02/05/2010

Radio 74 et la censure religieuse

Il y a à Paris, rue des Beaux-Arts, un hôtel particulièrement élégant, logé dans un petit immeuble de rapport dont rien, de l’extérieur, ne laisse imaginer le luxe qu’y apprécient ses très riches visiteurs. Le client le plus célèbre de ce petit hôtel fut Oscar Wilde. Fuyant Londres et l’hypocrisie victorienne qui l’avait emprisonné, l’auteur de Dorian Gray avait échoué là, comme un cachalot sur la grève, mourrant lentement et ponctuant ses derniers souffles de quelques aphorismes dont lui seul avait le secret, comme le fameux : « Ou c'est ce papier peint qui disparaît, ou c'est moi ». Depuis, le papier peint a été changé mais lorsqu’on arpente ces couloirs, on se souvient aussi qu’il fut possible, il n’y a pas si longtemps, de se faire envoyer en prison et d’y contracter des maladies mortelles, uniquement parce qu’on avait une certaine orientation sexuelle en dépit du fait que l’on était l’un des auteurs les plus célébrés de son temps. On mesure alors l’énormité des changements survenus depuis.

 

En écoutant la radio entre Lausanne et Vevey, vendredi soir dernier, j’ai encore une fois réalisé combien ces changements, essentiellement positifs, sont fragiles et combien il semble désormais facile de revenir en arrière. C’est l’une des maladies les plus graves récemment contractée par beaucoup de mouvements conservateurs d’Europe et des Etats-Unis : on ne prône plus le status quo mais le retour en arrière. Ainsi les ondes qui parvenaient dans mon poste de radio en étaient-elles un des petits exemples les plus expressifs et les plus glaçants qui soient. Radio 74 (prononcer en anglais), diffuse depuis la Haute-Savoie et couvre une partie non négligeable de nos régions, bien mieux que beaucoup de stations commerciales. Ses programmes sont surtout chrétiens et l’on y entend une succession de « Reverend » y commenter la Bible en y trouvant des solutions toutes faites pour la vie de tous les jours, proposant de ces écrits une lecture quasiment littérale qui fait plus penser au Coran qu’à l’Evangile.

 

L’accent souvent sudiste de ces prêcheurs, leur façon de parler de « Christ » et du « Lord » à tout bout de champ me fait voyager bien loin du Léman et j’aime sentir ainsi le pouls de l’Amérique profonde, surtout lorsque les auditeurs ont la parole. Comme Radio 74 reprend les programmes en syndication d’une grande quantité de petites stations évangéliques américaines, on a la surprise d’entendre, à la hauteur d’Epesses, la voix traînante de Wendy, qui appelle depuis Fresno, California. Wendy appelle pour demander au grand prêtre si le plaisir qu’elle éprouve à lire de la fiction est recommandable.

 

D’une voix calme mais autoritaire, le speaker insiste un peu : « De quels livres en particulier voulez-vous parler ? ». « Harry Potter, par exemple. J’adore Harry Potter. Est-ce mal ? ». « Eh bien, Wendy, je suis très heureux que vous me posiez cette question. Je vais donc vous envoyer gratuitement un exemplaire de « Pourquoi Harry Potter est malsain », un livre qui explique avec beaucoup de clarté pourquoi cette lecture nous éloigne sans profit de la parole du Seigneur ». « Merci beaucoup, dit Wendy d’une voix qui fait penser qu’elle baisse la tête dans une bienheureuse contrition. Mais alors, les grands classiques de la littérature, qu’en pensez-vous ? ». « Quels grands classiques, par exemple ? ». « Je ne sais pas, Oscar Wilde ? ». « Oh, Wendy, dit-il alors d’un ton qui trahit une gêne extrême, oh, Oscar Wilde était un homosexuel déclaré, ses écrits sont marqués par cela. Je ne l’ai pas lu mais je connais l’histoire de Dorian Gray et je vous conseillerais de ne jamais lire ce genre de livre ».

 

On laissera le mot de la fin à Wilde lui-même, on lui doit au moins cela. Dans sa préface de Dorian Gray : « L'artiste est le créateur de belles choses. [...] il n'y a pas de livre moral ou immoral. Les livres sont bien ou mal écrits. Voilà tout. »

13:31 Publié dans Politique | Lien permanent | Commentaires (10)

Commentaires

... Et, il n'y a pas si longtemps, la "Chrétienté" Catholiques et Romaine montrait certains livres du dogt, l'index, pour être précis (Index librorum prohibitorum) et ce, jusqu'en 1966 (XXème siècle... de notre ère).

Même Pierre Teilhard de Chardin s'est retrouvé sur cette liste, mais pas Hitler avec son "Mein kampf"!

Écrit par : Père Siffleur | 04/05/2010

Faut quand même être particulièrement vicieux pour écouter de telles radios entre Lausanne et Vevey. Le même jour, j'ai fait 1250 km entre la Navarre et le Chablais et j'ai toujours capté des chaînes intéressantes...

Écrit par : Géo | 04/05/2010

PS. Vous n'avez rien compris avec votre exemple sur "Mein Kampf". Cela a été un grand combat contre Hitler pour le publier ailleurs qu'en Allemagne. L'exemplaire que j'ai sous les yeux, édité aux Nouvelles Editions Latines (NEL) porte en page de garde : "Tout Français doit lire ce livre" Maréchal LYAUTEY.
Cela dit, c'est tellement con qu'il faut beaucoup de courage...que je n'ai pas eu.

