20/04/2010

Le Star Tribune et la plainte pénale contre La Nation

Si certains abonnés de La Nation regrettaient sa relative confidentialité, ils pourront peut-être trouver un réconfort en voyant le nom de ce petit bimensuel, organe officiel de La Ligue Vaudoise, répété jusque dans le lointain Minnesota américain. En effet, même le Star Tribune de Minneapolis relate les faits : la Société pour les peuples menacés (SPM) et TRIAL, l’association suisse contre l’impunité, ont dénoncé les deux auteurs d’un article paru en 2008 dans La Nation auprès de l’Office du juge d’instruction du canton de Vaud. Et c’est historique puisque c’est la première fois qu’est intentée en Suisse une action en justice pour violation de l’article 261 du Code pénal qui dit ceci : « Celui qui (...) niera, minimisera grossièrement ou cherchera à justifier un génocide ou d’autres crimes contre l’humanité (...) sera puni d’une peine privative de liberté de trois ans au plus ou d’une peine pécuniaire. »

Voilà La Nation au cœur d’un scandale médiatique international face auquel son équipe de bénévoles se retrouve tout à fait démunie. Il ne s’agit en effet que d’un petit journal imprimé sur une double page recto-verso en caractères austères, sans illustrations, sans gros titres. La ligne éditoriale est étroite : on y représente le point de vue d’une droite bourgeoise, chrétienne, traditionaliste et fédéraliste (pas ultranationaliste comme le relate Le Temps) et hors partis, même si cette prévention a de quoi faire sourire. La Nation est nourrie en articles par des contributeurs bénévoles – dont je fus – et même si, comme moi, on désapprouve à peu près tout des options proposées dans ces pages, on devrait saluer l’existence d’un vrai papier d’opinion, clairement marqué et publiant parfois des articles d’une grande qualité de style et de contenu.

C’est bien pour cette raison que j’avais littéralement sauté en l’air en lisant l’article incriminé, publié au printemps 2008. De quel droit ce petit journal d’opinion, qui se veut strictement local, se mettait-il en demeure de réécrire une histoire si lointaine de ses compétences ordinaires, en émettant de surcroît des avis tranchés et définitifs en totale contradiction avec des faits établis. Car les auteurs de l’article, Denis Ramelet et Nicolas de Araujo, n’y allaient pas de main morte : « Les fameux 8’000 musulmans prétendument tués à Srebrenica, c’est donc le nombre d’hommes qui manquent à l’appel dix jours plus tard ! » Plus loin, ils parlaient même d’un « pseudo-massacre », mot qui pèsera lourd dans les événements qui se déroulent aujourd’hui.

Les problèmes que soulève cet article étaient nombreux : d’une part, on niait des faits pourtant dûment établis, recensés, et dont les preuves matérielles ne manquent pas ; ensuite, les auteurs introduisaient ce déni dans le cadre de ce qu’ils qualifiaient de « lynchage médiatique » contre la Serbie et l’enjeu n’était pas de déterminer si oui ou non le massacre avait bien eu lieu, mais si ou non la Serbie était effectivement l’objet d’un tel lynchage. Ainsi le déni n’avait pour but que de soutenir cette thèse centrale et non pas de faire la lumière sur une supposée vérité autre ; enfin et surtout, voilà deux auteurs qui ne s’étaient jamais rendus sur place ou même dans la région, et dont l’unique compétence sur ce sujet se résumait à quelques lectures. En dépit de ce manque complet de légitimité, ils prononçaient des sentences sur un événement extrêmement grave et complexe.

Totalement pris au dépourvu par l’énormité de la chose et ne sachant pas comment rétorquer à une telle cuistrerie intellectuelle, j’avais trouvé refuge dans un poème que je reproduis ici :

« Du Danube à la mer, en passant par la Save,
On a vu s’étriper les peuples yougoslaves.
Puis on compta les morts et ce fut du joli,
Car le Serbe est féroce, et le Bosniaque aussi :

Il y en avait partout, du jardin à la cave,
Femmes, vieillards, enfants, hommes, peureux et braves.
On les a enterrés. Mais tout n’est pas fini.
On en retrouve encor’, par morceaux, tout petits.

De Belgrade à Zagreb, aujourd’hui, on en bave.
Les haines sont convexes et les poches, concaves.
Les entêtants refrains, les « c’est-pas-moi-c’est-lui »,
« C’est-lui-qu’a-commencé », ont partout refleuri.

