22/08/2010

France Info et les 4 recettes de la droite dure

Certaines rhétoriques et doctrines politiques sont très complexes à décrire avec précision. Ainsi la vague de droite dure qui sévit en Europe aujourd'hui est non seulement d'une intensité variable selon les pays, elle est également polymorphe et ne s'exprime pas partout de la même façon et pour les mêmes raisons. Le racisme en France doit être expliqué en prenant en compte le passé colonial de l'empire et la fin désastreuse de cet épisode qui ne l'était pas moins ; en Suisse c'est presque le contraire, puisque on doit plutôt prendre en considération des siècles d'isolement social et politique ; tandis qu'en Angleterre, on doit à la fois considérer l'isolement insulaire et le colonialisme. Sans tomber dans un simplisme paresseux, certaines petites phrases peuvent offrir des clés de compréhension précieuses, comme un rayon X qui permet, sous les habits et la peau, de voir en un clin d'oeil toute la structure osseuse qui maintient l'animal debout.

 

Et l'une des petites phrases les plus remarquablement illustratives de cette vague de droite dure nous est parvenue au coeur de l'été, dans la bouche de Brice Hortefeux. Il faut d'abord noter que, depuis 2007, Brice Hortefeux est si bien parvenu à exécuter les ordres de Sarkozy qu'il a peu à peu adopté exactement le même timbre de voix. L'entendre à la radio est troublant parce qu'on ne sait pas vraiment si on a à faire au Président ou à son porte-flingue favori. Après le parlement des godillots du Général de Gaulle, caricature de la chambre d'enregistrement qui s'aplatissait devant son maître, on a désormais, en plus, un gouvernement godillot, ombre pâle et suiveuse d'un Président que plus rien n'arrête dans sa conquête de tous les coins et recoins du pouvoir. Le ministre de l'Intérieur s'exprime sur la question de campements de Roms et ajoute la chose suivante : « Beaucoup de nos compatriotes sont à juste titre surpris en observant la cylindrée de certains véhicules qui traînent les caravanes ». Et là, un peu de systématique s'impose. Car cette phrase concentre quatre traits que l'on retrouve dans tous les discours et les campagnes des partis de droite dure européens.

 

  1. L'esquive comme botte secrète. On concentre tout le discours sur des sujets complètement périphériques, sans aucun lien avec les questions d'actualité, mais socialement sensibles. Nous en avons eu notre lot en Suisse avec la votation sur les minarets intervenue en pleine crise financière et politique. Mais rien n'indique, hélas, que la machine soit repue. Mener la question des Roms au centre du ring en France aujourd'hui est non seulement sans intérêt – on n'en compte pas un million en tout – c'est surtout une manière transparente de ne pas évoquer la faillite quasi complète de la politique ultrasécuritaire de ce gouvernement. Depuis des années, Sarkozy n'a que le mot sécurité et nettoyage à la bouche. Mais la réalité, c'est Grenoble, ses morts et ses 80 voitures incendiées en deux jours, cela cinq ans après les violences de 2005. Entre temps, rien n'a changé, tout empire et le gouvernement ne fait qu'agiter la rhétorique sécuritaire pour tenter encore – mais c'est désormais sans effet – de rallier à lui les précieux électeurs lepénistes.

     

  2. Seul détenteur de la légitimité populaire. Hortefeux, né d'un père banquier à Neuilly, la commune la plus riche de France, nous explique sans ciller ce que sont les vrais soucis des vrais Français. Cette droite-là, tout comme l'UDC chez nous, s'accapare la voix populaire comme un étendard et l'agite à tout propos, même si ou surtout lorsque celui qui s'exprime n'a strictement aucune légitimité personnelle en la matière. L'autre façon, c'est d'agonir la gauche et l'accuser d'avoir trahi sa base, d'être, selon une autre formule extraordinaire de Hortefeux la « gauche milliardaire ». Et même lorsqu'on fait tout un foin d'un sujet aussi insignifiant que les Roms, on se donne un mal de chien pour justifier que ce sont là les vraies préoccupations des vraies gens. Les vraies gens, pour cette droite-là, c'est un espace mythique, parfaitement inexplicable et monolithique, constitué d'une armée gigantesque de clones qui, étonnamment, ne votent qu'à droite, haïssent l'Etat et vomissent les élites.

