16/10/2010

Libération et l'horreur de l'élection du CF par le peuple

 

Parmi tous les sujets rances qu'on nous agite sous le nez depuis des années comme autant de spécialités locales douteuses et indigestes, cette vieille rengaine de l'élection du Conseil fédéral par le peuple promet de nous rester sur l'estomac pour un bon moment. Les arguments sont tous patinés de bon sens et de pragmatisme - plus de contrôle sur le législatif, plus de représentativité, plus de visibilité, moins de petite cuisine politicienne et d'infâmes calculs partisans, moins de secrets, etc. Comment ne pas placer un "oui" fier et courageux dans l'urne, convaincu qu'on sera d'avoir offert au peuple un indispensable instrument de démocratie.

 

Qu'on se mette tout de suite d'accord : si cette initiative passe et que notre Conseil fédéral est soumis au suffrage universel, la Suisse telle que nous la connaissons aujourd'hui cesse presque instantanément d'exister. Parmi les nouveautés inestimables que nous apportera ce nouveau régime, on peut être certain que les grèves, dont notre grand voisin abuse avec tant de bonheur, feront partie de notre quotidien. J'en veux pour preuve un calicot pris en photo sur le site de Libération et qui dit ceci : "Ce que le Parlement fait, le peuple peut le défaire". Et sous ce calicot, on découvre le sourire légendaire et béat d'Arlette Laguiller, trotskiste professionnelle.

 

Cette phrase est exemplaire, à la fois en ce qu'elle traduit les intentions profondes qui agitent ceux qui veulent faire élire le CF par le peuple, et surtout en ce qu'elle se trouve si abondamment illustrée par le chaos qui l'environne, tant dans la rue que dans les institutions françaises. Les intentions d'une élection par le peuple sont en effet de l'ordre de la confrontation et de la méfiance, non pas de la confiance et du compromis. L'UDC saisit cette initiative avec l'intention manifeste de mener une sorte de guerre contre le Parlement. Le Parlement, selon l'UDC qui décidément ne digère pas décembre 2007, n'est pas l'assemblée des représentants démocratiquement élus du peuple suisse mais un ramassis d'ennemis affairistes.

 

Car cette initiative a bien pour objet principal de castrer le Parlement fédéral en lui ôtant l'une de ses plus importantes prérogatives, celle qui consiste à élire le pouvoir exécutif. Cette prérogative est essentielle : elle assure une composition de l'exécutif conforme aux forces politiques en place à travers tout le pays, ainsi qu'un fonctionnement fluide de la démocratie. Le Parlement est constitué de représentants élus localement, qui rendent également des comptes localement. Un CF élu par la totalité du peuple serait donc choisi par tout le monde mais redevable devant personne. En soustrayant le pouvoir exécutif au contrôle du pouvoir législatif, le peuple se retrouverait avec deux représentations concurrentes et ennemies : l'une, locale, au législatif ; l'autre, universelle, à l'exécutif. Et rien ne permet d'être certain que celles-ci agiraient en bonne intelligence.

 

Bien au contraire, et c'est là aussi l'une des intentions des initiants, une fois le Parlement éliminé du jeu démocratique, l'exécutif se retrouve seul devant le peuple, libre de jouer à fond la carte émotionnelle, sans les contraintes qu'impose le contrôle du Parlement. Le calcul de l'UDC est transparent : pour le parti, ce système permettrait enfin à Christoph Blocher de revenir non seulement au pouvoir, mais seul et incontesté devant un peuple subjugué par sa machine électorale et financière. Le site mis en place par l'UDC ne laisse que peu de place au doute sur ces intentions : « L'élection du Conseil fédéral par le peuple donne aux personnalités profilées et qui ont fait leurs preuves de meilleures chances d'accéder au gouvernement suisse ». Les caractères gras ne sont pas de moi.

 

Voilà pour les intentions que cachent cette initiative apparemment pleine de bon sens : plus de pouvoir entre moins de mains. Et pour l'illustration dont je parlais plus haut, les grèves en cours en France nous en offrent une aveuglante : un pouvoir exécutif aveugle et sourd, indéboulonnable pour 5 ans ou plus, donnant des ordres à une chambre d'enregistrement paralysée, et une population à laquelle le seul semblant d'outil démocratique qui reste est une grève, dont l'objet même semble être en train, comme toujours, de partir d'un point précis pour dériver sur un ras-le-bol généralisé et destructeur.

 

Le programme de l'UDC semble, depuis 2007, n'avoir pour objet plus qu'une seule obsession : le retour de Christoph Blocher au gouvernement puisque lui seul, apparemment, possède les qualités nécessaires pour appliquer le programme du parti. Ce que les pauvres Maurer, Schmidt ou Widmer-Schlumpf se montrent incapables ou pas assez désireux de réaliser. Et comme l'UDC est conscient qu'un Blocher au sein d'un CF élu par le Parlement rencontrerait les mêmes échecs cuisants, la seule alternative consiste donc à exiger du peuple un plébiscite pour le faire revenir. Qui d'autre, à l'UDC, répond en effet à la définition de « personnalité profilée qui a fait ses preuves » ?

 

La France est un grand et magnifique pays auquel notre petit et non moins magnifique pays est fort redevable historiquement. Mais sur la questions des institutions politiques, le spectacle qu'elle nous offre depuis quelques décennies semble si cauchemardesque – lorsque le potentiel est si remarquable – que la perspective d'en importer l'un des aspects les plus néfastes ressemble bien à un arrêt de mort, tant pour notre démocratie directe que pour notre paix sociale et notre prospérité. L'avènement de l'Homme Fort est très certainement le danger le plus grave pour notre avenir, ainsi que l'idée la plus contraire à l'esprit de nos institutions.

 

21:34 Publié dans Politique | Lien permanent | Commentaires (0)

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