Et même au bord du lac, sur la plus haute octave,
On vient nous ressasser cette chanson de zouaves :
Vous croyiez tout savoir, on vous avait menti !
S’exclament, doigts levés, deux touchants apprentis.

Le fait serait piquant s’il n’était pas si grave.
Car ces intentions sont celles dont on pave
L’enfer des raisonneurs, l’enfer froid de l’esprit,
De ceux qui savent tout. Et qui n’ont rien compris.

Il faut leur pardonner, d’une voix ferme et suave,
Leur tendre inexpérience, leur manque d’after-shave,
Rappeler qu’il est bon de défendre un ami.
Mais Auschwitz était vrai. Srebrenica aussi. »

Sans surprise, La Nation avait refusé de publier la chose. S’en suivit un assez long échange de lettres entre les auteurs et moi, ponctués d’appels téléphoniques avec des responsables de la rédaction, manifestement empruntés sur un sujet qu’ils ne maîtrisaient pas. Et puis, comprenant que La Nation n’était le véhicule de choix ni pour ces articles, ni pour mes réponses, je m’étais résolu au silence.

Jusqu’au 1er avril dernier, date à laquelle j’avais envoyé à la rédaction de La Nation et aux auteurs concernés la dépêche relatant la déclaration solennelle du Parlement de Serbie qui reconnaissait l’intégralité des faits tout en rejetant – avec raison à mon sens – le terme de génocide. Sans surprise encore, il m’avait été répondu, toujours sur un ton péremptoire, que cette déclaration était sans valeur parce qu’elle était « une des conditions posées par l’UE à l’adhésion de la Serbie », alors que Bruxelles n’a jamais fait d’une telle déclaration une condition sine qua non d’adhésion à l’UE. A nouveau donc, je m’étais résolu au silence en concluant ainsi : « Vous faites donc décidément bien œuvre de négationnisme. Et La Nation porte cette tache dans ses pages qui continueront de pourrir son nom jusqu'à ce que quelqu'un, au sein de la rédaction, comprenne la portée mortifère et insultante de vos paroles. » Jusqu’à ce matin, en découvrant que cet article fait finalement l’objet d’une plainte pénale. Et mes sentiments sont partagés.

Pour moi, l’article incriminé fait œuvre de négationnisme dans la mesure où, notamment pour des raisons idéologiques, les auteurs nient un fait historique attesté, sans pour cela mener une quelconque contre-enquête digne de ce nom, se limitant à quelques lectures et garnissant leur papier d’un grand nombre de notes de page pour faire sérieux. Pour les auteurs, voilà qui est très grave, et très triste. Mais c'est surtout le journal qui fait ici preuve d'un très regrettable manque de responsabilité éditoriale et morale. Pour autant, je n’ai jamais cru à la pénalisation de l’expression. C’est en bannissant et en condamnant des individus comme Faurrisson ou Irving qu’on fait d’eux des héros, et je ne doute pas, hélas, que la même chose arrivera pour Denis Ramelet qui tirera quelque orgueil à se voir ainsi traîner en place publique. Au contraire, en laissant à ces tristes sires une totale liberté d’expression, on permet à l’histoire d’avancer, d’accumuler des preuves et des témoignages, tandis que le tribunal fige la vérité, la rend intouchable, inapprochable. Les auteurs devraient être traînés dans un amphithéâtre et non pas dans un tribunal.

Et puis un procès va immanquablement tomber dans la ratiocination : génocide ou massacre ? 7'780 morts ou 8'153 ? etc, ce qui est exactement ce que désirent les négationnistes, c’est-à-dire créer une confusion sur les détails qui mènent, au bout du compte, à jeter un doute sur l’ensemble. Et l’ensemble, il faut le garder à l’esprit : La Nation a accepté de publier un article pseudo-scientifique et en réalité strictement idéologique, suintant l’incompétence et le parti pris. En acceptant ces lignes dans ses pages, La Nation a, sans le vouloir peut-être, prolongé l’œuvre de mort et de destruction commencée à Srebrenica par l’armée serbe de Bosnie, exactement comme ceux qui nient les chambres à gaz prolongent, par le verbe, l’œuvre nazie. Pour condamner cela, on peut aller au tribunal. Mais on doit avant tout espérer que la vérité historique s’impose d’elle-même et que ce massacre ne soit jamais plus mis en doute, ce qui est la pire façon de l’oublier, de laisser les victimes à leurs souffrances et les bourreaux impunis.