     

  3. Créer des divisions et ethniciser le débat. La politique d'intégration post-colonialiste a échoué en France, c'est un fait douloureux. Les raisons de cet échec sont très, très nombreuses, complexes et ne sont, en plus, pas du tout près d'être soulagées dans un futur proche, bien au contraire. En attendant, autant taper sur les Roms, c'est facile, c'est pas cher et ça peut rapporter gros. Ou sur les Français naturalisés, ou sur la racaille, etc. C'est selon l'humeur du moment. C'est l'une des recettes les plus anciennes et les plus efficaces de cet aréopage de politiques odieux auxquels l'histoire n'aura rien appris, sinon que la provocation attire l'attention. La nouveauté, c'est qu'en s'attaquant aux Roms, on ethnicise de plus en plus le débat et on s'aligne sur les extrémistes américains du style Tea Party qui ne voient plus dans la société que la couleur de peau de leurs voisins et de leur dirigeant, où absolument tout ne s'explique qu'en fonction de la race.

     

  4. La suggestion formulée comme une accusation. En suggérant publiquement, devant des caméras, que les Roms sont malhonnêtes et acquièrent leurs puissantes voitures illégalement, Hortefeux se situe dans la droite ligne des innombrables suggestions et questions fermées que nous entendons ici à propos des musulmans. Soyons clair : en France comme en Suisse, il est effectivement étonnant de voir, dans les campements de Roms, des Mercedès dernier cri. Mais Hortefeux s'arrête à cette interrogation, il en fait un message en soi auquel le bon peuple trouvera immédiatement la réponse à peine suggérée. En tant que ministre, il pourrait parfaitement, sans déclaration préalable, diligenter une enquête de terrain par la police locale et les autorités fiscales. Et puis, si des infractions sont effectivement commises, il pourrait même en faire état. C'est bien là le côté le plus inexcusable et le plus vicieux de la phrase de Hortefeux : il exprime à haute voix des suspicions aisément explicables et les transmet ainsi à toute la société, suggérant la malhonnêteté, mais sans aucune preuve quelconque, d'une frange infinitésimale de la population.

 

J'ai toujours trouvé le pessimisme suspect. On n'a jamais l'air aussi intelligent et pénétrant que lorsqu'on annonce d'un ton sombre que l'Europe est proche de l'implosion ou qu'Obama va se faire assassiner ou que la guerre civile va éclater autour de Paris. Mais Brice Hortefeux et ses déclarations me poussent dans mes retranchements les plus antarctiques : comment rester optimiste ou, à tout le moins, pas trop pessimiste, devant tant de bêtise, de rouerie, de tromperie ?

18:32 Publié dans Politique | Lien permanent | Commentaires (4)

Commentaires

Merci pour votre billet.
Le gouvernement français est aux abois. L'affaire Bettencourt a révélé le cynisme et le niveau de corruption d'une élite qui se revendiquait irréprochable. L'élection présidentielle de 2012 va permettre un débat dont la société française est aujourd'hui privé. Le score étonnant d'Eva Joly (16%) dans un sondage lu aujourd'hui devrait vous remonter le moral !

Écrit par : Richard Golay | 23/08/2010

Sur le même sujet. A lire. Absolument.
"Une tache de honte sur notre drapeau", Dominique de Villepin, ancien premier ministre, président de République solidaire
http://www.lemonde.fr/idees/article/2010/08/23/villepin-une-tache-de-honte-sur-notre-drapeau_1401652_3232.html

Écrit par : Richard Golay | 23/08/2010

Ne nous emballons pas. De Villepin n'a pas tout tort. Mais c'est de Villepin, à savoir un très mauvais Premier ministre, un manipulateur totalement imbus de sa personne, un frustré lâché par presque tout le monde et qui, aujourd'hui encore, n'est que le joujou de Chirac. La source m'importe autant que le message, toujours. Et là, la source sent le faisandé.

Écrit par : david laufer | 23/08/2010

En effet: Galouzeau ferait bien de rester Galouzeau à tout jamais et les vaches seront bien gardées.

Écrit par : de La Rabouillère | 26/08/2010

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