11/05/2010

Le Telegraph et l'euro comme ligne Maginot

Il y a quelque chose de poétique à réaliser que tout, en Europe, commence avec la Grèce. Dans les grands lignes mythologiques du moins et parfois aussi dans les désastres financiers. Parce que, passés les hors d’œuvre et l’entrée, le plat principal nous sera encore longtemps servi par l’Allemagne. C’est comme ça depuis la construction des nationalismes au XIXe et tout semble confirmer que ce pays garde la haute main sur notre continent. Les récentes déclarations et actions d’Angela Merkel laissent peu de doutes sur l’identité de celui qui, dans cet ensemble unique de peuples, porte vraiment la culotte.

 

Ainsi, lorsqu’elle déclarait que les pays qui ne respectent pas les critères de convergence devraient être expulsés de l’euro, elle brandit en creux une menace très grave et très réelle : si ces pays ne quittent pas l’euro ou ne s’en font pas exclure, alors nous, Allemands, nous en tirerons les conséquences et nous quitterons l’euro. Voilà ce qu’elle dit, la matronne, à la France, à l’Italie et à l’Espagne. Lorsque, quelques semaines plus tard, elle accède enfin aux prières paniquées de ses collègues, elle ne fait en réalité qu’enfoncer le clou : comme toujours, c’est nous qui devons réparer les dégâts.

 

Que le peuple allemand ne soit pas très joyeux à l’idée de devoir régler l’ardoise de la « ceinture d’ail », comme on appelle parfois le sud du continent, c’est un gros euphémisme. La colère désabusée de l'Allemagne est de celle qui va maintenant cuire doucement sous la chape pour déborder en un amer brouet anti-européen aux prochaines élections. On peut s’en lamenter, mais il demeure que la ligne Maginot n’a jamais fonctionné et ne fonctionnera jamais. La ligne Maginot, c’est l’euro lui-même, c'est-à-dire une invention avant tout politique et non financière ou économique, qui a pour mission de contenir la puissance économique allemande, totalement disproportionnée par rapport à celle de ses voisins.

 

Jusqu’à sa mise en circulation en 2002, l’euro existait en réalité déjà sous la forme du mark. Il faut avoir vécu en Europe de l’Est et se souvenir de ces pays où l’on payait tout en monnaies locales « péguées » sur le mark. Tous les achats supérieurs à environ 10 ou 20 marks se calculaient directement en marks, même à la télévision ou dans les publicités. On recevait son salaire calculé en marks, on payait son essence directement en marks et tout cela n’indiquait qu’une seule direction possible : dès leur adhésion à l’UE, tous ces pays en pleine croissance se convertiraient au mark ou se contenteraient de lier leur politique monétaire à celle du mark, bénéficiant de la stabilité allemande au sein de leurs propres économies en reconstruction.

 

L’euro, pour les fonctionnaires bruxellois et notamment pour la France – on se souvient que l’impayable Giscard voulait l’appeler l’ecu – avait comme mission politique première, au-delà de la convergence et de la stabilité, le maintien sous contrôle de la redoutable puissance industrielle allemande. Dix ans plus tard, de ce point de vue, l’échec est total, l’Allemagne étant désignée comme la seule puissance capable de redonner – pour combien de temps ? – de la crédibilité à l’euro sur les marchés financiers. Il est symptomatique à cet égard que, face à l’envolée des marchés boursiers du lundi 10 mai, la ministre française Christine Lagarde ait déclaré au Telegraph que cette réaction était excessive, comme si elle était blessée de voir que, de New York à Tokyo, on saluait la seule puissance de l’Allemagne.

 

Pour le reste, les élections britanniques dévoilent à quel point ce pays s’est effondré après l’envolée extraordinaire des années 2000. Voilà une grande puissance industrielle qui a littéralement bazardé ses bijoux de famille aux Allemands, mais aussi aux Chinois et aux Indiens en échange de la monoculture des services financiers, piètres employeurs et prompts à se dégonfler à la première secousse ou à se délocaliser, vers Genève notamment, à la première contraction fiscale. La France, enfoncée dans un déficit et une dette record, que certains estiment beaucoup plus importants que les chiffres officiels, a depuis longtemps perdu sa compétitivité industrielle dans son marasme politique constant, sa valse des ministres de l’économie, ses grèves massives à répétition, et sa fiscalité d’un autre âge.

 

Le sud de l’Europe est dans l’état que l’on sait. Reste pour l’Allemagne à se tourner vers l’Est, vers la Pologne et vers la Russie, vers les Balkans et vers l’Ukraine. Ça donne quoi ? Une bonne vieille politique rapalliste, du nom de l’accord de Rapallo en 1922, où l’Allemagne et la Russie s’allient économiquement et politiquement contre l’Europe. Cette politique fut quasiment l’unique feuille de route de la politique étrangère soviétique et cela ne devrait surprendre personne de voir un homme tel que Poutine la ressortir ainsi de ses placards. Pendant ce temps, l’Allemagne continue de produire des machines-outils et des berlines de luxe, c'est-à-dire une véritable richesse industrielle de qualité, exportée dans le monde entier. Qu’elle vende ses lave-linge et ses diesels en euro ou en mark ne changera rien : elle continuera à les produire et elle les vendra de toute façon. C’est l’un des messages les plus importants qu’il faudrait retirer du petit épisode grec.

