23/01/2011

Le WSJ et les agences de notation

Depuis une semaine, le monde entier a les yeux braqués sur la Tunisie. On découvre émerveillé qu'un peuple, même sous la dictature policière la plus corrompue et la plus ferme, peut reprendre à tout instant sa liberté et chasser le dictateur et sa famille. Les pays environnants tremblent de peur à l'idée que leurs propres populations ne soient contaminées par ces événements extraordinaires. L'Europe et les Etats-Unis entonnent d'un seul homme des chants de victoire, de félicitations et d'admiration. Assis sur sa tonne et demi d'or, Ben Ali rumine à Jeddah son amertume de s'être fait chasser si vertement et sans préventions. Bref, la révolution tunisienne est une sorte de conte de fée presque hollywoodien dans son déroulement et dans la distribution des personnages principaux, en tous points conformes à l'idée qu'on se fait d'un soulèvement démocratique.

 

Voilà pour la politique, en tout cas pour le moment car rien n'indique que les choses en restent là en Tunisie. Il y a tant de défis qui attendent les Tunisiens qu'on en a mal au dos pour eux rien qu'à y penser : purger l'ancien régime sans détruire l'administration, installer des institutions civil es démocratiques, laisser une place à l'islam politique mais résister à l'islamisme, empêcher le retour des anciens caciques à des postes de pouvoir, devenir, pourquoi pas ? la seule authentique démocratie du Maghreb et même du monde musulman, redéfinir son économie sans la brader à des intérêts étrangers, etc, etc. Comme la totalité des exemples récents de pays qui sont parvenus à chasser leurs dictateurs – URSS, Serbie, Haïti, Chili,... - ne sont pas exactement encourageants, on espère que les Tunisiens pensent plus à engager des réformes qu'à plastronner. Encore faudrait-il que nous ne nous acharnions pas à leur mettre des bâtons dans les roues.

 

Oui car il faut vraiment réprimer toute forme de surprise lorsqu'on lit ce qu'a décidé l'agence de notation Moody's. Le 19 janvier dernier, j'ai appris en lisant le Wall Street Journal, dans un article froid comme le marbre, que la fameuse agence new yorkaise a dégradé la note de la Tunisie d'un Baa2 à un Baa3, faisant passer la toute nouvelle démocratie de stable à instable. On immédiatement est tenté de hurler « La finance mondiale vote pour la dictature ! », ou « La démocratie se fait menacer par la finance ! ». Ce serait hélas faux. Car le mouvement inverse eût été accueilli par exactement le même commentaire : instabilité. Peu importe aux agences de notations que l'on passe de la démocratie à la dictature ou de la dictature à la démocratie. Non, ce qui importe, c'est qu'on vient de changer de régime et que va falloir recalculer la dette et la croissance et le PIB et que tout ça, c'est du boulot et des incertitudes en plus. Donc, de dépit, on baisse la note et on marque ainsi sa défiance.

 

Les gars de chez Moody's donnent ainsi l'impression détestable de préférer Ben Ali et son régime économiquement corrompu jusqu'à la trogne à un régime démocratique et économiquement vertueux. Ou de condamner toute tentative véritable de sortir de l'un pour aller vers l'autre. Surtout, Moody's prouve ainsi que rien, absolument rien n'a changé depuis les épouvantables dysfonctionnements des années 2000. Pendant des années, les mêmes gugusses tartinaient les dettes subprime avec des notes maximales et des commentaires élogieux. Jusqu'au jour où, etc. Mis en face de leurs responsabilités, les agences de notations ont convoqué – je vous le promets – la liberté d'expression, arguant que leurs notes sont des « opinions » et qu'en tant que telles, elles expriment non pas une vérité objective mais un avis, ni plus, ni moins.

 

Les naïfs, dont je suis parfois, ont quand même espéré, un peu, qu'en dépit de ces insupportables mensonges les agences de notations allaient faire amende honorable et apprendre quoi que ce soit de leurs gigantesques erreurs. Depuis quelques mois et les valses-hésitations autour de l'Irlande et de l'Espagne ou du Portugal, on était déjà en droit de douter. Ainsi l'histoire tunisienne a ceci d'utile qu'elle démontre, sans fard, sans erreur possible, que non seulement les agences de notation n'ont absolument rien appris des erreurs du passé, mais qu'elles persistent à les répéter, sans peur aucune que leur stupidité finisse un jour par leur retomber sur la figure, comme elles le méritent amplement. Et que tout finisse dans des procès ruineux, des condamnations pénales même, si l'on considère un instant ce que la dégradation de la note tunisienne peut avoir comme conséquences.

 

Que Warren Buffet soit l'un des investisseurs principaux de Moody's est le meilleur atout pour la crédibilité de cette entreprise, puisque Buffet est considéré comme l'investisseur individuel le plus avisé. Conservateur et moutonnier comme il l'est, tout le monde de la finance leur emboîte le pas, sans se demander une seule seconde si ces avis et ces ratings sont pertinents ou seulement crédibles. Et dans le cas de la Tunisie, sans faire une seconde le seul rapport pertinent qui s'impose : qu'un peuple parvienne à mettre en fuite un dictateur qui détournait l'économie du pays à des fins d'enrichissement personnel est essentiellement une bonne chose, pour la politique, pour la société, pour l'économie et pour la finance, même si cela doit s'accompagner d'une période un peu instable ou complexe. Que ce pays possède donc, en dépit des années de dictature, une société civile assez solide et des ressources humaines encourageantes, ce qui sont des indicateurs économiques probablement plus significatifs que l'absence soudaine d'un dictateur.

 

Moody's persiste dans l'ignorance et l'arrogance, dans la même mesure, inquiétante, où le monde de la finance et le monde politique se tournent le dos et refusent de se comprendre ou même de se parler. Et tant que Moody's ne sera pas mis au défi par un concurrent sérieux, les choses ne risquent pas de changer. Il serait peut-être donc temps, enfin, de considérer avec un peu de sérieux les propositions exprimées en 2008 et 2009 de remplacer ces acteurs privés et nationaux par des acteurs publics et internationaux. On pourrait ainsi garantir dans ces ratings plus d'indépendance, moins de soupçons de collusion et surtout, des critères plus complets pour émettre des jugements qui peuvent mettre en danger l'établissement, toujours délicat, de nouvelles démocraties.

19:35 Publié dans Politique | Lien permanent | Commentaires (7)