05/12/2010

Novaya Gazeta et de Rahm vs. Voiblet

Depuis quelques jours, une petite vidéo fait le tour de la toile en Suisse romande. On y voit un extrait du journal de La Télé au soir du 29 novembre. Les invités débattent, on s'en doute, des votations. Patrick de Rahm, codirecteur du festival Les Urbaines, est présent. Alors qu'on lui donne la parole, il saisit quelques feuilles volantes et les montre à la caméra, refusant manifestement de prendre la parole. Passant d'une feuille à l'autre, il égrène silencieusement un message que je ne vais pas reproduire ici. D'une part parce qu'il est mal écrit et insupportablement pathétique. Et d'autre part parce qu'on peut le résumer en une seule phrase, imprimée sur une seule des ses nombreuses feuilles : « Nous ne désirons plus dialoguer ».

 

A ses côtés, Voiblet, coordinateur romand du SVP, se marre doucement. Et il a raison, pour une fois, pour les raisons que je vais exposer ici. J'en profiterai pour donner une petite leçon de contestation politique à Mr de Rahm. Voiblet a raison de se frotter les mains car l'attitude de de Rahm apporte directement de l'eau à son moulin. De Rahm personnifie le refus outré des élites et des pouvoirs divers de seulement s'adresser à un membre éminent de ce parti. Or, en démocratie, la posture qui consiste à ne pas serrer la main de l'adversaire est non seulement peu loyale, elle vous aliène le public à 90%, les 10% qui restent vous étant de toute façon acquis. Lorsqu'on fait, comme moi, partie de ces 10%, il est rageant de voir celui qui est sensé nous défendre se tirer des balles dum-dum dans le pied, et dans le pied de toute une cause.

 

Lorsqu'on a la chance d'avoir une caméra plantée sur vous, un micro ouvert et aucun flic ou censeur qui vous tient en joue depuis l'arrière-scène, on a le devoir de s'exprimer. On peut aussi refuser l'invitation à s'exprimer, faire un gag ou se mettre à chanter. Mais accepter une invitation et puis finalement se taire et refuser de parler, on appelle ça une imposture. Il eût été possible d'utiliser ces techniques dans une dictature, si on vous bâillonnait, si la caméra refusait instamment de vous capter, si un flic était en train de vous coffrer. Mais cet abus de la posture du bâillonné, alors même que des milliers de gens sont prêts à vous entendre, est une faute disqualifiante. Alors que le parti de Voiblet accuse la gauche de vouloir l'étouffer, vous lui donnez toutes les raisons de persister. Ce parti usurpe sa position de victime alors qu'il écrase tout sur son passage.

 

Faire usage de feuilles volantes pour faire croire qu'on est jugulé sur La Télé est assez ridicule mais aussi scandaleux. Les journalistes de Novaya Gazeta, en Russie, et tant d'autres dans tant d'autres pays, paient de leurs vies pour s'exprimer et pour faire avancer la vérité et la justice. Ces feuilles volantes ont beau être une expression en soi, elles n'en sont pas moins l'expression d'un désengagement délibéré. Vous vous engagez à vous désengager. Mais comment, dans ce cas-là, imaginer qu'on peut vaincre l'adversaire sur son propre terrain. Le temps du silence est totalement révolu, depuis bientôt vingt ans maintenant.

 

De Rahm et ceux qui pensent comme lui feraient bien de se réveiller : le parti de Blocher n'a pas gagné son pouvoir à la loyale, avec des idées, des mots et des programmes. Il a gagné son pouvoir par l'argent, le secret, la perversion, le mensonge, la violence et la peur. Autrement dit, ce parti a, depuis très longtemps, abandonné toute forme de scrupules et d'élégance dans le combat politique. Le but unique de Blocher, c'est le pouvoir. Dans moins de vingt ans, à ce rythme, le système judiciaire n'existe plus : on expédie toutes les décisions par des automatismes, on centralise tout le pouvoir sur un leader charismatique et incontesté, et on verrouille tout. Alors ces feuilles volantes et cette attitude dignement outragée, c'était un peu comme un gant de boxe contre un canon de 75mm.

 

On ne gagnera jamais à condamner leur racisme, parce que ces gens-là se foutent du racisme autant qu'ils se foutent de la démocratie. Ils s'en vantent, s'en délectent. Il faut les battre avec leurs armes. Ces armes-là sont sales, salissantes, comme la politique qui n'est pas plus sale aujourd'hui qu'hier et qui demeure au coeur de notre société. Et c'est bien là que ce parti gagne, parce que ses opposants potentiels refusent de faire usage de ces armes et se drapent dans leur dignité. Ils se mettent sur le bord du chemin et disent : je refuse de dialoguer. Ils pensent que c'est une attitude noble et que cette noblesse permet de gagner. Si gagner équivaut à mourir avec élégance sur le champ d'honneur, alors oui, certainement, la victoire sera cinglante. Ce que les opposants comme de Rahm disent en réalité est : je refuse de faire de la politique, continuez sans moi.