15:47 Publié dans Politique | Lien permanent | Commentaires (3)

Commentaires

Comme c'est brillant, Scipion!

Pour en revenir aux propos de David Laufer, je vous trouve un peu pessimiste.
Certes, contrairement a l'historique de la construction europeenne, qui voulait construire l'union par l'economie, le politique devant suivre "naturellement", en ce qui concerne l'Euro, on a mis la charrue avant les boeufs.
Et il est effectivement grand temps que les pays du sud deviennent serieux et cessent de constemment compter sur l'Allemagne.
Cela etant, je pense que l'integration europeenne, aussi mal faconnee qu'elle l'est, est trop avancee pour reellement imaginer l'Allemagne la quitter pour pactiser avec la Russie qui, soyons clair, n'est capable de produire et d'exporter rien d'autre que des hydrocarbures (et des prostituees, mais c'est un autre sujet).
Le probleme, comme vous le dites, est le manque de gouvernance economique a l'echelle du continent et le manque de mobilite.
Pour le premier point, c'est sans doute du au double langage des politiciens nationaux qui, tout en vantant l'Europe en beuglant, font tout pour freiner la passation de pouvoirs vers elle, en tout cas de maniere democratique.
Et, plutot que recevoir un peu d'ombre d'un homme comme Tony Blair comme president, qui a ses entrees partout dans le monde, on elit un Rompuy, un type extra sans doute, mais un nain politique qui ne peut, serieusement, s'assoir aux cotes de Hu et Obama pour parler des affaires du monde.
Le deuxieme point, la mobilite des travailleurs, existante aux etats-unis, et qui permet a l'economie de se reequilibrer, est aussi tres important. Son absence est un des signes que l'Europe est un continent vieux, fatigue, feneant, qui s'attend a continuer a accumuler les fameux "droits acquis" sans contrepartie. Et qui va payer? Toujours la meme reponse, les "riches."
Seulement les riches, que ce soient les individus ou les nations, en ont marre, a un moment de payer pour les autres et ferment la bourse.
Peut-etre que cette crise serait l'occasion de aire passer ce message.

Écrit par : Carl Schurmann | 14/05/2010

D. Laufer je trouve que vous y allait un peu fort de café avec la France.
Elle reste tout de même la 5ème puissance du monde que vous le vouliez ou non. On construit du haut de gamme technologique que ce soit les fusées Ariane, les airbus, les tgv , les voitures très appréciées de part le monde car plus économiques que les allemandes , une forte production d’armes de guerre , des avisos et autres bateaux de guerres pas mal vendus à l’étranger sans compter le chantier naval de Saint Nazaire qui fabrique les plus gros bateaux de plaisances sans compter le Quen Elizabeth, des sous marins nucléaires , la plus puissante production d’électricité nucléaire, des avions de chasse ,des hélicoptères, des moteurs surpuissants qui équipes les voitures de formules 1 les plus rapides actuellement au monde ( on a vu le résultat aujourd’hui au rallye de Monaco. C’est une Renault qui a gagné.) On a une des agricultures des plus puissantes pour ne survoler qu’une partie de notre industrie sans compter toute la production de luxe tant imitée chez les asiatiques.
Bon je ne vais pas tomber dans un chauvinisme éculé et me mettre à chanter la Marseillaise ! Mais tout de même à l’heure actuelle il n’est pas encore question d’effacer d’un revers de main les vieilles nations qui hier encore étaient maitresses du monde , elles s’accrochent les vaches !
Bien sur l’Allemagne est devant la France mais elle accuse aussi une sacrée dette juste derrière la France. Oui son comportement collectif a toujours était plus performant car elle n’a jamais subi cette scélérate révolution française qui nous a octroyer une mentalité persistante de révolutionnaire avec tendance plus accru aux désordres sociaux et l’Allemagne n’a jamais eu un parti communiste comme le notre véritable saboteur de la nation et le socialisme allemand est plutôt une sociale démocratie qu’un parti socialiste krypto communiste qu’est le notre qui nous a beaucoup appauvri ne serait-ce que les 35 heures de la mère Aubry ou les folies Mitterrand Mauroy en 1981.
Oui les allemands ont tendance à être un peu moins cons que les autres sans doute
Quand à l’Angleterre on dit que désormais le tertiaire remplace la production industrielle mais je n’en suis pas tout à fait sûr.

Écrit par : hervé | 16/05/2010

D. Laufer . quelques grosses fautes d’orthographes, mea culpa!

Écrit par : hervé | 16/05/2010

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