24/05/2010

News of the Word et la monarchie démocratique

C'est le printemps, la saison des narcisses (que les centaines d'empaffés de promeneurs que j'ai rencontrés aux Pléiades continuent de cueillir en dépit des interdictions, le diable leur dévore les entrailles), les jeunes cygnes sortent de leur oeuf, les voitures perdent leur toit, les pantalons deviennent minijupes et les sujets d'Elisabeth II découvrent, comme une série télévisée, le énième scandale de la famille royale d'Angleterre. Il ne s'agit cette fois que d'un dommage apparemment collatéral puisqu'on parle de Sarah Ferguson, ex-épouse du Prince Andrew, qui conserve le titre de duchesse d'York. Tombée de tout son poids (on la surnomme aussi la duchesse de Pork) dans le piège tendu par le tabloïd News of the World, Sarah a prétendu pouvoir arranger un rendez-vous avec son royal ex. Pour la modique somme de 500'000 livres sterling.

 

Le prince Andrew joue un rôle officiel comme ambassadeur du commerce et de l'industrie britanniques, c'est pourquoi un journaliste du tabloïd avait contacté Sarah dans l'espoir d'obtenir le fameux rendez-vous. Le site de News of the World livre une vidéo furtive de Sarah, assise sur un gros sofa, expliquant ses exigences financières avec un remarquable aplomb, qui fait croire qu'elle n'en serait pas à son coup d'essai. L'angle d'attaque du journal est étayé dans un édito d'une épouvantable mauvaise foi qu'on peut résumer ainsi : Sarah = une grosse salope cupide et vulgaire, le prince Andrew = un prince sobre, travailleur et ignorant des agissements de son ex. Voilà pour la galerie et pour garder la face. Le vrai message que cette vidéo – et l'intention du journal – délivrent est aveuglément clair : les “royals” sont totalement à la dérive et la génération qui est appelée à régner ne tient tout simplement pas la route.

 

Bien sûr, il ne s'agit ici que de Sarah Ferguson qui ne fait plus partie de la famille royale. Mais tous, sans exception, ont eu leur(s) scandale(s) médiatique(s), jusqu'à la génération des petits-enfants de la Reine où les tarés cotoient les idiotes. Même le prince William, pourtant très protégé par les médias et relativement aimé des foules, a déjà fait les frais d'un comportement discutable lorsque, par exemple, il a fait usage d'un hélicoptère de l'armée pour rendre visite à sa petite amie. “The Queen”, le film de Stephen Frears peut ainsi être vu comme une sorte d'hommage posthume à la Reine et à la monarchie, une élégie funèbre avant l'heure. C'est que la chose – la disparition de la monarchie britannique – est non seulement possible, elle est probablement inévitable.

 

C'est dans ces temps troublés que la nature très particulière de cette monarchie ressort vivement. Ce n'est pas le moindre des paradoxes que l'Angleterre, qui a inventé la démocratie moderne, soit encore une monarchie. Ainsi le régime monarchique anglais est-il en réalité tout à fait démocratique, ayant subi, depuis plusieurs centaines d'années, une succession d'évolutions douces, en contradiction complète avec le modèle des révolutions continentales, brutales, courtes et suivies de longues stagnations. Cette monarchie-là a vu ses privilèges rétrécir comme neige au soleil depuis le règne de l'incroyable Henri VIII, mais – à part l'épisode cromwellien – sans effusion de sang, sans crise, sans bouleversements.

 

Ainsi, ce qui survit de nos jours de la monarchie anglaise est-il le résultat d'un véritable consensus démocratique et profond. Mais voilà, depuis trois cents ans, quel que soit le modèle, les monarchies suivent toutes le même chemin vers l'abysse. Aujourd'hui, que ce soit en Hollande, en Angleterre, en Norvège ou en Espagne, tout dépend plus que jamais de la personne même du monarque, cela parce que sa seule et unique fonction est de représenter. On exige du monarque un comportement absolument infaillible, une épouse irréprochable, une progéniture silencieuse, bref, on veut une carte postale rigide avec des drapeaux, des chapeaux, des carosses et des chevaux. Si le monarque est un benêt, un cuistre ou un ivrogne, tout l'édifice est menacé. En Angleterre, on le sait désormais avec une totale certitude, les monarques futurs sont tout cela, et même pire.

 

Mais comme on est en Angleterre, on ne va pas s'énerver. De toute façon, le pire est déjà arrivé lorsqu'il a été exigé de la Reine qu'elle paye ses impôts, lorsque le prince de Galles a déclaré vouloir être le tampax de son amante, lorsque le prince Harry a enfilé un uniforme nazi pour un bal masqué, et lors de tant d'autres très riches heures qui auront vu l'érosion rapide et définitive de cette passionnante institution. La suite ? Une république, un protectorat, un duché, la forme m'importe guère, je fais entièrement confiance à ce pays pour se réinventer sans plonger l'Europe entière dans le sang, sans décapiter ses anciens maîtres et sans débaptiser les noms de rue. Ce ne sera pas très triste, ce sera un nouveau départ. Ce qui serait triste, c'est que la fin se prolonge indéfiniment comme maintenant, avec ce cortège d'inutiles qui semblent avoir compris eux-mêmes que la fin est proche et qui bourrent leurs poches d'argenterie.

21:49 Publié dans Politique | Lien permanent | Commentaires (0)

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