05/09/2012

Le Parti socialiste, entre suivisme et cynisme

Lors du congrès du PS en 2010 à Lausanne a été voté le fameux concept de « dépassement du capitalisme ». Le professeur Jean-Daniel Delley, sur le site Domaine public, concluait ainsi à l'issue du congrès: « Le capitalisme comme épouvantail ne suffit pas à fonder une action (…) Le dépassement du capitalisme implique des actions ciblées et coordonnées. » Et sans trop de surprises, deux ans plus tard, il n'existe toujours pas l'ombre d'une loi, pas une seule action ciblée et coordonnée qui puisse donner chair à ce mot d'ordre.

 

Avec le recul, on peut affirmer que « le dépassement du capitalisme » est un slogan cuistre. D'abord, parce qu'il est rigoureusement négatif: on désigne un ennemi d'autant plus commode qu'il ne peut pas répondre, mais on ne donne aux militants ni outil, ni but concret. Ensuite, parce que sa formulation est confortablement ambigüe. Dépasser peut tout signifier, sauf l'essentiel: on ne dit pas s'il faut détruire le capitalisme, s'il faut l'abolir, s'il faut le remplacer par autre chose. Dépasser est un mot qui suggère une supériorité intrinsèque mais non prouvée sur l'ennemi. Et puis ce mot d'ordre, combiné avec une consommation aigüe de produits bio et commerce équitable, agira comme un baume apaisant sur la conscience du militant qui, passés les nobles élans du congrès, devra survivre à toutes les compromissions lorsqu'il retournera, docilement, prendre sa place active dans les rouages de la machine capitaliste. Le « dépassement du capitalisme » s'illustre donc par son innocuité autant que par son cynisme: c'est un authentique appel à la révolution dans un fauteuil.

 

Voilà pour les élans inutiles. Passons maintenant aux actions destructrices. En 2010, à l'occasion de l'initiative sur le renvoi des criminels étrangers, le Parti socialiste vaudois devait se prononcer sur ce sujet lors d'un congrès à Avenches. Pierre-Yves Maillard y a proposé la consigne de vote suivante: non au projet de l'UDC, non au contre-projet du Conseil fédéral, mais oui au contre-projet du CF pour la question subsidiaire. Ce qui revient très exactement à dire ceci: « Nous nous opposerons à tous ces projets, mais tordez-nous un peu le bras et nous les accepterons ». Sans surprise, la majorité des militants ont entériné cette consigne. En revenant chez eux, ceux-ci ont-ils compris qu'ils venaient de dérouler un tapis rouge et moelleux sous les bottes de l'UDC? Probablement, puisque c'était l'intention explicite de Pierre-Yves Maillard pour qui un triple non serait perçu comme « un manque de responsabilité politique ». Autrement dit: « Minaudez d'abord mais acceptez au final, sinon nous risquons de passer pour des guignols ». La cohérence politique? Le droit des êtres humains? Sans aucune valeur au regard des mécanismes politiciens.

 

Exactement dans le même esprit, le PS vaudois a entériné le 3 septembre dernier un amendement de Cesla Amarelle apparemment sans importance mais en réalité crucial. Dans le cadre du renvoi forcé des requérants d'asile, le PSV s'oppose en principe, avec une émouvante détermination, aux mesures de contraintes physiques. L'amendement de Cesla Amarelle, soutenue par l'appareil du parti à quelques exceptions près, propose d'accepter quand même les mesures de contraintes sur la personne des criminels condamnés à au moins deux ans de prison. Le PSV affirme par conséquent que sa conception des droits humains connaît des limites, elles-mêmes difficilement traduisibles dans la pratique et exclusivement électoralistes. On ne va pas ici pleurer sur le sort de dealers de drogue endurcis ou de voleurs à la tire. Mais au nom de quel principe peut-on déclarer, paisiblement assis dans un fauteuil autour de quelques bouteilles d'eau gazeuse, que ceux-ci ont sur notre territoire des droits et une dignité humaine négociables?

 

Le dernier exemple nous vient du Valais. On peut suivre depuis quelques semaines les mésaventures de Miroslav Cvetković, de sa femme et de ses deux enfants, qui s'apprêtent à être tous ensemble expulsés de force vers la Serbie. A droite et à gauche, les élus rivalisent de zèle pour affirmer que la famille Cvetković est un modèle d'intégration et que cette expulsion est injuste. Dans Le Matin, la position de la ministre Esther Waeber-Kalbermatten, en charge du dossier, est la suivante: « Mme et M. Cvetkovic n’ont aujourd’hui plus de recours possible et le canton doit malheureusement exécuter leur renvoi. Lors du dépôt de leur demande d’asile, ils ont été clairement avertis des conséquences d’un refus, ils connaissaient donc les règles du jeu. Le mieux pour eux serait maintenant de se préparer au départ, afin que ce dernier ne se fasse pas sous la contrainte, et de profiter des aides au retour dont la famille peut bénéficier ». « Malheureusement », parce qu'on voudrait bien mais on ne peut pas. « Les règles du jeu », parce qu'elle est responsable mais pas coupable. Et puis « le mieux serait... », termine-t-elle, agitant très explicitement la menace physique contre d'éventuelles résistances. Ponce Pilate n'aurait pas dit mieux.

 

D'un côté, sur les programmes, le PS agite donc haut et fort des concepts qui sentent la révolution ouvrière, mais sans mèche ni poudre. Et de l'autre, sur les questions très concrètes de l'immigration, il se caractérise par un suivisme discipliné de la droite dure. Cette attitude servile procède de l'effroi de se faire taxer de mou, de naïf ou de bisounours par des adversaires qui ne font pas beaucoup plus que des moulinets avec les bras. Et tout en gueulant qu'on veut dépasser le capitalisme, on sacrifie tranquillement les valeurs qui constituent le socle même de la social-démocratie par crainte d'hypothétiques attaques politiciennes. Le « dépassement du capitalisme » est peut-être un prurit sans conséquence. En revanche, les décisions de Mr Maillard, de Mme Amarelle et de Mme Waeber-Kalbermatten peuvent avoir des conséquences physiques très réelles et d'une gravité indiscutable, de celle à l'aune de laquelle on juge plus tard, non seulement un parti, mais un régime tout entier. 

15:05 Publié dans Politique | Lien permanent | Commentaires (2)

Commentaires

Heureux de vous lire David Laufer!
L'illustration de la pensée noire de Zizek que vous faites grâce aux errances du discours gauchiste semble très cohérente. Le capitalisme, les intentions, le projet... Ce Zizek est dramatiquement précis!
Mais où est passé votre optimisme? Avec "les condions de pollution et de déstruction universelles" il a pris un coup dans l'aile. L'optimisme des slogans politiques vous rend bien grave.

Écrit par : Polo | 06/09/2012

Monsieur,

Il est possible de résumer vos propos ainsi:

Les partis de gauche (PS et POP), le sont uniquement par rapport à la position de l'UDC.
Pour le POP, par exemple:
Monsieur Vuilleumier, patron de la police lausannoise, ne veut pas interdire la mendicité, mais il démolit les abris des mêmes. Ils avaient pris domicile dans des cabanes de jardin abandonnées.
Et pourtant, un de leurs slogans est celui-ci: "Un toit est un droit"... J'ajoute: "... sauf pour les mendiants qui devraient rentrer chez eux tous les soirs afin de retrouver LEUR toit.

Écrit par : Baptiste Kapp | 07/09/2012

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