 

Les points faibles de ce parti sont 1. le manque d'humour, 2. l'origine suspecte de sa fortune financière, 3. la faiblesse intellectuelle de beaucoup de ses cadres, 4. l'absence de démocratie interne, et 5. l'amour immodéré de la posture de victime qui rend le travail gouvernemental impossible. Sur tous ces points, et surtout sur l'aspect financier qui est une faiblesse doublée d'un gros scandale, on peut construire des stratégies de sape, de critique et de harcèlement qui peuvent, à la longue, fédérer suffisamment de citoyens à l'une ou l'autre cause pour commencer à se traduire en bulletins de vote. Mais qu'on arrête de parler de racisme, de dire qu'on est consterné, d'accuser l'autre d'être nauséabond, ça fait vingt ans que ça ne sert à rien. Laissons ça aux idiots utiles.

01:14 Publié dans Politique | Lien permanent | Commentaires (9)

Commentaires

Pas mal, vos billets. Dommage que vous n'ayiez pas les couilles d'accepter les commentaires de ceux qui ne vous léchent pas les bottes, cela vous donnerait une chance de sortir de vos modèles de pensée complétement erronnés...

Écrit par : Géo | 05/12/2010

6è point que je vous propose pour votre drôle de liste stratégique, l'udc ne cultive aucun rêve, sa force dans notre société en fuite mais sans rêve il n'y a plus de politique mais un régime d' asservissement déjà identifiable aujourd'hui dans l'action de ce parti.
Vos blogs après cette sale défaite sont très encourageants!

Écrit par : Polo | 05/12/2010

Une démocratie à sens unique?

Ainsi lorsque l'on a à faire à la chienlit fasciste on est obligé de converser avec ces fosses d'aisance idéologique.

Bravo à Mr. de Rahm d'avoir le courage de ses opinions et de ne pas s'abaisser au niveau pathétique d'un Voiblet.

Écrit par : NATAS999 | 06/12/2010

Si de Rahm ne voulait pas parler à Voiblet, il avait la possibilité de ne pas accepter l'invitation de la chaîne. Accepter puis se taire, ça, c'était idiot.

Écrit par : david laufer | 06/12/2010

Cher Monsieur Laufer,

Je n'étais pas sur le plateau de La Télé pour un débat politique, mais pour présenter le festival des Urbaines, plus tard dans l'émission. J'accepte l'émission et son principe, que j'aime, de commenter l'actualité. Ce n'est pas parce que je n'y parle pas que je ne m'y exprime pas: la preuve, vous consacrez un immense papier à contrer mes opinions. Avez-vous visionné l'émission en entier? Vous verrez que Voiblet est loin de "se marrer doucement", et n'en mène pas large après mon intervention. Il s'énerve inutilement, tente de faire diversion avec un thème hors sujet (la sécurité dans les manifestations) et n'arrive pas à retourner la crèpe.

En m'exprimant par panneaux interposés, j'exprime une opinion (Monsieur Voiblet n'est pas un interlocuteur franc, mais un manipulateur d'opinions électoraliste) et je pose une question (à quel moment les opposants à une montée du totalitarisme prennent-il le maquis? Les Allemands démocrates ont-il tous accepté la montée démocratique du nazisme?) qui me semblent au contraire faire partie du débat. Avouez, à la vue du petit buzz sur la toile, que ces armes sont au contraire assez efficaces. Les journalistes de La Télé ont d'ailleurs parfaitement compris la démarche - si l'on excepte Fathi Derder qui se pose déjà en homme politique. Il dit, lui, un certain nombre de choses qui font, elles, avancer les thèses de l'UDC. ("il ne s'est rien passée ce week-end..."). Il choisit d'inviter Monsieur Voiblet pour parler seul de politique à 18h35. Il recevra d'ailleurs Christophe Blocher comme invité unique de son show "le Grand Oral" le week-end suivant.

Je vous rappelle aussi que je m'exprime sur une télévision régionale. Je ne représente donc pas l'avis d'une minorité, (pourquoi articulez-vous le chiffre irréaliste de 10%?) mais d'une majorité des téléspectateur. Il y a, en outre, un politicien socialiste sur le plateau. C'est lui qui joue le rôle de l'opposant. Je ne suis pas invité pour mes opinions politiques, qui ne sont pas connues de la rédaction. Par contre, et c'est principalement là que vous manquez de discernement, ce que j'ai fait est tout sauf une fuite et un désengagement politique.

Écrit par : Patrick de Rham | 07/12/2010

Cher Monsieur de Rahm, merci de prendre le temps de répondre. Je reconnais à ce buzz l'intérêt de faire parler et de susciter un débat, non pas sur le fond car nous sommes entièrement d'accord sur ce point, mais sur la forme.

