28/06/2010

France Culture et l'assassinat par vente aux enchères

Le mardi 29 juin, chez Sotheby’s à Paris, va se dérouler une vente aux enchères d’un type assez particulier. On n’y sera pas assourdi par le crépitement des balles de fusil et les hurlements d’agonie de la victime. On n’y frissonnera pas au sifflement sournois des robinets de gaz et au sourd écho d’un corps qui s’écroule sur le sol dur. On n’y souillera pas le lin de son costume avec des éclaboussures de sang ou d’entrailles. On n’aura pas à se boucher le nez d’une main gantée pour se prévenir contre les pestilences d’un ventre ouvert à la baïonnette. Tout au plus entendra-t-on retentir le marteau du commissaire-priseur, quelques oh et quelques ah si l’une des œuvres présentées dépasse sa cote, et puis on ira prendre un verre, pourquoi pas au bar du Bristol tout proche. Pourtant, ce n’est rien d’autre qu'à un assassinat auquel on assistera, ce mardi 29 juin prochain, chez Sotheby’s à Paris, lorsque, pour la troisième et avant-dernière fois, on liquidera froidement Erich Chlomovitch.

 

Cette vente est le résultat d’un long, atroce et inimaginable périple de l’histoire de l’art. Le titre que donne Sotheby’s à cette vente résume bien des turpitudes contenues dans cette affaire : « Les trésors du coffre Vollard ». Car de coffre Vollard, il n’y en a tout simplement jamais eu. Il y avait bien, de 1940 à 1996, un coffre Chlomovitch, du nom de celui avait ouvert ce coffre à la Société Générale à son nom et qui en était le propriétaire légal, à moins que la loi n’ait été réécrite entre temps. Et du nom de ce Chlomovitch, on ne verra nulle mention à la vente Sotheby’s, l’auguste maison ayant de loin préféré parier sur l’aura d’Ambroise Vollard, tout en escamotant confortablement l’existence de jeune juif belgradois gazé en 1942 et continuateur de l’œuvre de Vollard. Pourtant, ce sont bien, jusqu’à preuve absolue du contraire, les tableaux de la collection d’Erich Chlomovitch qui partiront sous le marteau, ceux qu’il avait patiemment et passionnément amassés sous le regard de son maître et mentor Ambroise Vollard.

 

Erich Chlomovitch était un jeune juif belgradois dans la vingtaine tardive. Arrivé à Paris à la fin des années 30, il s’était fait la main dans sa Yougoslavie natale en collectionnant, auprès des artistes de sa génération, autant d’œuvres que ses maigres moyens le permettaient, avec en tête le rêve, un jour, d’avoir sa propre galerie ou son propre musée. Son modèle, depuis l’enfance, c’était Ambroise Vollard, le plus grand marchand d’art de son temps, découvreur de Picasso, de Matisse et de Braque. Vollard, à qui Chlomovitch envoyait depuis ses 13 ans des lettres enthousiastes auxquelles le maître, attendri, répondait pour lui dire que, dans quelques années peut-être, il se ferait un plaisir de le recevoir. Il n’en fallait pas plus pour Chlomovitch. Débarquant dans la galerie de Vollard, il s’y était immédiatement distingué par son flair, par la sûreté de son goût, et avait ainsi acquis la confiance du marchand. En quelques années, par échange, par acquisitions et par charme, Chlomovitch s'est ainsi retrouvé à la tête de centaines d’huiles, de gravures, de dessins, de photos, avec une dilection plus particulière pour Renoir, Rouault, Degas et Picasso.

 

Mais Vollard meurt dans un accident de voiture en été 39. Et puis la guerre arrive. Erich, prudent, place 200 de ses œuvres dans un coffre à la Société Générale. Il met les 400 autres dans des caisses, direction la Yougoslavie. Il aura même le temps de les exposer à Zagreb, créant l’événement de l’année devant un public ébahi. Et puis la fuite à nouveau face à l’invasion allemande d’avril 41. Une cache dans un village du sud de la Serbie, un double mur dans une ferme pour y cacher sa chère collection. Qui survivra, sans lui, sans Erich Chlomovitch, son frère Egon et son père Bernard, gazés par les nazis à Belgrade en 42. La collection, elle, trouvera, tant bien que mal, le chemin des coffres du Musée National de Belgrade où ils entrent en 1949. Sans mention aucune du nom de leur propriétaire légal, de ce jeune collectionneur fou, passionné et fort heureusement mort.

