13/02/2011

Vanity Fair et l'optimisme

Une importante leçon de philosophie m'a été donnée en Serbie dans un salon de coiffure en 2003. La femme entre deux âges qui s'occupait de moi écoutait avec indulgence mes tentatives de faire la conversation en serbo-croate. La situation n'était pas bonne. Le Premier ministre, Zoran Djindjic, venait de se faire assassiner et l'on redoutait un retour du chaos. Ma foi dans son pays venait d'en prendre un coup. L'une des seules choses, lui expliquais-je, qui me donnait encore de l'espoir était que, à l'issue d'une telle tragédie, les choses ne pouvaient que s'améliorer. « Monsieur, en Serbie, tout peut toujours s'empirer ». Cette phrase sonne bien mieux en serbo-croate (« U Srbiji, uvek moze gore »), et même si elle traduit un sentiment sombre, j'y vois l'expression du pessimisme actif. C'est l'opposé du « ça pourrait être pire », qu'on entend souvent et qui est l'expression même du défaitisme. Ainsi, dans ces jours particulièrement pénibles du printemps 2003, alors que son pays sortait de dix ans de dictature et que celui qui l'en avait sorti venait de se faire enterrer, cette petite femme me disait en substance : « Préparez-vous au pire, mais rappelez-vous que c'est un endroit où l'on arrive jamais. » Au lieu des mythes dont on nous gave par ici, il faudrait comprendre que cette femme n'énonçait pas là une vérité locale mais bien universelle.

 

Dans leur essence, le pessimisme et l'optimisme sont identiques : c'est une question de foi. C'est-à-dire un choix. A la différence de l'optimisme, le pessimisme est une posture diablement séduisante parce qu'elle repose sur la peur. L'erreur d'appréciation du pessimiste n'est pas grave, il passera tout au plus pour un esprit chagrin. Mais l'erreur de l'optimiste paraît inexcusable et passe pour de la naïveté. Voilà l'une des faiblesses humaines les plus redoutées, synonyme de stupidité pour beaucoup alors que la naïveté est seule capable de préserver l'étonnement qui, comme l'affirmait Aristote, est le début de toute science. Ainsi le pessimiste, qui ne s'étonne de rien et prétend avoir tout envisagé, ne prend-il jamais aucun risque. Il craint tant la déception et la moquerie qu'il préfère prédire le pire et se contenter des miettes que le destin lui jette sous la table. L'optimiste se définit par le risque qu'il prend d'être déçu et ridiculisé. Il n'a peur que des conséquences réelles de son erreur, c'est-à-dire si les choses effectivement empirent, et il conjure cette peur par un acte de foi. Le pessimiste a peur d'avoir tort. L'optimiste réalise qu'il aurait tort d'avoir peur.

 

Lorsque tous sont convaincus du pire, convaincus par des armées de pessimistes professionnels, alors le pire arrive. Le pessimiste est toujours largement majoritaire. C'est ce qui se passe en Suisse. La puissance de l'optimiste est telle pourtant qu'il suffit d'une proportion légèrement supérieure à la moyenne pour que le destin change de trottoir. C'est ce qui se passe en Egypte. Ainsi, dans sa livraison de janvier, Vanity Fair publie un texte étonnant de Christopher Hitchens, écrivain avec lequel j'entretiens, bien à son insu, une relation d'amour-haine. Hitchens raconte un entretien qu'il a eu avec Tony Blair. Hitchens déteste Blair depuis longtemps et l'a longtemps professé. Mais Hitchens est aussi un des rares intellectuels à avoir soutenu l'invasion de l'Iraq. Son dilemme devant Blair est palpable. Il termine son article par une constatation qui mérite qu'on s'y arrête. Parlant d'une femme qui, lors d'une conférence, avait hurlé « criminel de guerre ! » à Blair, Hitchens se révolte. Se souvenant des dictatures de Milosevic, du Mollah Omar, de Charles Taylor et de Saddam Hussein, il rappelle que, si ces potentats sanguinaires sont en fuite, morts, ou en prison, c'est en grande partie grâce à Blair. Il y a donc quelque chose de vaguement obscène à le traiter de criminel de guerre, quelle que soit la profondeur de ses mensonges et turpitudes.

 

A la lumière des formidables événements égyptiens, le texte de Hitchens prend plus d'épaisseur encore. Car il peut suggérer que l'invasion irakienne n'est pas sans effet dans l'extraordinaire alignement d'étoiles qui a permis la révolution de la place Tahrir. Ces questions auxquelles personne n'a de réponse définitive me réjouissent précisément parce que personne n'a de réponse. Parce que cette incertitude totale permet l'émergence et la durabilité, pendant quelques mois cruciaux, de l'optimisme. Les révolutions tunisienne et égyptienne sont survenues à la surprise générale et complète. Elles font taire les théories du complot, les cyniques qui prétendent que tout est calculé et joué d'avance. Oui, tout peut toujours s'empirer, ici comme en Egypte. Mais non, rien n'est joué et tout est à faire. C'est une leçon de politique, c'est-à-dire d'optimisme.

 

Trois cents Egyptiens sont morts pour obtenir ce que 70% des Suisses, qui y ont droit sans lever le petit doigt, refuseront quand même demain de pr atiquer. Parce qu'ils n'y croient pas, parce qu'ils skient, parce qu'ils n'y connaissent rien, toutes les excuses sont bonnes. La majorité des Suisses ne votent plus parce qu'ils sont repus. Tant que leur confort n'est pas immédiatement menacé, ils n'en ont rien à foutre. Ils sont pessimistes parce qu'ils ne croient plus à rien et parce qu'ils sont consumés par la peur d'un avenir un tout petit peu moins prospère. Plus de rêve, d'aspiration, de désir autre que celui d'un nouveau téléviseur écran plat. Par respect pour les Egyptiens, par respect pour l'optimisme dont ils ont fait preuve et dont vous n'êtes plus capables, votez.

01:47 Publié dans Politique | Lien permanent | Commentaires (5)