15/08/2010

Financial Times et l'Université du Valais

En regardant cette pluie fine qui tombe sur le lac Léman et les très rares promeneurs qui se hâtent de rentrer chez eux sous ces humbles platanes, en écoutant les placides colverts qui pataugent dans le port de Vevey, on a de la peine à concevoir que nous vivons dans le pays le plus cher du monde. Mais voilà, un article du Financial Times nous explique qu'en matière de construction et d'immobilier, la Suisse est le pays le plus cher du monde, juste devant le Danemark. Ce qui, au-delà de l'indication d'une évidente santé économique, est tout autant préoccupant, surtout lorsqu'on s'attarde sur la disparité des chiffres au sein même de notre beau pays.

 

Car lorsqu'on dit que la Suisse est le pays le plus cher du monde, encore faudrait-il préciser qu'il s'agit avant tout des zones urbaines que constituent l'arc lémanique et le bassin zurichois, ainsi que les stations de ski telles que Verbier, Zermatt ou Villars. En dehors de ces endroits, où j'ai le privilège insigne de vivre moi-même, la réalité est tout autre. Ainsi il devient courant de vivre en Valais pour travailler à Genève. Parce que même en comptant la voiture pour se rendre à la gare de Martigny, l'abonnement général de train, les trois heures et demie de transport quotidien, il est plus agréable de vivre dans une petite maison avec un jardin que dans un studio à Plainpalais.

 

En venant de Genève, la barrière économique se situe à Villeneuve. Au-delà, bien sûr, il y a Verbier et Zermatt et Champéry, où le mètre carré est simplement le plus cher de Suisse, donc du monde. Et qu'est-ce qu'il y a entre les deux ? La plaine du Rhône. Le Valais. Un trou noir coincé entre des montagnes énormes et deux paradis économiques, le lac à l'ouest et les stations en hauteur. Un truc qu'on regarde passer sur la route des vacances, avec l'urgente envie de ne pas s'y attarder. Des rangées d'abricotiers, des hangars plantés au milieu de nulle part, des pylônes électriques, un improbable bric-à-brac industrialo-agricole, produit d'une coupable absence de planification urbanistique, un truc qui fait plus penser à certaines régions de l'Italie qu'à un canton du pays le plus cher du monde, l'un des plus développés aussi.

 

Le canton du Valais m'est personnellement très cher, j'y ai vécu quatre ans, à St Maurice. Et je me demande toujours comment il est possible que ce canton, si beau, peuplé de gens si diablement sympathiques, demeure économiquement aux marches de nos statistiques. Comment se fait-il que cette vaste et fertile vallée en soit encore aujourd'hui réduite essentiellement à vendre des nuits d'hôtels et à construire des chalets ? Plus de 20% de la population active valaisanne travaille soit dans le bâtiment, soit dans l'hôtellerie, des proportions délirantes au regard des autres cantons romands. Surtout lorsque le Président d'hotelleriesuisse annonce aujourd'hui qu'un tiers des hôtels de Suisse vont probablement devoir disparaître. Et on a vu en Espagne à quel point ce type d'économie résistait aux variations boursières et aux accidents de la politique.

 

A St Maurice, j'étais entouré de jeunes Valaisans de mon âge, des garçons brillants qui n'avaient d'autre choix, une fois la maturité en poche, que de s'exiler pour poursuivre leurs études, le plus souvent à Genève. Ils y prospèrent encore, pour la majorité d'entre eux, contribuant à cette réputation non usurpée de « Genève, capitale du Valais ». L'ironie est amère : voilà le canton qui peut se targuer d'avoir probablement les meilleures écoles publiques de Suisse romande, et qui ne forme tous ces esprits que pour les voir s'en aller enrichir d'autres villes et d'autres cantons. On est en droit de penser qu'il existe un lien entre cette fuite massive de cerveaux et la relative monoculture économique qui continue de faire de la plaine du Rhône un espace peu attractif, où quelques noms se taillent encore des empires incontestés au milieu de l'indifférence générale.

