28/09/2010

L'Humanité, la gauche et la sécurité

Le Parti socialiste suisse peut et doit être heureux de prendre en charge le Département de Justice et Police. Mme Sommarugga reçoit ainsi ce qui est trop souvent un domaine réservé de la droite dans lequel elle a désormais l'occasion de démontrer ses compétences. Les questions de sécurité doivent pouvoir être gérées par la gauche, de la même manière que l'environnement doit pouvoir être géré par la droite. L'une et l'autre vont ainsi apprendre à faire des compromis essentiels dans le façonnement de leurs programmes respectifs en gérant des questions qui d'ordinaire les font plutôt bailler, et c'est un gage de stabilité politique supplémentaire pour les années à venir. L'agenda de ce changement de dicastère est probablement très discutable mais de détenir le Département qui concentre à lui seul la quasi-totalité des cibles de l'UDC offre au PSS une chance inespérée de reprendre la main sur ces sujets archi sensibles.

Sur la sécurité, en effet, la gauche a très longtemps été fustigée pour son angélisme ou sa pusillanimité, et pas toujours à tort. Mais plus que d’angélisme, on devrait parler de confusion idéologique. Il y a une raison à cela, la gauche étant confrontée depuis une cinquantaine d’années à la nécessité de trouver une alternative au tout répressif ordinaire de droite, ou aux excès du stalinisme et des régimes populaires en gros. Par exemple, lorsqu’on entend certains en Europe faire l’apologie du régime de Chavez, on se demande si on n’a pas la berlue. Dans sa dernière livraison, la correspondante de l’Humanité fait un panégyrique du régime et se moque avec virulence de l’opposition de droite dont on sent bien qu’elle est ridicule PARCE qu’elle est de droite. Pourtant Chavez, qui vient d’être réélu, est un dictateur. De droite ou de gauche est complètement hors sujet, un dictateur étant sensiblement le même salaud quelles que soient les convictions politiques qu’il avait eues un jour.

Chavez a notamment fait de la capitale Caracas un enfer du crime. Depuis des années, sa hantise de l’opposition l’a poussé à former des milices armées qui se chargent des basses besognes, du tabassage et des intimidations des militants de droite. Le problème surgit entre les manifestations, lorsque les milices, essentiellement composées de désoeuvrés, se tournent les pouces. Elles se mettent alors à voler, à violer et à tuer, puisqu’il n’y a apparemment rien de mieux à faire et que, surtout, elles seront couvertes et probablement jamais poursuivies. Le résultat est assez net : 19'000 morts rien que pour 2009. C’est plus que les guerres de la drogue au Mexique. Plus que Rio et Sao Paolo. Plus que Bagdad. Plus que Kaboul. En gros, c’est la plus forte criminalité au monde, et cela dans un régime qui se dit de gauche, proche des gens, soucieux de leur bien-être. Ce n’est donc pas au Venezuela qu’on devrait trouver des modèles et des inspirations, notamment en matière de sécurité, même si l’antiaméricanisme primaire de Chavez passe parfois pour une vertu à gauche.

C’est pour cela que l’occasion qui est désormais offerte à Mme Sommarugga de décider du calendrier en matière de répression et d’immigration est tellement importante. Même si la réalité politique de la Suisse est axée sur les questions économiques et sociales, on doit constater que l’UDC, aidée en cela par un centre droit croupion sur ce sujet, est parvenu à désaxer l’attention de l’opinion sur des sujets périphériques à forte charge émotionnelle, essentiellement les étrangers et la criminalité. Et il n’y aurait pas de plus grande victoire pour la gauche que de parvenir non seulement à obtenir de bons résultats en matière d’immigration et de baisse de la criminalité, ce qui est parfaitement à la portée de la nouvelle ministre, mais aussi de parvenir à « refroidir » ces sujets et leur redonner leur réelle dimension dans notre société. De réussir dans sa tâche en utilisant des outils politiques et non pas électoraux. En résolvant des problèmes et non pas en les créant. En plus, lorsque la France est en train de nous démontrer l’épuisement complet de la rhétorique du tout-répressif et de la soi-disant application stricte de la loi, sans considération des réalités, on comprend d’autant mieux que la possibilité d’une alternative crédible est plus que jamais à portée de main. Rien moins que la stabilité politique et sociale de la Suisse en est l’enjeu.