14/04/2010

Les Inrocks et les bobos

Riche. C’est la première étiquette dont j’ai été affublé. J’avais environ 8 ans, c’était à l’école primaire de Prilly, dans le laborieux occident lausannois. Seul enfant de ma classe à vivre dans une maison, l’un des rares Suisses de souche dans une école où les immigrés du sud de l’Europe étaient la majorité, entassés dans les barres d’immeubles de la Rochelle ou de Mont-Goulin, mon cas fut vite réglé. Quelques années plus tard, à Champittet, école privée du coquet orient lausannois, mon petit vélo faisait tache au milieu des BMW et des Jaguars qui déposaient mes petits camarades. Et puis les vieilles chaussures héritées de mes grands frères faisaient ringard à côté des Adidas et des Puma flambant neuves qui m’entouraient. Trop ceci et puis pas assez cela. L’adolescent que j’étais et qui, comme tout adolescent, ne rêvait que de ressembler à ses amis, souffrait – un peu – de ces inadéquations sociales.

Il en va ainsi de chaque étiquette : on n’en souffre que dans la mesure où on ne l’assume pas. On est toujours le crétin de quelqu’un, le snob de quelqu’un, l’étranger de quelqu’un, le salaud, le riche, le pauvre, le saint, le diable, etc. C’est toujours un peu vrai, un peu faux. Mais c’est ainsi : nous jugeons tout le monde, tout le temps. Pendant des siècles, une bonne étiquette vous assurait la richesse et le pouvoir, une mauvaise vous condamnait à la pauvreté, ou à une mort infamante. Aujourd’hui les étiquettes ont perdu de leur pouvoir. On les a remplacées par un seul et unique déterminant : l’argent. C’est facile, comptable, visible, et heureusement mobile. Mais on ne se passe pas du plaisir de juger nos semblables, de les ranger dans des vitrines de verre avec une aiguille à travers le thorax, les ailes bien déployées pour mieux les admirer ou les moquer.

Un des problèmes de l’étiquette consiste en sa définition. Qu’est-ce exactement qu’un parvenu, un geek, un facho, un gaucho ? Et puis, qu’est-ce qu’un bobo ? Voilà une étiquette dont on prédisait la mort rapide mais qui s’est confortablement installée dans notre vocabulaire. Les Inrocks en ont récemment fait le sujet d’un dossier très bien fait. Il en ressort que bobo désigne à peu près toute personne âgée de 25 à 45 ans, sortant de l’université et vivant en ville. Ce qu’on entend le plus souvent par ce terme me définit somme toute fort bien : bourgeois d’éducation, universitaire, sensible aux questions sociales et économiques, soucieux de sa qualité de vie, politisé mais à angle variable, inquiet de l’avenir, antiraciste tout en ne sachant pas exactement ce que cela recouvre, artistiquement exigeant tout en vouant une passion inavouable pour Abba ou SAS, bref, fondamentalement bourgeois, désireux de ne pas l’être dans sa caricature et souvent hypocrite dans ce perilleux exercice.

Le saint patron des bobos est certainement Jésus Christ : issu de la classe dominante, son père est très puissant mais lui a de la peine à l’assumer, naissant dans une mangeoire, refusant les honneurs, soucieux des humbles et mangeant toujours bio et local, même s’il ne rechigne pas, à l’occasion, de boire un petit coup de rouge avec ses amis ; et puis très en colère contre la société marchande même si sa propre start-up a plutôt bien réussi. Ainsi c’est un problème moral : le bobo est mal à l’aise parmi l’arrogance et le confort des riches, mal à l’aise pami la misère sociale et culturelle des pauvres, le cul entre deux chaises, sûr de rien et désireux de tout. Cette indécision et cette hypocrisie trouvent leur expression dans ce qu’on recouvre sous le terme de « politiquement correct », ce souci de ne pas heurter les sensibilités et d’éviter la ségrégation sociale ou, plus pompeusement exprimé, de retirer à la classe dominante dont on est issu les outils les moins reluisants de sa domination. Aujourd’hui, le politiquement correct sert de « piñata » médiatique de premier choix, du nom de ces effigies que les Mexicains massacrent à coup de battes de baseball lors des anniversaires.

