19/09/2010

Le Guardian et les accusations de Benoît XVI

Il n’est pas commun de se faire traiter de maniaque génocidaire en puissance par un ecclésiastique de 83 ans. C’est pourtant ce qui nous est arrivé, moi et mes copains athées de par le monde lorsque, mercredi 15 septembre, le Pape Benoît XVI a fait un discours à Edimbourg lors de sa visite officielle au Royaume-Uni. Dès qu’il s’agit de Benoît XVI et de Vatican, tout ce que le monde compte d’opposants à ces symboles saisit immédiatement sa braguette et vocifère au sujet de la pédophilie, ou du célibat des prêtres, ou des homosexuels, ou des femmes prêtres et tout qui permet de concentrer l’essentiel de l’attaque sur la sexualité. C’est lassant, et c’est absurde. On parle d’une institution vieille de 2'000 ans, forte de centaines de millions de catholiques et d’une influence historique au-delà de la compréhension humaine. Lorsqu’il s’agit de critiques, on pourrait alors évoquer des guerres de conquête sanglantes, des conversions forcées, une dictature de l’opinion, une censure absolutiste ainsi qu’une coercition de masse. Entre autres. Mais non, on semble encore et toujours persister à ne parler que de kiki. Et pourtant, Benoît XVI offrait à sa critique des opportunités autrement plus riches dans son discours d’Edimbourg.

 

On essaie souvent de minimiser la portée des propos parfois problématiques de ce Pape. Combien de fois n’a-t-on pas entendu que Benoît XVI est un érudit hors pair, que ses propos sur Mahomet on été mal interprétés – ce qui est exact par ailleurs – que sa diplomatie n’a d’égale que sa compassion. Certains catholiques parlent aussi de leur malaise face au revirement de la politique vaticane face aux intégristes de la Fraternité de St Pie X, ressenti comme une approbation silencieuse. Le retrait me semblait donc l’attitude la plus recommandable. Et puis il n’est pas forcément ni crédible, ni recommandé de se joindre au concert des bouffeurs de curé dont l’heure de gloire est aujourd’hui largement passée, les curés n’étant plus exactement cette armée de castrateurs vêtus de noir et occupés à vous dire comment vivre et penser. Pensais-je du moins, jusqu’à mercredi dernier.

 

Car le discours d’Edimbourg m’a sorti de ma confortable réserve. Au départ d’une visite houleuse, le Pape a servi devant la Reine elle-même un sermon d’une virulence rare. Dans ce texte sensé rappeler aux Britanniques l’importance de leur héritage chrétien – en soi rien qui mérite la flagellation – Benoît XVI assène deux bombes à fragmentation en direction des athées. Forcément, dans un pays qui a envoyé la papauté se balader il y a cinq cents ans et qui ne compte aujourd’hui plus que 60'000 catholiques pratiquants environ, dans une société qui a pratiquement inventé la consommation et la démocratie de masse, il y a de quoi se sentir un peu menacé quand on représente l’absolutisme et l’obéissance aveugle en politique. Dans sa charge retranscrite par le Guardian, le Pape n’hésite pas à condamner ce qu’il appelle « l’extrémisme athée » et « le sécularisme agressif », arguant que ce sont « l’exclusion de Dieu, de la religion et de la vertu dans la vie publique » qui ont causé tant de maux durant le XXe siècle.

 

Sur sa lancée, Benoît XVI crée ensuite un lien direct de cause à effet entre la politique anti-catholique des nazis et l’holocauste, l’une étant le fondement nécessaire et suffisant de la seconde. Les nazis voulaient éradiquer Dieu de la société, ce qui les a menés au génocide. Ainsi, selon Benoît XVI, qui a lui-même vécu cela de près et qui pourrait au moins apporter à son ministère la conscience qu'induit l’expérience, les millions de juifs, de communistes, d’opposants divers, de malades mentaux, d’homosexuels et de gitans massacrés par les nazis sont avant tout les victimes d’une politique anti-chrétienne. Les corollaires sont nombreux et passionnants : Hitler eût-il été chrétien ou respecté le Vatican, rien de tout cela ne se serait passé. Il suffirait de croire en Dieu pour ne plus faire la guerre. La guerre et les génocides sont impossibles à réaliser avec la foi. Et surtout, rejeter Dieu et la foi mène au génocide.

 

Ce genre de propos ne favorise probablement pas l’amitié vaticano-britanique, les Anglais, tout comme les Ecossais, étant très attachés à leurs libertés civiques, à la non-intrusion de l’église dans la vie publique et à leur sécularisme. Ce qu’il favorise, c’est l’émergence du mouvement « antithée », par opposition à athée, c'est-à-dire le mouvement qui tend à s’opposer avec force à toute forme de religion. Dans son ouvrage « God Is Not Great » publié en 2008, l’écrivain anglais Christopher Hitchens livrait un long et féroce plaidoyer dans ce sens, agonissant tout autant le Vatican que les mollahs ou que Mère Térésa qu’il tient en haine intime. Le sermon d’Edimbourg est une magnifique pierre d’angle à ces édifices d’incompréhension et de mépris mutuels entre croyants et non-croyants, et ce pour deux raisons essentielles.

