29/11/2010

Le NY Times et les vrais problèmes

 

La semaine dernière, Warren Buffet, le multimilliardaire américain, a publié un surprenant édito dans le NY Times. Il y remercie le gouvernement américain de son efficacité dans la crise financière. Il termine son papier par ces mots : « Merci, Oncle Sam, à toi et à tes collaborateurs. Souvent, tu es inutile, et parfois même tu nous malmènes. À l'occasion, tu es carrément insupportable. Mais dans cette situation d'urgence extraordinaire, tu as surmonté l'épreuve - et le monde serait bien différent aujourd'hui si tu n'y étais pas parvenu. Ton neveu reconnaissant, Warren ». Quelques jours plus tard, il cosignait un appel de plusieurs centaines d'ultra-riches américains qui estiment qu'ils ne sont pas suffisamment taxés pour aider le pays à se relever. Cela me servira de plateforme pour rebondir sur les événements de ce week-end de votations.

 

D'abord, Warren Buffett rappelle que les vrais problèmes, aux Etats-Unis comme chez nous, sont d'ordre économique et social. Aux Etats-Unis, l'hystérie de la Tea Party a détourné l'attention du public des questions essentielles. On ne s'intéressait plus qu'à l'extrait de naissance du Président et à sa religion, quand on ne se mettait pas à l'accuser, entre autres, de racisme anti-blanc. Buffett recadre le débat : la crise financière, l'action gouvernementale, la sortie de crise. Au-delà, c'est de l'émotion, de la fleur de peau, et c'est bien gentil mais ça ne résout rien. Bien au contraire. Chez nous, l'initiative sur les criminels étrangers avait exactement le même objet : masquer les problèmes ennuyeux et réels et en inventer d'autres plus juteux, même s'ils sont inexistants. Et baigner le tout de patriotisme larmoyant.

 

Non seulement nous avons validé une initiative qui ne concerne que quelques centaines d'individus au total, mais en plus ceux qui l'ont votée sont, pour la majorité d'entre eux, absolument pas concernés par les problèmes dénoncés. En quoi est-il légitime qu'un Glaronnais se sente en insécurité, lui qui vit dans un paradis où les rares étrangers sont riches et la criminalité quasiment inexistante. Et comment un Genevois, qui fait face à presque une moitié de population étrangère et à une criminalité endémique, vote-t-il résolument contre cette initiative. Ceux qui font face aux problèmes dénoncés par l'initiative, c'est-à-dire les habitants des zones urbaines, ont répondu unanimement non à l'initiative (le Röstigraben n'existe pas). Et s'il peut paraître amusant de manifester son ras-le-bol sur une initiative, une élection fédérale manipule des objets autrement plus difficiles à escamoter.

 

L'autre intérêt de cette intervention de Warren Buffett, c'est la mise en lumière de sa qualité de fortuné. Il l'assume pleinement et ne s'en excuse pas. Pour autant, il ne se considère nullement comme plus intelligent ou comme méritant plus d'attention que le commun des mortels. En bon américain, il considère seulement que sa très grande richesse l'oblige à une grande responsabilité politique, sociale et fiscale. On connaît ainsi au dollar près (42'300$ depuis le 26.01.2007) le montant de ses contributions au Parti démocrate. Voyant la situation particulièrement difficile dans laquelle se trouvent nombre de ces concitoyens, et avouant que sa fortune a considérablement augmenté depuis trois ans, il en déduit que sa contribution à l'effort général doit être accrue.

 

En Suisse, un seul milliardaire contribue très largement à une campagne politique nationale, inédite par son intensité. Bien évidemment, il y contribue d'une manière totalement opaque car nos lois lui garantissent le secret. Il peut opportunément s'en saisir pour exiger la discrétion sur ce sujet. Ce qui lui permet, de l'autre main, d'exiger que nos lois, nos institutions et notre constitution soient perverties pour satisfaire son inextinguible soif de pouvoir. Ainsi au beau milieu d'une des situations financières les plus tendues de son histoire récente, la Suisse se fait kidnapper par cet homme. Le voilà qui jure ses grands dieux que les vraies préoccupations des gens, qu'il finira par convaincre avec plusieurs millions de francs et un feu roulant d'affiches mensongères, ce sont quelques centaines de criminels étrangers. Pas les dizaines de milliers de criminels suisses, pas le chômage, pas les assurances sociales, pas la fiscalité. Non, ça, c'est sans intérêt.

 

Ainsi, tout n'est pas si sombre. Pendant huit longues années, les Américains ont vécu une présidence si parfaitement catastrophique que les mots manquent pour la décrire. La machine à mensonge était si puissante, la peur d'une attaque si tenace, la pompe à finances si svelte et l'opposition si divisée qu'on croyait que cela ne prendrait jamais fin. Mais à force de travail, en choisissant le bon candidat, en misant sur les bons sujets et en faisant confiance aux électeurs, cette ère a pris fin, calmement, sans violence. Elle était devenue prévisible, à mesure que le mensonge, de plus en plus manifestement, perçait un peu partout derrière la cuirasse. Il ne suffisait plus alors que l'opposition s'unisse, ce qu'elle fit.

 

C'est à peu près exactement ce qui peut nous attendre en Suisse. Car même si on doit reconnaître une victoire importante aux initiants, elle n'en est pas moins ténue et formidablement coûteuse. En effet, selon les calculs des sommes investies, chaque voix remportée aura coûté entre 50 et 100 fois plus aux vainqueurs qu'aux perdants. Cela n'est une victoire, ni pour la démocratie, qu'on a littéralement enfoncée dans le gosier des citoyens, ni pour la logique électorale. Car par rapport à la campagne sur les minarets et ses 58% de oui, on constate, un an plus tard et avec moins de 53% de oui, que l'électeur s'est nettement essoufflé. Comme le prix de l'électeur continue de monter, 2011 risque de devenir carrément inabordable.