La question qu’on devrait se poser, c’est de savoir ce qui se passe lorsque les bobos abandonnent leur mauvaise conscience et lorsque le politiquement correct disparaît. Ou plus exactement, lorsque la classe dominante reprend un à un tous les outils de sa domination, assume son pouvoir sans aucun complexe et s’asseoit confortablement sur le reste du monde, le cœur noyé de jouissance et d’amour de soi. Il se passe en fait exactement ce qui est en train de se passer à travers toute l’Europe, où les populistes nationalistes de tous bords ont des autoroutes devant eux, où les peuples bandent leurs biceps suant, rêvant à l’honneur, au passé et à la vengeance, où les millionaires sont désormais milliardaires et la classe moyenne est pauvre, où Bruxelles se noie lentement sous son propre poids en papier, où agonise tout ce qui, confusément, maladroitement, fragilement, représentait un reste de conscience des guerres mondiales. Et où dansent et chantent les parents des bobos d’après-demain.

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04/04/2010

Le Nouvel Obs et le massacre de Srebrenica

Dans notre époque de surinformation, le négationnisme a le vent en poupe. Il a pour visages Faurrisson, Meyssan, Irving ou même Marion Cotillard et adopte toujours une posture identique, très girardienne : seul contre tous, je porte la vérité cachée que je viens vous révéler. Forcément, ça pose. En tout cas, ça permet de paraître intelligent, impertinent, et pas dupe des manipulations médiatico-politiques dont les coutures de fil blanc ne vous avaient pas échappé, à vous. De la négation des chambres à gaz à celle des attentats du 11-Septembre en passant par Srebrenica, le négationnisme est en train de devenir une véritable contre-religion, une nouvelle identité pour tous ses adeptes qui y voient une espèce de rédemption au sein d'un monde désenchanté.

Le massacre de Srebrenica a une place particulière parmi ces victimes collatérales des grands conflits. En effet, encore plus que les attentats du 11-Septembre, le massacre de Srebrenica est un fait documenté et d'une clarté historique à peu près totale. Voilà un événement qui, une fois achevé, apporte ses cohortes de témoins, ses cadavres, ses vidéos, ses transmissions d'ordres militaires, sa cartographie précise, ses auteurs, bref, le massacre de Srebrenica est devenu en 15 ans le plus évident, le plus documenté et le plus indéniable des événements sanglants survenus durant les guerres de Yougoslavie. Et comme cela, manifestement, ne suffisait pas à faire taire les mécontents, ceux qui ne parviennent pas à se faire à l'idée que ce qui s'est passé s'est vraiment passé, le Parlement serbe a fait cette semaine une déclaration solennelle - à une voix de majorité près - qui reconnaît l'intégralité des faits en adoptant la version établie par le TPIY.

Le Nouvel Obs, comme toute la presse, rapporte cette déclaration, le peu de crédit que lui donnent les victimes et la morgue avec laquelle la reçoivent ceux que rien, jamais, ne convaincra du contraire. On peut évidemment se tourner vers la loi et déclarer, comme c'est le cas dans certains pays pour certains crimes, que nier est passible de poursuites pénales. Je suis fondamentalement contre cette option législative. Bien au contraire, c'est parce que Faurrisson et consorts sont libres de s'exprimer qu'ils forcent les historiens et les législateurs à accumuler le plus de preuves possibles de la vérité. Cette oeuvre-là est fondamentale et bénéficie directement de cette contrainte, en soi une abomination totale et une prolongation des crimes commis.

C'est que le négationniste, contrairement à son credo de base, ne s'intéresse nullement à la vérité. A peu près tous les négationnistes reconnus et assumés trouvent leur origine à droite de l'échiquier politique. Pour cette frange extrême, il se cache dans le combat contre la vérité acceptée un autre type de combat, celui qui est mené par ces troupes-là contre l'Etat, ennemi suprême. Déclarer que Srebrenica n'a pas eu lieu, ce n'est pas du tout, pour les négationnistes, une insulte faite aux victimes et à la vérité. C'est un embarras bienvenu dans les affaires de l'Etat qui doit soudain désigner des coupables lèse-vérité établie en les adoubant automatiquement au rang de martyre de la liberté d'expression. Aujourd'hui, on pare même cette scélératesse du nom de "combat contre le politiquement correct", alors qu'il ne s'agit qu'un vulgaire mensonge.

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