 

C’est à Belgrade que je les découvrirai en 2002, en mission pour le ministère de la Culture de Serbie. Mais face à mes questions, à mon insistance et puis, à la longue, à mon indignation devant tant d’inexcusable incurie, la porte se refermera pour ne plus s’ouvrir. Aujourd’hui encore, nulle mention d’Erich Chlomovitch au Musée National de Belgrade. Il est mort, qu’il le reste. On oublie tout, l’histoire, les quarante ans ou presque de procès à répétition menés par des ayants droit désespérés. A Paris, même chanson. En 1979, on ouvre ce coffre poussiéreux et on y découvre un trésor, un trésor au nom de Chlomovitch, pas de Vollard. Alors commence une bataille judiciaire de 15 ans. Au terme de laquelle, contre toute logique, contre toute justice, on attribue la collection aux ayants droit d’Ambroise Vollard, qui la mettent aux enchères ce mardi. A ce jour, les héritiers Vollard n’auront non seulement jamais apporté de preuve définitive de leur propriété, mais aggravent leur cas en accusant Chlomovitch d’avoir volé ces tableaux à Vollard, et pourquoi pas aussi, après tout, d’avoir fait assassiner Vollard. C’est cela qui est bien avec la calomnie : plus on en ajoute, plus c’est crédible.

 

Ainsi disparaîtra un ensemble cohérent d’œuvres d’art voulu par un jeune homme passionné qui n’aura jamais commis que deux fautes : être juif et inconnu. Les nazis l’auront assassiné, les communistes l’auront spolié en Yougoslavie, puis les ayants droit Vollard l’auront spolié en France, et bientôt aussi, peut-être, vendra-t-on à l’encan la collection belgradoise. Alors enfin tout sera accompli : Erich Chlomovitch aura disparu de la surface du globe, son souvenir effacé, son œuvre dispersée, sa mémoire diffamée. J’en conserve une photo chez moi, avec une dédicace de Matisse qu’il rencontra plusieurs fois en été 39, dans l’atelier de l’artiste. C’est peut-être pour cela, d’avoir tant regardé le visage calme et effacé de ce jeune homme, que ma seule défense aujourd’hui, après tant d’années de combat impuissant, c’est ce petit texte un peu pathétique.

 

PS : à écouter absolument ce soir lundi 28 juin, le docu-fiction d’Amaury Chardeau sur France Culture à 17h, ou en podcast plus tard.

http://admin.franceculture.com/emission-sur-les-docks-cha...

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14/06/2010

France Info et la fin des nations

A Belgrade, remonter la rue Birtchaninova vers 2002 était une expérience édifiante. Devant toutes les ambassades européennes qui bordent cette rue en pente douce, bordée de platanes asphyxiés, on voyait de longues files d'attente. Qu'il pleuve ou qu'il vente, qu'il fasse -20 ou 40 degrés, des milliers de Serbes faisaient le pied de grue dehors pour obtenir un visa pour la Suisse, l'Allemagne, l'Italie, la Suède. Tous ensemble, avec leurs cigarettes, ils souffraient en silence pendant des heures, forcés de se plier à ce protocole délirant avant d'obtenir le sésame. Et pendant ce temps, les criminels, les dealers et les assassins traversaient les frontières avec de faux papiers ou des passeports de complaisance. C'est le triste sort de tout embargo de ne toucher que les innocents et de favoriser ses cibles présumées. Cette vision de la rue Birtchaninova me rappelle l'inanité des frontières physiques, l'expression la plus visible des nations et de leur développement depuis 150 ans.

 

Le vote de ce week end en Belgique a résonné à travers l'Europe comme un coup de tonnerre : les séparatistes flamands menacent désormais l'intégrité d'un pays qui n'est rien moins que le centre administratif d'une Europe occidentale qu'on imagine libérée de l'héritage le plus nocif de la philosophie politique nationaliste. On ne peut pas se représenter de symbole plus aveuglant pour la fin de l'UE qu'une Belgique démembrée de l'intérieur par une population divisée sur des lignes culturelles et linguistiques, prête à sortir ses mousquetons pour jouer “Verdun 2 : le retour”. Et partout depuis hier cette rengaine saturée de Schadenfreude prend une nouvelle ampleur et nous prédit la fin de l'Europe, le retour aux bonnes vieilles nations, aux séparations des peuples en suivant fleuves, monts, rivières ou barrières linguistiques, aux monnaies locales, aux lois locales, à tout ce qui est local et qui s'oppose, forcément, à ce qui ne l'est pas.