 

Le problème que nous avons en Suisse avec ce parti n'est pas un problème de ra cisme ou d'institutions : nous ne sommes pas particulièrement racistes et nos institutions fonctionnent encore bien. Non, nous avons un problème financier et législatif : il faut tout faire pour obliger les partis et leurs contributeurs à faire état de leurs liens exacts, comme c'est le cas aux Etats-Unis. En attendant, il faudra que ceux qui ont les moyens de le faire aient la responsabilité de faire barrage à cette politique-là, par leur travail et par leur porte-monnaie. En d'autres termes, il s'agit maintenant de faire monter les enchères sur le prix moyen de l'électeur. Comme nous avons voté en faveur d'une concurrence débridée, profitons-en.

22:49 Publié dans Politique | Lien permanent | Commentaires (4)

Commentaires

"Non seulement nous avons validé une initiative qui ne concerne que quelques centaines d'individus au total" Faux, cette initiative ne concernait personne puisque la loi permettait déjà de renvoyer les criminels étrangers. Les peines AUTOMATIQUES, sans prendre en compte les circonstances et le vécu, voilà un vrai déni de justice!
Ensuite, n'oubliez pas que le vieux gourou est malade, cancer de la prostate. C'est pour cela qu'il n'a pas encore dit s'il se présenterait aux prochaines élections fédérales. S'il meurt, pardon, quand il mourra, le parti suivra.

Écrit par : Roland Favre | 29/11/2010

Comme nous avons voté en faveur d'une concurrence débridée, profitons-en.
Excellente proposition!

Écrit par : Onega | 30/11/2010

Il faut tout de même rappeler qu’en Suisse le référendum portait sur la possibilité d’expulser des étrangers s'ils ont été condamnés pour meurtre, viol, délit sexuel, brigandage, traite d'êtres humains, trafic de drogue ou fraudes aux aides sociales. Il me semble que devant de tels délits il n’y a pas de scrupule à vouloir intervenir. Bien sûr si c’est un suisse qui commet de tels délit on ne peut pas l’expulser puisqu’il est suisse mais où est le scandale de devoir appliquer la double peine à un étranger qui commettrait de telles perfidies. Profitons qu’il soit étranger pour s’en débarrasser. Il ne me semble pas scandaleux de rappeler à un étranger son devoir de respecter les règles et lois du pays qui l’accueille. Devant la criaillerie européenne d’intellectuels drapés de la bien-pensante , les suisses ont la possibilité de renouveler leur rejet du politiquement correcte dont beaucoup de peuples en sont privés. La démocratie suisse est un modèle.. Les attentes sécuritaires de la classe moyenne sont diabolisées par les médias à 75% gauchistes.
Mais en démocratie les décisions se font à quelques pourcents en plus ou en moins de la moitié des suffrages exprimés. Normal, la propagande est aussi bien faite dans un sens que dans l’autre et selon la courbe de Gauss les plus grandes chances sont au milieu de la courbe donc au environ des 50% et bien souvent les décisions sont prises à quelque poils près donc dues au hasard. Toute l’histoire est pleine de directions aléatoires. Dans ce référendum 47% de suisses étaient contre pas loin des 50%.
Et aller dire que tous les suisses sont racistes comme on le fait en France est complètement idiot.

Écrit par : hervé | 01/12/2010

La démocratie en Suisse comme dans la plupart des pays est pervertie par l'extrèeme inégalité des budgets de campagne. Seuls les gagnants du week end passé le nient, inutile de dire pourquoi. Et aussi la Conseillère fédérale Wydmer Schlumpf aveuglée par son idéologie libérale qui disait lundi sur la RSR "les budgets de campagne ne comptent pas, les électeurs sont rationnels et font leur propre opinion". Feint-elle une naîveté totale ou l'est-elle vraiment ?

Le problème de la disparité de moyens et de médias entre campagnes politiques opposées doit être résolu. Mais je ne crois pas qu'il suffise comme vous l'écrivez de "tout faire pour obliger les partis et leurs contributeurs à faire état de leurs liens exacts, comme c'est le cas aux Etats-Unis". Cela ne suffirait pas parce qu'aux USA le problème n'est pas résolu non plus. Ce qui semble plus efficace, c'est de modifier le contrat de concession accordé par l'Etat aux médias électroniques (RSR, TSR, etc) pour émettre. Ces médias doivent permettre à heure de grande écoute aux bureaux de campagnes pour le "oui" puis pour le "non" de s'exprimer librement, sans journaliste, sans mise en scène, sans pipolisation, sans accélérateur de parole, ni interruptions ou polarisation anecdotique, soit un message délivré des méthodes pensées pour augmenter l'audimat et qui finissent par nuire au débat démocratique, à la "conversation d'idées et de vues" à laquelle l'opinion publique se prête par médias interposés.
Idéalement on ferait bien comme en France en interdisant l'affichage politique sur panneaux commerciaux, mais c'est difficile de croire qu'un retrait d'intérêt acquis puisse obtenir une majorité. Par contre on peut plus facilement espérer ajouter des moyens équitables et gratuits au débat démocratique, pour les bureaux de campagne en modifiant le droit de concession des gros médias.

Si on ne sait pas comment on veut s'attaquer à la perversion du débat par l'argent, on y arrivera sûrement pas. C'est bien que le débat sur le sujet reprenne notamment par votre article.

Écrit par : Philippe de Rougemont | 02/12/2010

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