20/11/2010

Le Figaro et la politique du rétroviseur

Vous avez le Louvre à l'esprit. Un gigantesque corps de bâtiments ouverts sur un gigantesque parc, ouvert sur une gigantesque avenue, etc. J'apprends dans le Figaro de ce jour que tout cela pourrait complètement changer dans les années qui viennent. Le projet de reconstruire le Palais des Tuileries est en route et pourrait bientôt se faire valider par l'Etat. Jusqu'en 1871, les Tuileries fermaient le Palais du Louvre sur l'ouest et, de toute leur longueur, servaient de façade pour le jardin éponyme. Incendiées lors de la Commune de Paris, elles avaient finalement été arasées en 1884.

 

Ce palais n'est pas anodin. Les Tuileries sont l'immeuble plus historiquement chargé dans l'histoire de la France moderne. C'est là que Louis XVI fut assigné à résidence pour fuir ensuite à Varennes, que la royauté fut destituée, que la garde suisse se fit massacrer, que les révolutionnaires tinrent leurs assemblées les plus importantes, que furent institués les Droits de l'Homme, que Napoléon 1er résida, que la Restauration fleurit, et que la Commune accomplit son fait d'arme le plus significatif. Ainsi la perspective de voir un tel monument reconstruit à l'identique est enthousiasmante, d'un point de vue tant architectural qu'historique.

 

On apprend dans le même article que cette reconstruction n'est pas un projet nouveau. De Gaulle, déjà, prévoyait d'y installer la Présidence de la République, dans l'un de ces mouvements paradoxaux si typiques de son règne. Aujourd'hui, la chose est estimée à 350 millions d'Euros, dont une partie importante proviendrait de fonds privés. Un projet grandiose que s'empresseront de financer les sponsors français et étrangers, trop contents de voir leurs logos associés à une telle image au centre de Paris. Comment résister. Et pourtant.

 

Il y a quelques années, Donald Rumsfeld moquait « la vieille Europe ». La reconstruction des Tuileries, outre sa complète inutilité, est l'une des illustrations les plus expressives de cette boutade. On ne sera d'accord d'investir un tel montant que pour contribuer à faire de Paris, de la France et de l'Europe une sorte de tableau vivant aussi kitsch que les reproductions maladroites qu'en font les palaces de Las Vegas. Personne n'ira investir 350 millions pour construire des universités, des écoles, des hôpitaux. On préfère de très loin se regarder le nombril en pleurant un passé mort, idéalisé, formolisé et qui nous oblige à constamment regarder dans le rétroviseur. Un mal français ?

 

Notre regrettable fixation sur les étrangers – criminels ou pas – n'est pas le reflet d'une préoccupation authentique. Elle ne résout en rien nos problèmes réels de criminalité. Elle ne fait qu'exprimer notre sanglot, notre regret éternel de voir le passé disparaître jour après jour, à mesure que les visages et les noms qui nous entourent se diversifient, se mélangent et nous font perdre le reste de consensus réel ou imaginaire qui nous liait encore, sous les tonnes d'or que nous protégeons jalousement. Les uns édifient des palais incendiés pour reconstituer le décor de leurs rêves d'enfants, les autres édifient des barrières juridiques et sociales pour reconstituer une société à jamais disparue. Dans les deux cas, on fait marche arrière. De toutes nos forces.

14:57 Publié dans Politique | Lien permanent | Commentaires (3)

Commentaires

Je me demande si préserver le patrimoine historique c'est faire preuve de ringardise. On admire bien la cité de Carcassonne, le château de haut Koenigsbourg et même la cathédrale de Paris a failli tomber en ruine si Violet le Duc n'était pas intervenu. Même le château de Versailles menacait ruine à plusieurs reprises, c'est d'ailleurs des mécènes américains qui nous ont aidé à le maintenir debout après 1945. Mon dieu quelle tristesse s'il fallait négliger l'histoire et se complaire uniquement d'aspects contemporains souvent dénué de toute âme. Je vous signale que l'on a même redressé les ruines antiques Déphése en Turquie. Quelle merveille! Moi je ne me vois pas être entouré uniquement de goudron, de béton, de buildings. Quel ennui ce serait!!

Écrit par : hervé | 21/11/2010

Bonjour, Je comprends votre réflexion mais elle n'est, à mon sens, pas représentative du problème réel de l'absence de palais à cet endroit pour les amoureux de la ville que nous sommes.