 

Quentin Dickinson tenait pourtant sur France Info des propos beaucoup plus mesurés sur ce qui risque de se passer maintenant en Belgique, rappelant que la future coalition des indépendantistes flamands avec les socialistes wallons apportera plus de stabilité que ce pays n'en a connue depuis trois ans. Parmi les personnages interviewés se trouvait un architecte belge de renom, Leo van Broek, qui déclarait en substance : ce vote est l'expression d'une crispation sur une identité nationale, ce qui est compréhensible dans la mesure où les identités nationales sont déjà mortes ; un Bruxellois de 15 ans qui fait du skateboard partage bien plus avec un enfant de 15 ans qui fait du skateboard à Minsk ou à Tokyo qu'avec un autre Bruxellois de 45 ans, et ceci est une nouveauté dans l'histoire ; et puis, souligne van Broek, regardez toutes les oeuvres de science-fiction, toutes évoquent un monde futur sans frontières, avec une seule langue, un seul peuple très divers sur sa forme mais complètement unifié sur son mode de vie ; nous y sommes déjà, dans ce monde global et unifié, termine van Broek, il faut donc une certaine dose de courage pour l'accepter et les Belges, aujourd'hui, sont un peu découragés, ce que je comprends.

 

Il n'y a rien de révolutionnaire dans ces propos, mais leur contexte et la limpidité d'expression de leur auteur les rendaient captivants. Et comme, surtout en Suisse, ce genre de propos suscite une quantité largement majoritaire de critiques souvent violentes, il me semble amusant de m'en faire le défenseur. Plutôt que d'invoquer Orwell, à tort évidemment, il est utile de rappeler que, sur le fond de la chose, van Broek a raison : les identités nationales, et les nations qu'elles représentent, sont effectivement en train de mourir, remplacées depuis 1945 par l'unification de nos modes de vie, par la disparition de centaines de langues locales, par l'urbanisation galopante et l'agriculture intensive, et surtout par la consolidation de la démocratie et la lente disparition de la dictature. Car comment être dictateur sans la protection qu'offre la frontière. Les dizaines de dictateurs du XXe siècle, socialistes, fascistes ou simplement fous, sont parmi les meilleurs illustrateurs des horreurs que permirent la nation. Et si la religion peut s'enorgueillir d'avoir généré une quantité impressionnante de conflits et de génocides, il faut rappeler que, depuis son émergence en force en 1848, aucune forme politique n'a produit autant de conflits dévastateurs, globaux et meurtriers que le modèle national.

 

De 1848 à aujourd'hui il n'y a que 150 ans environ et il est frappant de voir à quel point le modèle de la nation aura été court en dépit, ou probablement à cause de son intensité. Prenons une vieille et grande nation comme la France. Combien de ses régions y sont intégrées presque par hasard, non sans tensions de nos jours encore : la Savoie, l'Alsace, la Lorraine, la Catalogne, la Bretagne, la Bourgogne même, un duché si puissant qu'il menaçait le royaume tout entier jusqu'à la fin du XVe siècle. On peut faire le même constat avec la totalité des vieilles nations comme avec les plus récentes. Parce que la nation, comme l'explique notamment Shlomo Sand dans “Comment le peuple juif fut inventé” fut le produit de l'idéologie nationaliste, et non l'inverse. Un remarquable exemple de l'arbitraire de la création des nations fut donné par Churchill qui se vantait d'avoir créé la Jordanie en dix minutes sur une carte. Et il y a dans cet épisode une des clés de compréhension de l'idéologie nationaliste, née avec le développement de la marine et de la cartographie modernes qui soudain offraient aux hommes une vue en 2D de leur pays, leur donnant l'occasion d'y dessiner des frontières comme le ferait un demi-dieu.