Or, la forme est essentielle, et ce parti nous en apporte la preuve presque tous les jours que Dieu fait. Il pose des questions auxquelles il est impossible de répondre sinon par oui, il tapisse le pays d'affiches payées de façon occulte, il manie l'outrance télévisuelle si bien qu'il se fait inviter partout. Bref, nous sommes engagés sur un débat politique de fond, ça c'est la stratégie. Mais la tactique est strictement formelle. Je reconnais que si cette forme est creuse et n'est pas emplie de certaines valeurs essentielles, elle ne vaut rien. Mais se contenter de se taire et de répéter, par panneaux interposés, que ce parti représente une dérive inquiétante et nauséabonde, ça ne suffit pas. Bien au contraire, ça le conforte dans sa posture et ça le radicalise.

Ce que vous avez fait avec vos feuilles, c'est agiter le drapeau blanc. C'est se rendre. C'est démissionner. C'est reconnaître, devant tout le monde, que vos limites existent et que vous les avez rencontrées. Le chemin continue, vous le savez fort bien, mais vous dites que ce sera sans vous. Soit, ce sera sans vous. Mais ne vous plaignez pas le jour où ce parti n'investit plus 4 millions dans des campagnes d'affichages, mais 15, ou 20. Où le système judiciaire est totalement perverti pour devenir automatique. Où la démocratie directe est réformée pour devenir la chambre d'enregistrement d'une poignée de milliardaires. Si ce jour arrive, ce sera notamment parce que des gens comme vous, intelligents, informés, politiquement conscients, demeurent incapables de se jeter dans le débat et de répondre coup pour coup.

C'est ainsi avec toutes les civilisations : elles reculent devant les barbares parce qu'elles s'estiment intrinsèquement supérieures. Elles laissent faire, condamnent avec des grands mots, se drapent dans leur outrage. Et puis vient le jour où les barbares les saisissent à la gorge. Ce n'est qu'à ce moment que des gens comme vous réagissent : lorsque votre bien-être est très directement menacé. En attendant, vous persisterez à vous croire meilleur, à penser que la victoire vous appartient, simplement et uniquement parce que vos valeurs valent mieux que les leurs. Ce parti vous parle de politique et vous lui répondez par la morale, comme des générations de pasteurs pontifiants nous y ont habitués.

Écrit par : david laufer | 07/12/2010

"Bien au contraire, ça le conforte dans sa posture et ça le radicalise."
Rien n'a été pire que la gestion des rose-verts vaudois sur le congrès de l'UDC. Et il faut vraiment saluer bien bas les déclarations de Daniel Brélaz, dernier homme politique digne de ce nom encore en vie dans ce canton. Daniel
Brélaz s'est dit vraiment choqué de la décision de l'UNIL, mais il aurait pu réagir dès le problème de Beaulieu.
Soit dit en passant une chose très importante : avez-vous entendu un quelconque politicien du PLR réagir contre l'éviction de L'UDC de l'UNIL et de Beaulieu ? Moi non plus.
Par contre, nous avons tous entendu l'ultra-gauchiste Dick Marty, encore membre de ce parti (mais est-ce encore un parti ???) se déclarer en faveur de Wikileaks. Avec Nantermod, autre sous-marin pseudo radical, il fait probablement partie des Pirates...
A partir de là, si on est un peu plus cultivé que vous et que l'on sait faire la différence entre conservateurs et fascistes, on voit que la suite logique est une avancée massive de l'UDC en 2011, dont vous et les vôtres serez les premiers responsables...

Écrit par : Géo | 07/12/2010

Quelle chance que M. de Rahm prenne la peine de participer à ce blog!
Vos arguments ont de l'interêt et je comprends mieux vos motivations, cher Monsieur. Toutefois je trébuche sur une dernière affirmation : "Je ne suis pas invité pour mes opinions politiques, qui ne sont pas connues de la rédaction" qui semble s'opposer et à votre démarche spéctaculaire et au début de votre présente analyse: "En m'exprimant par panneaux interposés, j'exprime une opinion"
Avouez qu'il y a des subtilités qui qui peuvent paraître paradoxales! Surtout qu'en face de NOUS, à l'udc la subtilité, c'est du chinois.
A mon avis, le coup des petits panneaux était un bon filon qu'il eût fallu développé davantage jusqu'à oser présenter à la caméra une affichette de Mix & remix tout en parlant d'autre chose, par exemple... Mais c'est toujours facile de donner des conseils à froid!
Encore merci pour votre "réponse" et vivement les prochaines urbaines!

Écrit par : Polo | 07/12/2010

Bonjour! Super sympa cet article. J'espere que vous posterez de nouveaux articles prochainement

Écrit par : Giguère | 13/12/2010

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