Écrit par : Géo | 04/05/2010

Géo: Effectivement! Je n'ai vraiment rien compris!
Alors éclairez-moi! N'y avait-il aucun catholique en Allemagne?... Si ce n'est le Pape actuel, bien entendu! Alors encore bien jeune, mais déjà vrai Berger Allemand!... À cette époque là, peut-être contre son gré... Je vous l'accorde.

Écrit par : Père Siffleur | 04/05/2010

Votre propos tombe bien a point.
C'est un retour de balancier qui fait reflechir, pour ne pas dire qu'il fait peur.
Mais le plus inquietant se trouve dans les consequences de tout cela. Je lisais recemment que l'Oklahoma a durci les lois contre l'avortment. Desormais, par exemple, si un medecin detecte des malformations dans le foetus, il n'est plus oblige d'en prevenir les parents!!

Entre les chretiens debiles d'un cote (Tous les chretiens ne sont pas debiles mais leur nombre grandit) et les musulmans terroristes (meme remarque) de l'autre, on ne peut que se demander si ce retour en force du religieux, et particulierement dans ses aspects les plus sombres etait la vision de Malraux quand il prevoyait que ke XXIe siecle serait religieux ou ne serait pas.

Cela etant, permettez-moi de vous dire que la droite religieuse n'est pas la seule a censurer.

Trouver les sept couleurs de Brasillach n'est pas chose comode et meme Drieu La Rochelle n'est pas souvent present. Et la, il s'agit de censure venant d'une certaine gauche censurant des ecrits de fiction au nom des idees politiques de leurs auteurs. Finalement, c'est la meme chose.

Bizarement, j'en parlais pas plus tard qu'hier soir avec un ami et faisait reference a Jorge Semprun, realisateur dont les idees politiques etaient tres marquees a gauche mais dont l'ouverture d'esprit et l'intelligence ne lui permirent aussi bien de travailler avec Costa Gavras, sur Z notemment que de retranscrire a l'ecran Une Femme A Sa Fenetre de Drieu La Rochelle.
Peut-etre est-ce un paradoxe de notre temps ou, alors que les politiques menees par tous les partis sont grosso modo les memes, dans la vie civile et culturelle, les idees politiques perdent la preponderance qu'elles ont perdu dans leur propre champ, LA Politique.
Votre camp politique vous ostracise de tout ce qui est produit hors de ce camp.
Et evidemment, on erige en chef d-oeuvre la moindre producion pour autant qu'elle suive votre ligne politique (Palme D'or pour Farenheit 911, par exemple).

N'en deplaise aux bigots et de tous bords, mais de mon cote, je continuerai a lire Drieu et Brasillach comme je continuerai a devorer et redevorer Oscar Wilde. Car, comme vous le dite en citant ce dernier, et ne m'en veuilez ps de vous plagier en utilisant ls memes mots de conclusion, "il n'y a pas de livre moral ou immoral. Les livres sont bien ou mal écrits. Voilà tout"

Écrit par : Carl Schurmann | 05/05/2010

Donc si j'ai bien compris Oscar Wilde, rien ne permettrait de juger de la valeur morale ou immorale d'un livre, mais par contre il existerait une valeur objective permettant de juger si un livre est bien ou mal écrit!
Contradictoire, n'est-il pas?

Écrit par : Olegna | 06/05/2010

Olegna : ce que dit Wilde, c'est qu'il est idiot de discuter de la moralité d'un livre. On peut bien avoir son avis au sujet de sa qualité littéraire, mais se battre pour savoir si un livre est moral ou pas, voilà qui est totalement aberrant.

Écrit par : david laufer | 06/05/2010

Merci pour votre précision...
Mais, bien que cela ne soit pas le sujet de votre billet, je trouve quand même intéressant de se poser la question: Y a-t-il une morale, extérieure à l'homme et à sa subjectivité, oui ou non?
Un livre faisant l'éloge de la pédophilie ou du meurtre gratuit pourrait-il être taxé d'immoralité? Et si oui, sur quelles bases?

Si l'homosexualité a pu être considérée comme immorale à une époque mais plus aujourd'hui (pour la majorité des occidentaux en tous cas), qu'est-ce qui empêche d'imaginer la même évolution pour la pédophilie?

Bon, à part ça, c'est toujours intéressant de vous lire...
Salutations

Écrit par : Olegna | 07/05/2010

A Ollegna@@ "Si l'homosexualité a pu être considérée comme immorale à une époque mais plus aujourd'hui (pour la majorité des occidentaux en tous cas), qu'est-ce qui empêche d'imaginer la même évolution pour la pédophilie?"
Il y a tout de même une grande différence entre homosexualité et pédophilie. L'homosexualité ne concerne que les adultes et ils font ce qu'ils veulent de leur sexe tandis que la pédophilie est d'une tout autre essence. Là ce sont des adultes qui enmerdent les enfants au propre et au figuré! Ici il y a tentative de déviance sexuelle. A cause d'un adulte homo un enfant normalement constitué peut aux prises des affres d'un homo devenir définitivement homo. alors qu'il ne l'aurait pas été autrement, il aurait procréé et assuré la survie de l'humanité.
Et quel traumatisme pour un enfant non pubère de subir les pénétrations d'un adulte.
D'ailleurs la société ne s'y trompe pas la pédophilie est très sévèrement punie .

Écrit par : hervé | 07/05/2010

Je lis et relis avec gourmandise "Le Prince heureux et autres contes" ... The Happy Prince and Other Stories, en anglais c'est encore bien plus beau! Au-delà de l'espèce de propagande de Radio 74, je suis contente de retrouver Oscar Wilde! Merci.

Écrit par : cmj | 10/05/2010

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