25/10/2010

NY Times et la question subsidiaire

Il y avait au Collège de Champittet, dans les années 80, un petit homme étrange. Sa fonction était la plus détestée et la plus méprisée d'entre toutes : il était surveillant, autant dire flic. Nous le haïssions donc tous avec une énergie considérable. L'air vaguement pédant, il passait les pauses à fumer les cigarettes et boire le café qui lui procuraient sa redoutable haleine, dont les effluves nous étouffaient lorsqu'il nous sermonnait à voix basse, tout près de l'oreille et donc du nez. Pourtant survivre des années à la haine manifeste, à bien des égards injustifiée, de centaines d'étudiants bourgeois n'est pas une mince affaire. Et puis il avait une façon assez subtile de se jouer de nous. Par exemple, il m'avait surpris un jour comme ceci : « Joseph, me dit-il, venez donc par ici. » Moi : « Mais, Monsieur, je m'appelle David, pas Joseph. » Lui : « Je sais. Mais vous venez quand même. » Je n'ai pas oublié ce petit machiavélisme pratique.

 

Or, de machiavélisme, il semble que nous manquions cruellement dans notre Suisse un peu rêveuse. Ainsi l'un des nombreux pièges de la votation du 28 novembre consiste à entrer dans les détails des deux projets concurrents sur le renvoi des criminels étrangers. Ce faisant, on perd de vue le coeur même de ces deux projets, à savoir que l'un et l'autre sont parfaitement équivalents dans leurs conceptions et leurs conséquences, ce que soulignait récemment un long article du NY Times que nos prurits répétés en la matière, nous si riches et si paisibles, ne cessent d'estomaquer. En effet le contre-projet constitue en soi une victoire de l'UDC puisqu'il met en scène une droite centriste fébrile et suiviste qui ne semble pas se rendre compte qu'elle perdra même si elle gagne, puisqu'on préfère toujours l'original à la copie. D'autre part, les deux projets proposent de remédier à une situation qui n'a nullement besoin de législation supplémentaire comme l'ont démontré des statistiques fédérales promptement dénigrées par Yvan Perrin qui n'avait rien dans le fond à y redire.

 

Mais si l'initiative et le contre-projet sont acceptés, lequel des deux soutiendra-t-on. Et c'est sur ce sujet, la question subsidiaire, qu'on peut s'étriper à longueur de journée, à droite comme à gauche. Les arguments les plus spécieux se font entendre. A droite, dans La Nation, on conseille de soutenir l'initiative de l'UDC au nom du sacrosaint fédéralisme que ménagerait moins le contreprojet. A gauche, au PS vaudois, on propose au contraire de soutenir le contre-projet au nom de l'idée selon laquelle l'absence de consigne de vote équivaut à une perte à peu près complète de crédibilité. Il est piquant de voir que tant La Nation que le PSV proposent de dire deux fois non et détaillent longuement les défauts majeurs, les faiblesses et l'inutilité flagrante des deux projets. Mais tordez leur un tout petit peu le bras et vous obtiendrez très vite des aveux complets. On ne peut alors leur demander qu'une seule chose : pourquoi ne pas voter oui d'emblée, si ce n'est pour sauvegarder ce qui vous reste d'illusions sur vos véritables dilections politiques ?

 

Car s'il y a bien quelque chose dont on se fout complètement en démocratie, c'est les raisons pour lesquelles on vote oui ou non. La chose était particulièrement manifeste lors de l'initiative sur les minarets. Que n'a-t-on pas entendu : j'ai voté pour, mais c'est parce que je suis une femme et que le machisme islamiste ne doit pas passer ; j'ai voté pour, mais c'est parce que je suis pour le maintien de la laïcité en Suisse ; j'ai voté pour, mais c'est parce que j'étais c onvaincu que ça allait être rejeté et qu'il fallait faire un certain chiffre, etc. Sur un bulletin de vote, il y a de la place pour un oui ou pour un non, pas pour des explications, des états d'âme et des suggestions. L'histoire ne retient absolument jamais rien d'autre que ceci : le référendum a été accepté, ou rejeté. La démocratie, c'est de répondre à la question posée par oui, par non, ou de ne pas répondre. Ce n'est pas de répondre aux intentions plus ou moins réelles derrière celles-ci. On vous propose de renvoyer les étrangers criminels selon certaines procédures, on ne vous demande pas votre avis sur l'UDC ou sur le PLR ou sur la politique d'intégration du gouvernement. Et rappelons que la démocratie permet qu'on ne se prononce pas, ce qui est en soi réponse tout aussi recevable qu'un oui qu'un non.

 

La proposition, de droite comme de gauche, qui consiste à dire « non », pour finir par dire « oui » équivaut exactement à dire « oui, mais », et de cela, tout le monde se contrefout avec raison. C'est cette stratégie de faux pragmatique qui fait le lit des extrêmes. Grâce à elle, l'UDC peut ainsi débouler dans le débat démocratique avec ses grosses bottes noires et ses vociférations qui écrasent le murmure ambiant. La question subsidiaire n'est pas vraiment importante en soi pour notre avenir, et d'ailleurs cette votation, pour tout le bruit qu'elle provoque, n'aura sans doute que très peu de conséquences concrètes. Mais la façon que le centre a de lui opposer ses principes confits et ses fausses convictions est assez nauséeuse. Tant qu'on ne répondra pas à toutes les questions fausses avec lesquelles l'UDC kidnappe le débat depuis tant d'années par des réponses claires on ne fera que lui ajouter, à chaque coup, quelques milliers d'électeurs supplémentaires, dégoûtés, à juste titre, de l'inconsistance de l'opposition, de droite comme de gauche. Le machiavélisme est une attitude quotidienne qui a le mérite de nous rappeler que les raisons, les intentions et les principes n'ont strictement aucune valeur dans le cadre d'une votation.