 

Historiquement d’abord, ce que soutient Benoît XVI n’a aucun sens. Hitler ne s’en est pris à l’Eglise catholique allemande que dans la mesure où certains évêques et curés courageux s’opposaient à son pouvoir. L'Eglise était un obstacle, pas un ennemi. Le tropisme païen du mouvement nazi ne privait d'ailleurs pas Hitler de bon sens au point d’appeler une population encore très largement chrétienne à abandonner sa foi. Sur les ceinturons de la Wehrmacht, il n’était pas écrit « Gott mit uns » pour rien. Ensuite, la politique génocidaire des nazis trouve sa source dans des causes multiples et variées. Un facteur unique à cette démence collective serait confortable pour l’esprit mais c’est évidemment faux. Ce l’est d’autant plus dans le cas présent qu’une bonne part de la haine des juifs accumulée à travers les siècles est indiscutablement le fait de l’Eglise et de sa distorsion volontaire de l’histoire, réduisant les juifs à des déicides éternels et massacrables à merci. Enfin et surtout, on rappellera que le génocide commis contre les populations serbes et juives de Croatie par l’Etat oustachi entre 40 et 45, et qui a fait pas moins de 700'000 victimes, a été largement soutenu par l’Eglise catholique croate, parfois même commis par des curés fanatiques. Qu’une fois la guerre terminée, Ante Pavelic, le chef de cet Etat, l’un des génocidaires les plus déments de la guerre, a été exfiltré grâce au Vatican et promené ainsi pendant des années de monastère et monastère. Il est mort libre grâce à l’Eglise.

 

L’autre faute de Benoît XVI est d’ordre moral. En attaquant les athées sur le terrain de l’histoire, il offre le flanc à des ripostes sans fin et vénéneuses. Sur son histoire deux fois millénaire, le Vatican a tellement eu l’occasion de transgresser ses propres principes de paix, d’amour, de charité et de justice que l’accumulation de ses vices et de ses crimes ne plaide pas forcément en sa faveur, en comparaison de ceux qu’on peut imputer aux athées, dont l’émergence en masse sur la surface de la terre n’est même pas centenaire. Lors de cette courte histoire, on entend souvent dire que les régimes nazi et soviétique étaient athées, ce qu'il faut dire vite étant donné la forte dimension religieuse de ces deux idéologies. D'autre part, cela faisait-il de l’Amérique et de la Grande-Bretagne, les plus sécularisées des sociétés d’alors, des régimes conduits par la foi chrétienne ? En revanche, ce qui est certain, c’est que l’athéisme, déclaré ou suspecté, a systématiquement été puni de mort pendant des siècles lorsque l’Eglise pouvait en décider. En le condamnant de la sorte, alors que, comme Hitchens le déplore, les athées ne sont en aucune façon organisés ou ligués et ne lui répondront donc pas, Benoît XVI perpétue par les mots ce que la majorité de ses nombreux prédécesseurs ont pratiqué par l’épée et par le feu. Il est vain d’exiger des excuses au Pape. De toute façon il parcourt le globe en les distribuant comme des bonbons, pour la pédophilie, pour l’esclavage, pour à peu près tout ce qu’il peut penser nettoyer par quelques paroles lénifiantes, même si elles sont sincères. On pourrait en revanche lui demander de bien vouloir, pour la dernière fois de la trop longue histoire de son institution, laisser les gens libres de croire ou non en Dieu, sans les massacrer ou sans les accuser de vouloir commettre des génocides.

01:50 Publié dans Politique | Lien permanent | Commentaires (2)

Commentaires

Bonsoir Monsieur Laufer. L'absence de Dieu peut-elle expliquer que nombre d'athées s'en prennent aussi violemment et sans aucune raison à des personnes croyantes, tolérantes, laïques, prêtes à accepter l'athéisme comme une philosophie de vie tout-à-fait acceptable et honorable dans la mesure où la personne démontre que sa posture et sa conduite exigent de son humanité son attachement et son respect aux Droits fondamentaux de l'Homme? Vous savez, j'écris des textes, je commente, je tiens une ligne de conduite qui ne va pas du tout dans le sens de l'exagération religieuse ou du fanatisme contre les gens qui ont une autre vision de l'existence. Et qu'est-ce que je constate? Des athées m'agressent de manière incroyables et inconsidérées, aimeraient me réduire à une espèce de chose non crédible et reléguable dans les poubelles de l'Histoire. Et cette position là, dogmatique, quasi religieuse et absolutiste de la philosophie athée, me dérange énormément. Ces gens qui défendent un athéisme pur et dur sont aussi dangereux pour notre société en mal de repères que les extrémistes religieux de tous bords.

Je ne vous mets bien sûr pas parmi le lot de ces personnes. J'apprécie vos billets et votre humour, votre façon agressive mais très correcte d'écrire et de vous battre contre les idées reçues. Continuez à m'interroger. Votre athéisme est un athéisme tout à fait honorable. Et je reconnais votre autorité d'intellectuel sans renier votre humanité et votre façon très franche d'aborder les sujets.

très bonne soirée à vous.

Écrit par : pachakmac | 19/09/2010

Pachakmac, le militantisme m'insupporte au dernier degré, quel qu'il soit, le religieux comme l'athée. Ce que vous me dites, c'est que vous êtes en butte à celui des athées qui voient en vous la bête à abattre. Moi je me sens, parfois, en butte à celui des religieux qui, comme B16, tombent dans de sinistres réflexes du passé. Le militantisme, c'est cette maladie qui fait de vous, à choix, un chrétien, un athée, un suisse, un homosexuel, un hétérosexuel, un socialiste, un udécé, un écolo, un féministe, avant d'être un être humain. Et merci pour votre commentaire.

Écrit par : david laufer | 21/09/2010

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