- Le bénéfice dont tire Paris de son patrimoine culturel est sans commune mesure avec la dépense engagée (350 Millions seulement)pour l'avenir
- Le louvre lance une souscription de 3 Millions pour une miniature de L.Cranach, pourquoi pas une souscription pour la reconstruction du palais ? plus utile pour tous.
- Le palais de l'Elysée n'est pas digne du président de la république, il est assez étroit et présente peu d'ouvertures. C'est un ancien hôtel particulier.
- L'arc de triomphe du carrousel n'est pas mis en valeur !
- Le jardin des tuileries ne ressemble à rien et il est trés dangereux la nuit de s'y promener
- Il y a déjà assez d'hopitaux et d'écoles à Paris, il y en a même trop !
- Enfin, le mobilier et les peintures ayant été conservées, il n'y a pas de dépenses lourdes pour l'aménagement intérieur.
- pourquoi de pas y mettre le futur musée de l'histoire de France ?

L'ambition de Paris est de rester parmi les plus prestigieuses destinations culturelles mondiales, ce qui est sa vocation et pas une ville industrielle.

Écrit par : Pascal | 21/11/2010

Cette initiative est tout simplement incensee.
Il ne s'agit pas ici de celebrer notre passe en restaurant un batiment historique delabre, mais de reconstruire de zero un batiment qui a ete rase depuis des decennies.
On vient juste de decouvrir recemmment, dans un chantier a Berlin, des sculptures que les Nazis avaient montre dans une exposition sur l'art soit-disant degenere. A la fin de la guerre, le batiment dans lequel elles se trouvaient a ete bombarde et elles ont ete abimees.
Il a donc ete decide de ne pas restaurer ces oeuvres mais de les exposer dans leur etat actuel, car ces traces ce noir font partie de leur histoire.
revenons au palais des Tuileries. Je ne recopierai pas la liste des evennements historiques que David a deja tres bien resume. La destruction des Tuileries fait autant partie de son histoire que sa construction. On peut regretter cette destruction (quand a moi, j'aime plutot l'ouverture du Louvre vers l'Ouest selon un axe qui mene jusqu'a l'arche de la defense, mais cela est personnel) mais on ne peut la nier.
Car, ne soyons pas dupes. La reconstruction de ce palais, surtout s'il se fait a l'identique, et surtout plus d'un siecle apres, ce n'est rien d'autre que nier une partie de l'histoire.
Selon cette logique, autant reconstruire la Rome antique. Quitte, en faisant cela, a raser celle de Michel-Ange?
Cela n'a pas de sens.
La richesse des batiments, des villes, est justement cette superposition de toutes ces couches d'histoire. certaines plus constructives, d'autres plus destructives. Mais, la nature ayant horreur du vide, les destruction ont toujours ete suivies de reconstruction, quitte, dans le cas qui nous concerne, a creer un espace ouvert liant la cour du louvre au jardin des Tuileries, car ceci est aussi de l'architecture.
On me repondra qu'on a reconstruit le pont de Lucerne. Ce cas est totalement different. En effet, en le reconstruisant IMMEDIATEMENT, on n'a pas laisse de temps a la ville de s'approprier ce lieu d'une autre maniere. En effet, tous corps vivant, que ce soit un animal ou une ville, met du temps a cicatriser et a s'adapter. Comme quelqu'un qui perd une main. Dans les heures qui suivent l'ablation, on peut recoudre la main sans trop de traumatisme par la suite.
Apres plusieurs annees, le corps et l'intellect s'est adapte a cette ablation et le rajout d'une main devient etrange et est souvent rejete.

De la biblioteque d'Alexandrie aux tours jumelles du World Trade Center, le nombre d'oeuvre architecturales detruites par l'homme est horrifiant, mais il serait idiot, dangereux meme, de vouloir effacer ces pages de l'histoire.
Gageons plutot sur le genie de l'homme a reconstruire, a retrouver le savoir perdu a Alexandrie et a triompher avec la Freedom Tower.

Enfin, admettons un instant que la reconstruction du palais des Tuileries, en soit, ne pose pas de probleme. On le reconstruit comment?
Tel qu'il etait a sa conception? en 1789? en 1870? En fait-on une version contemporaine en verre et acier?

Non, decidemment, cette idee de reconstruction est aberante.

En tant qu'architecte, j'ai dit ce que j'avais a dire.

J'imagine aussi que les economistes trouveront des arguments encore plus fort, en ces temps de crise, pour demontrer l'absurdite de ce projet.

Écrit par : Carl Schurmann | 29/11/2010

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