins, afin de faire de notre planète un seul et unique marché, réduisant du coup les coûts de marketing et les études de marché.

Confondre patriotisme et nationalisme, préservation des cultures européennes et xénophobie-qui-rappelle-les-heures-les-plus-sombres-de-notre-histoire, préservation de son identité chrétienne et islamophobie, en bref, pratiquer la 'reductio ad hitlerium', c'est devenu le sport national d'une certaine gauche...bobo :-)

Ah certain-e-s me feront toujours rire, à attaquer des McDo à coups de Nike aux pieds, ou manifester contre l'OMC cannette de Coca Cola en main...

Écrit par : Courant Alternatif | 16/04/2010

Vivant au coeur d'un boboland de choix, le faubourg St Antoine à Paris j'apprécie beaucoup les lignes de ce blog qui ne font pas de ce terme une insulte. Etre bobo, c'est en somme être riche et culpabiliser mais sans prôner la révolution, non? Ce (bon) blog fait aussi écho à la (mauvaise) chanson de Renaud qui termine après bien du cynisme et une collection à la Prévert de trademarks par avouer que l'auteur aussi est un bobo... En fait connaître ces marques (comme courant alternatif) et en faire des sortes de repères, c'est la première couche du bobo. Les gens d'avant-guerre ne connaissent tout au plus que les marques d'automobiles, voire de cigarettes mais le reste ce sont des sodas, des tennis ou des hamburgers... Et je les envie mais moi aussi je vois d'abord les marques avant le produit.
Mais je ne vais par récrire ce blog!
BOurgeois-BOhème, pour ceux qui l'ignorent - et il y en a encore beaucoup - c'est merveilleux comme programme! C'est la lutte sans le sang, le changement sans les promesses impossibles, un petit peu de maturité en plus après un XXè siècle qui laisse songeur sur les combats à mener. Et même si le concept de bobo est déja en train de se démoder, je le crois porteur de renouveau et mieux que bien des militantismes ou des postures bourgeoises confites de certitudes.

Écrit par : POLO | 16/04/2010

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