 

Etablir une université est une affaire coûteuse et périlleuse. Mais au regard des bénéfices potentiels qu'une Université du Valais offrirait à ce canton et à l'ensemble de la Suisse romande, on se doit d'y réfléchir. Une telle université se justifie par un bassin de population de 300'000 personnes, et, comme précédemment expliqué, par une préparation scolaire comparativement supérieure. Il existe en outre deux importants avantages à établir une telle institution : dans un canton vraiment bilingue, l'éducation supérieure le serait aussi et deviendrait une nécessaire tête de pont entre les élites romandes et germanophones ; et puis la proximité des Alpes permettrait de développer l'intégration – nécessaire, elle aussi – des sports aux études supérieures.

 

Surtout, une université valaisanne permettrait aux Valaisans éduqués de contribuer plus activement au développement de leur canton. Elle lui permettrait de diversifier ses revenus et de devenir un véritable pôle, et pas uniquement ce qu'il est en train de devenir, à savoir une banlieue dortoir pour l'arc lémanique, ainsi qu'une bombe à retardement sociale le jour où l'industrie touristique ou du bâtiment, ou les deux, ne s'effondrent que de 30%. Je suis vaudois et je devrais probablement laisser ce problème aux Valaisans. Mais je ne peux pas m'empêcher de penser que, alors que Genève, Lausanne, Verbier et Zermatt ne cessent de s'enrichir et de chasser leurs habitants moins fortunés, il est préoccupant de voir un tel bassin de population si manifestement mis de côté et annuellement vidé de ses cerveaux les plus prometteurs. Car même si certains politiciens sont parvenus à en faire un gros mot, la formation des élites demeure un garant non seulement de développement économique, mais de démocratie. Et c'est bien en cela que cette question me concerne.

18:37 Publié dans Politique | Lien permanent | Commentaires (3)

Commentaires

Votre idée, cher David, est intéressante. Mais vous faites, dans votre argumentaire, un amalgame qui n'a pas lieu d'être: s'il est vrai que de nombreux valaisans quittent le Valais pour leurs études car il n'y a pas d'université, la raison pour laquelle beaucoup restent à Geneve ou Lausanne après leurs études est autre: ces villes offrent des emplois que Sion ou Martigny n'offrent pas ou du moins pas en nombre suffisant.
Bref, le sujet est moins de créer une université du Valais, bien que cette suggestion soit valable en soit,
que de créer des emplois hautement qualifiés. Et pour cela, il faut au Valais trouver une niche ou quelquechose qui attire les entreprises. La fiscalité a évidemment un rôle à jouer mais pas seulement.
Je n'ai hélas pas d'idée à proposer mais de toute manière c'est le travail des politiques valaisans.

Écrit par : Carl Schurmann | 16/08/2010

L'implantation d'une université, sur le long terme évidemment, permettrait précisément de rendre Sion, Sierre, Brigue et Martigny beaucoup plus attractives économiquement parlant. Une université, ce n'est pas qu'un ensemble de salle de conférences équipées de beamers. C'est un centre en soi, où vivent et travaillent des centaines de gens qui créent par leur présence un environnement différent en stimulant l'économie et la culture. Le but ultime de cette université serait donc justement de rendre le Valais plus attractif et il me semble que si, à ce jour, aucune entreprise vraiment sérieuse ne désire s'implanter ou se créer en Valais, il conviendrait de prendre ce problème à sa source et créer les conditions de l'attractivité valaisanne autrement que par les hôtels, les abricots et les remonte-pentes.

Écrit par : david laufer | 16/08/2010

Une université du Valais, ça aurait de la gueule. Avec Jérôme Rudin comme prof d'histoire de l'art, Oskar Freysinger comme doyen de la faculté de lettres, la famille Fournier respectivement prof de journalisme, titulaire de la chaire de développement durable et prof de remonte-pente management. Sans oublier Dominique Giroud prof d'œnologie et Bernard Rappaz doyen de la faculté de droit. Pour les sponsors, pas de souci: Ecône pour la théologie, Alpiq pour le développement durable et Giroud pour l'œnologie. Manque plus que Nantermod responsable du bar.

Écrit par : Julien | 19/08/2010

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