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19/09/2010

Le Guardian et les accusations de Benoît XVI

Il n’est pas commun de se faire traiter de maniaque génocidaire en puissance par un ecclésiastique de 83 ans. C’est pourtant ce qui nous est arrivé, moi et mes copains athées de par le monde lorsque, mercredi 15 septembre, le Pape Benoît XVI a fait un discours à Edimbourg lors de sa visite officielle au Royaume-Uni. Dès qu’il s’agit de Benoît XVI et de Vatican, tout ce que le monde compte d’opposants à ces symboles saisit immédiatement sa braguette et vocifère au sujet de la pédophilie, ou du célibat des prêtres, ou des homosexuels, ou des femmes prêtres et tout qui permet de concentrer l’essentiel de l’attaque sur la sexualité. C’est lassant, et c’est absurde. On parle d’une institution vieille de 2'000 ans, forte de centaines de millions de catholiques et d’une influence historique au-delà de la compréhension humaine. Lorsqu’il s’agit de critiques, on pourrait alors évoquer des guerres de conquête sanglantes, des conversions forcées, une dictature de l’opinion, une censure absolutiste ainsi qu’une coercition de masse. Entre autres. Mais non, on semble encore et toujours persister à ne parler que de kiki. Et pourtant, Benoît XVI offrait à sa critique des opportunités autrement plus riches dans son discours d’Edimbourg.

 

On essaie souvent de minimiser la portée des propos parfois problématiques de ce Pape. Combien de fois n’a-t-on pas entendu que Benoît XVI est un érudit hors pair, que ses propos sur Mahomet on été mal interprétés – ce qui est exact par ailleurs – que sa diplomatie n’a d’égale que sa compassion. Certains catholiques parlent aussi de leur malaise face au revirement de la politique vaticane face aux intégristes de la Fraternité de St Pie X, ressenti comme une approbation silencieuse. Le retrait me semblait donc l’attitude la plus recommandable. Et puis il n’est pas forcément ni crédible, ni recommandé de se joindre au concert des bouffeurs de curé dont l’heure de gloire est aujourd’hui largement passée, les curés n’étant plus exactement cette armée de castrateurs vêtus de noir et occupés à vous dire comment vivre et penser. Pensais-je du moins, jusqu’à mercredi dernier.

 

Car le discours d’Edimbourg m’a sorti de ma confortable réserve. Au départ d’une visite houleuse, le Pape a servi devant la Reine elle-même un sermon d’une virulence rare. Dans ce texte sensé rappeler aux Britanniques l’importance de leur héritage chrétien – en soi rien qui mérite la flagellation – Benoît XVI assène deux bombes à fragmentation en direction des athées. Forcément, dans un pays qui a envoyé la papauté se balader il y a cinq cents ans et qui ne compte aujourd’hui plus que 60'000 catholiques pratiquants environ, dans une société qui a pratiquement inventé la consommation et la démocratie de masse, il y a de quoi se sentir un peu menacé quand on représente l’absolutisme et l’obéissance aveugle en politique. Dans sa charge retranscrite par le Guardian, le Pape n’hésite pas à condamner ce qu’il appelle « l’extrémisme athée » et « le sécularisme agressif », arguant que ce sont « l’exclusion de Dieu, de la religion et de la vertu dans la vie publique » qui ont causé tant de maux durant le XXe siècle.

 

Sur sa lancée, Benoît XVI crée ensuite un lien direct de cause à effet entre la politique anti-catholique des nazis et l’holocauste, l’une étant le fondement nécessaire et suffisant de la seconde. Les nazis voulaient éradiquer Dieu de la société, ce qui les a menés au génocide. Ainsi, selon Benoît XVI, qui a lui-même vécu cela de près et qui pourrait au moins apporter à son ministère la conscience qu'induit l’expérience, les millions de juifs, de communistes, d’opposants divers, de malades mentaux, d’homosexuels et de gitans massacrés par les nazis sont avant tout les victimes d’une politique anti-chrétienne. Les corollaires sont nombreux et passionnants : Hitler eût-il été chrétien ou respecté le Vatican, rien de tout cela ne se serait passé. Il suffirait de croire en Dieu pour ne plus faire la guerre. La guerre et les génocides sont impossibles à réaliser avec la foi. Et surtout, rejeter Dieu et la foi mène au génocide.

