05/10/2010

B92 et la Révolution serbe

Tout le monde s'en fout désormais. Et pourtant, il y a dix ans, le 5 octobre 2000, la Serbie se libérait de son dictateur, indéboulonnable depuis 1990, Slobodan Milosevic. Dix ans qui, avec le recul, paraissent infiniment longues, tortueuses, tristes, décevantes et inexplicables. Mais dix ans aussi pour comprendre que tous les rêves éclos ce jour-là sur la grande place devant le Parlement fédéral, ne sont ni morts, ni trahis. Même si on les a souvent remplacés par un cynisme à peu près général, il n'est pas inopportun de rappeler, aujourd'hui, quelques vérités simples sur cette journée historique, sur sa signification et sur l'impact énorme qu'elle aura eu, en Serbie comme en Suisse. Il semble d'autant plus important de célébrer cette journée que B92, le média qui s'était imposé comme anti-Milosevic par excellence, n'accorde plus à cet anniversaire qu'un article poussif, comme si le souvenir de cette journée et de ses promesses était trop dur à regarder en face.

 

C'était la fin et Milosevic le savait. Dans son dernier discours télévisé du 2 octobre 2000, comprenant que l'opposition emmenée par Kostunica et Djindjic allait gagner, il mettait solennellement en garde son peuple contre les mirages créés par ces représentants d'une démocratie douteuse puisque soutenue par l'occident. Il mettait en garde non pas pour menacer, ce qu'il savait bien être impossible désormais puisque l'armée était déjà en train de changer de bord, mais pour dire que tous les changements qui allaient s'opérer en Serbie seraient néfastes et dangereux et que lui, Milosevic, et sa femme Mira, étaient les seuls à même de comprendre et de diriger cet étrange pays.

 

Et puis arrive le dimanche 5 octobre. Un million de personnes se répandent joyeusement dans les rues des grandes villes, Belgrade, Novi Sad, Nis, et les petites villes ne sont pas en reste. Milosevic tente de remettre en cause la victoire au premier tour de Kostunica pour la présidentielle en arguant de la nécessité d'un second tour. Mais le peuple n'en peut plus et décide que cette fois sera la bonne. Le deuxième tour aura bien lieu, mais sous forme d'une manifestation monstre, suffisamment énorme pour faire comprendre au gouvernement que le changement est inéluctable. En un seul dimanche, la Serbie prend soudain son destin dans ses mains. C'est la première fois de son histoire.

 

Depuis dix ans, appuyé par sa femme Mira, par des milliers de sycophantes politiques et financiers, par une mafia d'état occupée à tuer et à piller en son nom, par des médias totalement subjugués, par une élite vieillissante et lui offrant un honteux blanc-seing intellectuel et religieux, par des armées de dégénérés sans uniformes courant les campagnes de Bosnie, de Croatie et du Kosovo pour tuer et tuer et tuer au nom de la Serbie, par une population trop souvent abrutie par la pauvreté et l'isolement pour seulement réagir, et par des dirigeants comme Mitterrand qui s'en lavaient les mains au nom de leurs livres d'histoire, depuis dix ans donc, Slobodan Milosevic avait fait de la Serbie sa chasse gardée, sa chose.

 

Milosevic s'est néanmoins attiré la sympathie de tout un petit monde enthousiaste. Les groupies avaient des allures étrangement respectables : Peter Handke, Harold Pinter, Jacques Vergès, tant de grands noms et derrière eux, tant de simples citoyens, pour lesquels Milosevic est devenu la figure de proue d'un combat civilisationnel, à la vie, à la mort. Pour ces gens qui sont les plus éminents représentants de toute la frustration européenne face à la puissance américaine, donc d'un complexe d'infériorité maladif qui se traduit par un honneur démesuré et hurlant, Milosevic était le dernier des Mohicans, le Robin des Bois de l'Europe. Cela seul, cette sensation qu'il emmerdait l'Amérique et « les bien-pensants », cela valait bien tous les crimes de guerre, toutes les élections truquées et tous les Srebrenica qu'on s'est donc empressé de nier, jusqu'à Lausanne. Tant que tout cela prenait place là-bas, dans la lointaine et brumeuse Serbie et pas dans les rues de Londres, de Paris ou de Genève.

