06/07/2010

Médiapart et le lynchage de Sarkozy

Dans la grosse dispute qui enfle chez nous autour de l’Islam, je ne me lasse pas du spectacle qu’offrent certains politiciens mâles de droite, de gauche aussi parfois, lorsque, faisant craquer leurs costumes sombres comme Superman, ils jaillissent en flamboyants défenseurs de la femme et de ses droits pour lesquels on les croirait volontiers prêts à mourir. Il y a dans cette extrême cuistrerie quelque chose de très contemporain et d’éternel à la fois. Eternel parce que le mensonge opportuniste a toujours fait partie de la politique. Et contemporain parce que jamais en Europe les lignes de fracture entre droite et gauche n’auront paru si floues, sinueuses et changeantes que depuis quelques années.

En effet, depuis 1997, l’exemple de Blair et de son « je ne crois pas à la gauche ou à la droite, mais à ce qui marche ou ne marche pas » a fait des émules un peu partout en Europe. Mais nulle part ailleurs qu’en France a-t-il trouvé de disciple plus empressé. Comme Blair, Sarkozy a beaucoup prêché la politique des résultats contre la politique partisane. Mais comme c’est souvent le cas avec les zélateurs, il a porté la chose un poil trop loin. C’est ainsi qu’est né le concept hautement fumeux de la « rupture ». La rupture, c’était la promesse de voir les meilleurs parvenir aux commandes de la République, quelle que soit leur étiquette. Le dénominateur commun de cette nouvelle élite politique, ce serait l’excellence. Et Nicolas Sarkozy. Mais la rupture ne suivait pas exactement le même agenda politique que Blair. Blair voulait conquérir et conserver le pouvoir. Sarkozy voulait TOUT le pouvoir : il ne voulait rien laisser, ni à l’opposition, ni aux médias, ni à quiconque au sein même de son camp.

En créant peu à peu le vide autour de lui, en sabotant toute forme d’opposition, en interne et en externe, par la flatterie ou par l’oukase, Sarkozy se retrouve totalement isolé en cas de coup dur. Un premier indice a été dévoilé aux régionales, devant l’absence complète de réservoir de voix pour récupérer le second tour, laissant la gauche vainqueur aux points et non par KO. Un second révélateur de l’extrême faiblesse de sa position vient donc de nous arriver – nouveauté de l’histoire, grâce au site Médiapart – sous une forme particulièrement romanesque et qui fait beaucoup rire les Suisses, j’ai nommé l’affaire Woerth, dont le nom sera bientôt l’affaire Sarkozy-Bettencourt, Woerth n’étant qu’un porte-flingue sans intérêt.

Cette affaire est extraordinaire, parce qu’il n’y a presque rien à y redire dans le fond. Un ministre dont personne, à droite comme à gauche, ne doute de l’intégrité, mais qui cumule des fonctions qui le rendent suspect. Une milliardaire dont personne, à gauche comme à droite, n’ignore qu’elle soutient financièrement les politiciens de droite. Un ancien maire de Neuilly qui jouait les porte-valises pour son parti et pour sa campagne. Des révélations qui portent sur des montants d’argent minables. Répréhensible, mais complètement classique, prévisible, certainement universel, rien que Chirac, Mitterrand ou même de Gaulle aient foncièrement désavoué. Une chronique un peu fade de la compromission politique au jour le jour. Pourquoi, alors, tant de remous, d’excitation, de peur ? Pourquoi n’y a-t-il plus personne, sinon le pauvre porte-parole de l’UMP pour défendre le Président ? Parce que l’affaire Sarkozy-Bettencourt, c’est le début du lâchage puis du lynchage d’un homme par l’opposition ET par son propre camp.

Ainsi la principale leçon de cet énième scandale, c’est qu’il est idiot ou fallacieux – à choix – de croire que la division gauche-droite est illusoire. Quelle que soit son nom, la division est inhérente à tout système politique, tout simplement parce qu’il y a toujours un pouvoir et une opposition. Et Sarkozy, qui a moins de culture politique que Blair, ignore ou feint d’ignorer la célèbre répartie d’un vassal d’Hughes Capet : « Qui t’a fait roi ? », qui rappelle à tout dirigeant élu qu’il est avant tout le champion de son camp. On reste donc dans l’histoire française. La gauche a toutes les raisons de haïr Sarkozy, qui était presque parvenu à la réduire en cendres. L’extrême droite a toutes les raisons de le haïr, lui qui y a péché ses thèmes de campagnes et un bon nombre d’électeurs. Mais la droite ? Well, « Money makes ze world go round », comme chantait Liza dans « Cabaret ». Ainsi l’épisode Bettencourt rappelle que beaucoup de fortunes françaises ont misé sur leur poulain, ce jeune avocat accommodant qui leur ouvrait des comptes à numéro à Genève, au bon vieux temps.

Mais la crise est arrivée. Sarkozy, élu et devant être réélu, comptait désormais plus sur les électeurs que sur ses amis fortunés. Qu’il balançait dès l’été 2009 et sans aucune vergogne au fisc pour un stage de réhabilitation sous les auspices du sergent Woerth. Il n’a jamais fait bon être riche en France, mais depuis l’été 2009 et le scandale HSBC, c’est carrément le bagne. Ainsi on peut volontiers imaginer que quelques milliardaires et millionnaires aient trouvé le gag un peu saumâtre, si le redressement fiscal était effectivement ce que le petit Nicolas entendait comme renvoi d’ascenseur. Les soutiens de Sarkozy, que ce soit Bolloré, Arnault ou Bettencourt, ne sont pas seulement riches, ils sont très puissants. Et il y a fort à parier que cette coterie soit tentée de rappeler au Président ce qu’il leur doit et que, comme le disent les Anglo-saxons, « there’s no free lunch ». Ça fait quand même cher la semaine en yacht privé. Oui, cet acharnement contre Woerth et sa femme, cette fille de milliardaire aux amitiés floues, ces enregistrements et ces révélations, tout cela sent l’embuscade, une embuscade d’autant plus redoutable qu’elle est préparée avec des éléments internes et inconnus de l’opposition. Ailleurs, ça se règle au fusil à lunettes. Mais partout, ça s’appelle un lynchage. 

17:02 Publié dans Politique | Lien permanent | Commentaires (21)