 

Ce genre de propos ne favorise probablement pas l’amitié vaticano-britanique, les Anglais, tout comme les Ecossais, étant très attachés à leurs libertés civiques, à la non-intrusion de l’église dans la vie publique et à leur sécularisme. Ce qu’il favorise, c’est l’émergence du mouvement « antithée », par opposition à athée, c'est-à-dire le mouvement qui tend à s’opposer avec force à toute forme de religion. Dans son ouvrage « God Is Not Great » publié en 2008, l’écrivain anglais Christopher Hitchens livrait un long et féroce plaidoyer dans ce sens, agonissant tout autant le Vatican que les mollahs ou que Mère Térésa qu’il tient en haine intime. Le sermon d’Edimbourg est une magnifique pierre d’angle à ces édifices d’incompréhension et de mépris mutuels entre croyants et non-croyants, et ce pour deux raisons essentielles.

 

Historiquement d’abord, ce que soutient Benoît XVI n’a aucun sens. Hitler ne s’en est pris à l’Eglise catholique allemande que dans la mesure où certains évêques et curés courageux s’opposaient à son pouvoir. L'Eglise était un obstacle, pas un ennemi. Le tropisme païen du mouvement nazi ne privait d'ailleurs pas Hitler de bon sens au point d’appeler une population encore très largement chrétienne à abandonner sa foi. Sur les ceinturons de la Wehrmacht, il n’était pas écrit « Gott mit uns » pour rien. Ensuite, la politique génocidaire des nazis trouve sa source dans des causes multiples et variées. Un facteur unique à cette démence collective serait confortable pour l’esprit mais c’est évidemment faux. Ce l’est d’autant plus dans le cas présent qu’une bonne part de la haine des juifs accumulée à travers les siècles est indiscutablement le fait de l’Eglise et de sa distorsion volontaire de l’histoire, réduisant les juifs à des déicides éternels et massacrables à merci. Enfin et surtout, on rappellera que le génocide commis contre les populations serbes et juives de Croatie par l’Etat oustachi entre 40 et 45, et qui a fait pas moins de 700'000 victimes, a été largement soutenu par l’Eglise catholique croate, parfois même commis par des curés fanatiques. Qu’une fois la guerre terminée, Ante Pavelic, le chef de cet Etat, l’un des génocidaires les plus déments de la guerre, a été exfiltré grâce au Vatican et promené ainsi pendant des années de monastère et monastère. Il est mort libre grâce à l’Eglise.

 

L’autre faute de Benoît XVI est d’ordre moral. En attaquant les athées sur le terrain de l’histoire, il offre le flanc à des ripostes sans fin et vénéneuses. Sur son histoire deux fois millénaire, le Vatican a tellement eu l’occasion de transgresser ses propres principes de paix, d’amour, de charité et de justice que l’accumulation de ses vices et de ses crimes ne plaide pas forcément en sa faveur, en comparaison de ceux qu’on peut imputer aux athées, dont l’émergence en masse sur la surface de la terre n’est même pas centenaire. Lors de cette courte histoire, on entend souvent dire que les régimes nazi et soviétique étaient athées, ce qu'il faut dire vite étant donné la forte dimension religieuse de ces deux idéologies. D'autre part, cela faisait-il de l’Amérique et de la Grande-Bretagne, les plus sécularisées des sociétés d’alors, des régimes conduits par la foi chrétienne ? En revanche, ce qui est certain, c’est que l’athéisme, déclaré ou suspecté, a systématiquement été puni de mort pendant des siècles lorsque l’Eglise pouvait en décider. En le condamnant de la sorte, alors que, comme Hitchens le déplore, les athées ne sont en aucune façon organisés ou ligués et ne lui répondront donc pas, Benoît XVI perpétue par les mots ce que la majorité de ses nombreux prédécesseurs ont pratiqué par l’épée et par le feu. Il est vain d’exiger des excuses au Pape. De toute façon il parcourt le globe en les distribuant comme des bonbons, pour la pédophilie, pour l’esclavage, pour à peu près tout ce qu’il peut penser nettoyer par quelques paroles lénifiantes, même si elles sont sincères. On pourrait en revanche lui demander de bien vouloir, pour la dernière fois de la trop longue histoire de son institution, laisser les gens libres de croire ou non en Dieu, sans les massacrer ou sans les accuser de vouloir commettre des génocides.

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