 

Que l'on vive aujourd'hui sans réelles différences de Tokyo à Moscou en passant par Paris et Sao Polo n'échappe à personne. Même nourriture, même musique, mêmes soucis de pollution, même transports engorgés. Les traditions locales, les fêtes des saints ou les carnavals, qui sont sensés représenter les bastions de nos identités locales, nos traditions, ne sont très souvent, comme la sordide St Martin de Vevey, plus qu'une occasion de vendre de la bière, des chapeaux, des saucisses, le tout noyé dans de la musique pop et encadrés par les forces de sécurité. De l'autre côté du spectre, il serait abusif, pour le moins, de soutenir que les exemples que nous avons de gouvernance mondiale sont convaincants malgré leurs défauts. Ni l'UE, ni les Nations Unies ne sont des modèles de société pour l'après-nation dans lequel nous entrons maintenant. Et quel que soit le modèle qui s'imposera après les nations, le vote des Belges indique aussi que le futur n'est pas pour tout de suite et que les crispations que nous traversons un peu partout sont plus que des nids-de-poule dans le ruban magnifique qui nous mène vers demain.

 

Il demeure que le nationalisme européen sera l'Alpha et l'Omega des nations. En tant que philosophie romantique née sur les débris de la Révolution française, il a façonné l'Europe moderne et les conflits qui, venant d'elle, ont bouleversé le monde entier. En tant qu'expression d'une crispation, ou du refus de dire adieu au monde prospère, calme et aisément compréhensible d'après 1945, au monde d'hier dirait Zweig, il affaiblit toute la société de l'intérieur, en Belgique, en Suisse ou en France et ne rend que plus inéluctable la déchéance de ces pays et leur soumission future à d'autres puissances et d'autres modèles. Il serait alors judicieux de tenter de façonner plus activement notre avenir au lieu, comme la femme de Lot dans la Bible, de nous transformer en statues de sel, immobiles et stériles parce que nous n'aurons pas résisté à notre nostalgie, si compréhensible fût-elle.

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08/06/2010

Time Magazine, les criminels étrangers et Oskar Freysinger

J’ai du mal à trouver un incipit pour évoquer le sujet d’aujourd’hui. Un sujet qui, immanquablement, va nous pourrir les mois qui viennent avec son carpet bombing d’affiches « Qualité suisse », ses mensonges proférés le doigt levé pour plus de vraisemblance, ses statistiques partiales et grossièrement enflées et ses violences verbales auprès desquelles les saloperies échangées au sujet des minarets feront vite figure de politesses. L’initiative sur le renvoi des criminels étrangers promet en effet d’être la « Mère de toutes les initiatives » du SVP, le couronnement de presque deux décennies qui, enfin et logiquement, met côte à côte les deux mots autour desquels s’est bâtie toute la rhétorique de ce parti. Le but sera donc de suggérer qu’il existe une équivalence entre criminels et étrangers, ce que les initiatives précédentes se sont chargées d’amorcer avec un succès remarquable.

Mais commençons par les Etats-Unis, dans l’Arizona, qui vit une situation très éclairante pour nous. Avec une frontière de 626 kilomètres avec le Mexique, l’Etat doit gérer une présence d’immigrants illégaux estimée à 460'000 individus, pour une population totale de 6.5 millions d’habitants, un taux par conséquent très élevé. Pour illégaux qu’ils soient, ces étrangers, de l’aveu même des agents interviewés par Time Magazine dans un sujet très documenté, ne posent aucun problème pour l’écrasante majorité d’entre eux, travaillent et sont intégrés. Tout ne se passait donc pas trop mal de l’avis général, jusqu’à la crise des subprimes et l’effondrement économique subséquent. Bien que le flux des immigrants ait chuté brutalement, la population commence à montrer des signes d’extrême nervosité.

Ainsi le 24 avril dernier, moins d’un mois après le meurtre toujours non élucidé d’un rancher immédiatement et arbitrairement mis sur le compte d’illégaux, le Gouverneur d’Arizona a signé une loi particulièrement sévère intitulée SB1070. Ce texte permet à tout agent de la loi de demander son titre de séjour à un étranger en se fondant « sur un soupçon raisonnable », et de l’arrêter si ce dernier n’a pas ses papiers en règle. Produit par des esprits épris de bon sens, dans le sens que lui donnerait Brando dans « Le Parrain », ce texte inscrit donc dans la loi le délit de sale gueule. Comment les agents de la loi peuvent-ils concevoir un « soupçon raisonnable » sans être contraint de considérer tout Mexicain croisé sur les trottoirs – et ça fait un paquet – comme un possible illégal. Plusieurs villes d’Arizona poursuivent désormais l’Etat en justice pour violation de la Constitution. Mais surtout, ce texte ne servira probablement à rien et risque d’empirer une situation internationale qui dépasse très largement les seules compétences étatiques. Ainsi ce texte est inopérant et impossible à mettre en pratique ; mais il possède l’avantage considérable de servir de marqueur politique.