 

Il existe, pour ces groupies de Milosevic, une étrange arithmétique : Milosevic est jugé par le Tribunal International de La Haye. Or ce tribunal est une émanation des impérialistes américains, donc une saloperie. L'axiome est le suivant : comme ce tribunal est une saloperie, alors Milosevic est bon. Je saisis que l'on puisse critiquer, et même violemment, ce tribunal et son fonctionnement parfois arbitraire ou partial. Je saisis que l'on puisse trouver le procédé forcé. Mais comment peut-on à ce point perdre de vue l'essentiel, à savoir que Milosevic n'était rien d'autre qu'un dictateur sanguinaire et autocrate, pour rendre gloire à de vagues principes historico-politiques éculés. Comment peut-on célèbrer un tyran pour la seule raison qu'il faisait parfois de bons mots et qu'il se défendait tout seul ? Comment peut-on avoir la mémoire aussi courte et le jugement si confortablement inexistant ?

 

En Suisse, nous ne devrions pas ignorer l'importance de cette date. L'immigration ex-yougoslave a été l'un des événements sociaux les plus importants pour notre pays dans les 20 dernières années. Cette immigration, très largement positive malgré le choc que cela a constitué pour une population non préparée au début des années 90, aura certainement été l'un des plus puissants démarreurs de l'ère Blocher et de cette nouvelle rhétorique xénophobe qui ne cesse de prendre de l'ampleur depuis. Si quelques-uns de ces immigrés ont effectivement nui à l'ordre public et apporté dans leurs valises des moeurs indésirables, il faut aujourd'hui souligner à quel point la Suisse aura profité de la violente stupidité de Milosevic, à quel point cet apport de bras, de cerveaux et de coeurs dans notre pays aura été dynamique, positif et nécessaire pour notre avenir commun.

 

Surtout, le 5 octobre renvoie immédiatement à une autre date, le 12 mars 2003. C'est ce jour-là que le leader réel de l'opposition à Milosevic, Zoran Djindjic, devenu le premier Premier ministre démocratiquement élu de Serbie, a été assassiné. Ce jour-là, l'élan formidable qui était né dans la fureur de ce dimanche d'automne a été stoppé net. Pour la première et probablement l'unique fois de toute cette longue décennie, la Serbie toute entière, nationaliste ou pas, européiste ou pas, religieuse ou pas, s'est retrouvée dans le chagrin et dans l'indiscutable sentiment que celui qui venait de mourir était vraiment celui qui avait rendu possible la fin de la dictature et qui avait instauré la démocratie, aussi faible, compromise et discutable qu'elle ait été durant ces trois courtes années. Et si la Serbie était si triste ce 12 mars 2003, c'était aussi pour montrer à quel point le 5 octobre avait été important, essentiel. Le 5 octobre, c'était véritablement le début d'une ère nouvelle, dont le seul et grave défaut est d'avoir paru facile et rapide pour ceux qui l'appelaient de leurs voeux.

 

Ainsi cet anniversaire devrait être l'occasion de mettre tout cynisme, toute déception et tout découragement de côté. Nous devrions nous souvenir que, en Serbie comme ailleurs, la démocratie est un bien qui s'acquiert dans la douleur et qui demeure toujours fragile. Et qu'il ne suffit pas de la désirer pour l'obtenir, et de l'obtenir pour savoir en profiter.

20:49 Publié dans Politique | Lien permanent | Commentaires (2)

Commentaires

merci de le rappeler...l'histoire a la mémoire si courte!..pour le moins!
on préfère le confort anesthésiant de l'oubli..trop souvent!

Écrit par : jocelyn | 06/10/2010

très intéressant. merci pour l'article

Écrit par : Agnès | 06/10/2010

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