12:36 Publié dans Politique | Lien permanent | Commentaires (4)

Commentaires

Et en démocratie généralement dit, puisque le fameux débat démocratique dont la gauche nous "rebat" les oreilles lorsqu'il s'agit de lénifier l'électorat par médias interposés, ne fait que remplacer les coups de gourdin de jadis, eux-mêmes manifestation de l'instinct de survie et de la haine de l'autre en tant qu'objet potentiellement menaçant. Rien n'a changé. Ce qui fait que l'origine du différend, qu'il soit parfaitement connu, ou passé par la lessiveuse dialectique, n'a aucune importance: on aura toujours le sentiment d'avoir défendu sa tribu par scrutin interposé.

Écrit par : Rabbit | 25/10/2010

On sait depuis longtemps que "la prison est l'école du crime".

C'est d'autant plus vrai lorsque les détenus sont contraints à une promiscuité 23h/24h (une heure de ballade dans la cour), avec 3,4 ou même 5 personnes par cellule.

De quoi voulez-vous que ces gens parlent entre eux :
- où sont les « bonnes affaires » ;
- comment ne pas se faire pincer ;
- comment répliquer à la police si l’on se fait prendre ;
- quels sont les avocats disposés à vous soutenir jusqu’au Tribunal fédéral.
(commis d’office, ces avocats sont rétribués par les contribuables)

À Champ-Dollon sont enfermés 56,6% de Musulmans, 21,5% de Catholiques,
9,9% d'Orthodoxes et seulement 1,9% de Protestants.

Moins de 10% des détenus sont des Suisses (binationaux et naturalisés inclus).
Moins de 22% des détenus sont des étrangers résidant en Suisse.
Plus de 68% des détenus sont des étrangers qui viennent en Suisse
et ne trouvent rien de mieux à y faire que commettre des délits.
Source :
http://www.ge.ch/champ-dollon/doc/rapport-d-activites-2009.pdf

L’immense majorité des étrangers établis en Suisse s’y comportent aussi bien que les Suisses.

Par ma famille, mes relations personnelles et mon activité professionnelle,
je peux témoigner que les étrangers établis en Suisse soutiennent l’initiative de l’UDC, sans avoir aucune sympathie pour ce parti.

Ils ne comprennent pas solidarité factice affichée les gens soi-disant de gauche pour les délinquants.
En réalité, ces soi-disant humanistes font preuve d’un véritable mépris envers ces délinquants, en leur déniant la capacité de discernement sur les conséquences de leurs actes délictueux.

Voici pour vous faire une idée dela réalité genevoise :
La police a arrêté 450 personnes pendant le 1er trimestre 2010,
donc avant le début de l'opération FIGARO de pure esbroufe !

Avec une moyenne 5 arrestations par jour, tous motifs confondus,
il y a de quoi faire exploser Champ-Dollon, même avec 100 places de plus !

Bizarrement, on constate que certains jours, il n'y a aucune arrestation !
Comme si les dealers (par exemple) partaient se mettre "au vert",
laissant les camés en manque…

http://www.tdg.ch/delinquants-etrangers-initiative-contre-projet-inutiles-2010-10-21#comment-159722

Désolé de vous contredire, mais il faudra voter OUI à la fois à l'initiative ET au contre-projet !

Ce n'est qu'à la question subsidiaire que vous donnerez la préférence à l'initiative, si les 2 objets obtiennent une majorité des suffrages.

En votant NON à l'une des 2 propositions, vous aidez ceux qui voteront 2 fois NON !

Écrit par : Lyonnais du 69 | 26/10/2010

A votre avis, pour ne pas faire le lit des extrêmes, quel serait le meilleur résultat? En d'autres termes que recommandez-vous de voter? Cette démocratie directe helvète à laquelle je veux participer de l'étranger me semble plus que jamais une chimère... Les subtilités des jeux de pouvoir que vous dénoncez d'ailleurs en qq sorte dans ce blog en affirmant que les intentions sont hors propos dans le vote démocratique, toutes ces gesticulations bien pensantes ou pragmatiques me font penser à une histoire de gnomes vivant sous des lingots mais des gnômes qui n'en saisissent que l'ombre... Alors, dans ces montagnes, on est juste capable de percer de magnigiques tunnels mais jamais de prendre de la hauteur! Le débat politique suisse sous les coups répétés de l'udc est devenu d'une pauvreté consternante alors qu'il aurait le potentiel d'intéresser vivement l'Europe.

Écrit par : Paul | 04/11/2010

Je ne dénonce pas les jeux de pouvoir. Ceux-ci sont inhérents à tout système politique. Je dénonce un semblant de pragmatisme qui préfère se torturer l'esprit pour savoir s'il vaut mieux envoyer des Juifs en Pologne en wagons de seconde ou en wagons à bestiaux. Et qui applaudirait le jour où on décide pour les wagons de seconde, heureux d'avoir contribué à plus d'humanité.

La démocratie suisse n'a rien de chimérique et se révèle à bien des égards plus opérante que celle que l'on pratique en France. Les résultats parlent d'eux-mêmes, par exemple comme les tunnels magnifiques dont vous parlez et qui sont le résultat le plus direct et le plus éloquent de la démocratie directe. Qui ne fonctionne bien que tant qu'on laisse ses principes au vestiaire et qu'on ne fait que répondre à la question. Ca n'est pas compliqué, et pourtant des millions de gens s'évertuent à voter oui, mais ou non, mais.

Écrit par : david laufer | 05/11/2010

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