Ce qui nous amène tout naturellement à Oskar Freysinger. Dans son interview accordée au Matin Dimanche, alors que le journaliste lui fait remarquer qu’il s’est trompé et que ceux qu’il avait décrits, dans un discours au Conseil national, comme étrangers étaient en réalité suisses, Oskar ne se démonte pas : Suisses peut-être, mais de passeport seulement, des naturalisés quoi. Ah, merci Oskar, car voilà le débat posé en des termes autrement plus explicites. On pensait devoir voter sur le renvoi chez eux de criminels endurcis, mais il n’en est rien. En effet, ce qu’Oskar révèle, avec ses ricanements nasaux habituels et son art de proférer des horreurs sur le ton de la blague de comptoir, c’est que l’objet réel de l’initiative est le suivant : qui sont les bons et les mauvais Suisses ? Quel que soit le problème dénoncé par Oskar, il indique très clairement que son but ultime n’est pas le renvoi des étrangers criminels : on nous demandera bientôt de redéfinir ce que signifie être Suisse et de rétrécir le spectre à l’extrême pour juguler, ou arrêter complètement, le flux migratoire. Même si les Français viennent de découvrir que ce genre d’initiative politique était parfaitement sans effet.

Ceux qui avaient voté contre les minarets pour défendre la laïcité réalisent maintenant tout étonnés que ce vote ne servait pas tant à interdire les minarets, ce qui sera très compliqué dans les faits, qu’à tenter péniblement de réaffirmer l’identité chrétienne de la Suisse en dégradant une minorité religieuse trop voyante. L’initiative sur le renvoi des criminels étrangers promet de tomber dans exactement le même travers : on nous parle de la sécurité du brave citoyen de base et de l’accueil de loups affamés et sans scrupules dans notre verte et paisible bergerie. Mais en réalité on se limite à un exercice strictement politicien de dénonciation dans le seul but de donner un tour de vis de plus à la ségrégation raciale et sociale en cours en érigeant le Suisse blanc et chrétien comme citoyen de première zone, auquel est soumis tout le reste. La sécurité du brave citoyen de base est même probablement menacée par une initiative qui dressera violemment les citoyens les uns contre les autres, pour le plus grand plaisir d’Oskar.

Pour les minarets, il ne s’agissait « que » de d’une question de principe, puisque la Suisse ne compte quasiment pas de minarets à ce jour et que les demandes de permis de construire n’encombrent pas l’administration. Dans le cas de cette nouvelle initiative pourtant, la question est très pratique et concerne la totalité de la population. J’ai épousé une étrangère qui va bientôt être naturalisée : que se passerait-il pour elle si l’initiative passe et qu’elle provoque un grave accident de la route ? Cette question concerne une écrasante majorité de Suisses, d’origine étrangère, doubles nationaux ou ayant épousé un étranger. Oskar lui-même, Autrichien de père, ne saurait échapper à cette rhétorique. Cette rhétorique, c’est le délit de sale gueule érigé en loi, comme en Arizona, une suspicion généralisée et encouragée par l’Etat, supposé garantir les droits et la liberté des citoyens. Une suspicion qui, évidemment, ne fait qu’aggraver une situation sociale déjà tendue et ne peut donc nullement contribuer à résoudre les problèmes qu’elle dénonce.

C’est la dernière incarnation de la dictature de l’émotion, qu’on peut aussi appeler le syndrome du mardi : un fait divers le samedi, une article le dimanche, une interpellation le lundi et une proposition de loi le mardi. En multipliant des initiatives aussi chaudes qu’inopérantes, une chose est certaine : le SVP aura tôt fait de rendre notre démocratie directe totalement inutile et déconsidérée. Ce qui est probablement son ambition sur le long terme, son désir d’homme fort et central n’étant un secret pour personne, ce désir étant parfaitement antinomique avec la notion même de démocratie directe.

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