12/09/2012

La Suisse allemande: la nouvelle Suisse romande

Après avoir passé son enfance et fait ses études à Lausanne, un de mes meilleurs amis vit à Hong Kong depuis maintenant 10 ans. Comme il était de passage en Suisse pour quelques jours, je lui ai proposé d'aller passer l'après-midi à Berne. « A Berne? T'es pas bien? ». Je ne me suis pas étonné de cette réponse. J'aurais réagi de la même manière il y a quelques années seulement. Berne: je citais volontiers les propos de Romain Gary qui, diplomate pendant six mois en Suisse, prétendait n'en avoir absolument aucun souvenir. Le problème, c'est que Gary – et moi-même par conséquent – parlait de la Berne des années 50. Nous avons largement hérité, en Suisse romande, de la conception que se faisaient nos parents de la Suisse allemande qui, même si elle était vraie alors, ne l'est plus du tout aujourd'hui. On pourrait même soutenir que les réalités se sont inversées. Berne ou Bâle sont plus vives, plus latines et plus fourmillantes de création artistique et économique que Genève ou Lausanne. Les nouveaux renfrognés sont romands, les nouveaux joyeux sont suisses allemands.

 

Je ne parle pas que de Berne, Bâle et Zurich, qui ont autant à offrir aujourd'hui, artistiquement et économiquement, que bien des capitales européennes. Je parle aussi de Winterthur, d'Aarau, de Lucerne, de Coire, de St Gall ou de Schaffhouse, toutes ces villes petites et moyennes qui ont remarquablement rénové leur patrimoine tout en faisant la part belle à l'innovation et à la modernité la plus iconoclaste. La comparaison est douloureuse. Prenez Aarau, une ville sans autre avantage qu'une proximité avec Zurich, une économie vive et un centre ville confortablement bucolique. Pas d'histoire glorieuse, de patrimoines architectural ou viticole ou culinaire hors du commun, d'environnement naturel époustouflant. Une petite ville sans rien pour se distinguer de mille autres petites villes. Mais allez à Aarau, visitez les expositions audacieuses du tout nouveau musée d'art à l'architecture futuriste, allez manger dans un des nombreux restaurants qui rivalisent d'inventivité et de qualité. Et promenez-vous dans les rues, découvrez un centre ville rénové sans excès, sans mauvais goût non plus, une ville qui vit, des jeunes partout, un paysage qui exprime la confiance. Un peu trop confortable peut-être dans son opulence provinciale, mais voilà une ville de 19'000 habitants qui tire le maximum de son potentiel.

 

Et puis allez à Montreux. Une situation géographique que le monde entier lui envie. Un patrimoine architectural – pour ce qu'il en reste et quand on sait le distinguer derrière les dégâts provoqués par des rénovations criminelles – à faire pâlir de jalousie un Parisien. Une histoire plus vieille encore que son château de Chillon, le monument le plus visité de Suisse. Une industrie touristique alentour qui ne faiblit pas. Et pas un musée – pas un seul! - pas un restaurant un tout petit peu inventif, pas un seul lieu où se presse la bonne société. En revanche, un front de lac consciencieusement défiguré par des rénovations catastrophiques et des ajouts de bunkers, de tours et des blocs de bétons. Une apathie presque complète de la vie culturelle. En dehors de l'inévitable Jazz où ne se pressent d'ailleurs plus que des cinquantenaires qui jouent pour des soixantenaires. Et une impression générale d'ennui profond, une ville qui hésite entre un passé glorieux sur lequel elle ne peut plus se reposer, des illusions de grandeur des années 70 et 80, et un avenir que personne, manifestement, ne sait prendre en main.

 

Entre les grandes villes, la comparaison devient carrément honteuse. Il est beaucoup, beaucoup plus cher de vivre à Genève qu'à Bâle, alors que Bâle a cent fois plus à offrir que Genève, artistiquement, économiquement, socialement. M'arrêtant au hasard dans un petit resto à Zurich lundi dernier, j'étais saisi par la qualité du menu, de la déco et du service. Parce que je n'y suis pas du tout habitué en Suisse romande, où l'on persiste à considérer le Café Romand à Lausanne ou le Café du Centre à Genève comme des bons restaurants, quand ils ne servent la même tambouille sans goût ni grâce depuis la nuit des temps, dans le même décor. Seuls les prix ont changé. L'offre culturelle est également déséquilibrée. Art contemporain, photographie, architecture contemporaine, galeries, on trouve de tout en qualité et en quantité en Suisse allemande. Quand les Genevois se moquent des Valaisans qui possèdent, eux, une authentique fondation d'art dynamique et vivante, ce que Genève, malgré tout son fric et sa situation, n'est pas fichue d'offrir. Lausanne s'en tire un tout petit mieux avec l'Elysée ou l'Hermitage, mais le débat qui entoure, depuis des années, le Musée des Beaux-Arts ou la réfection du Parlement vaudois, souligne péniblement notre manque de détermination, notre apathie et notre pusillanimité.

 

Et pourtant, nous persistons à penser, en Suisse romande, que les Suisses allemands nous envient, qu'ils sont rigides, rétrogrades et conservateurs. Ce qui correspond presque exactement à ce que nous sommes, nous Romands, aujourd'hui, en dépit de notre vote majoritairement de gauche, de notre attachement de façade au progrès social, de notre soleil, de notre foutu lac et de notre foutu chasselas, qui noie nos éternels et foutus filets de perche. Nous nous plaignons à peu près de tout, des frontaliers qui nous piquent les jobs dont nous ne voulons plus, des jeunes que nous empêchons systématiquement de faire la fête, des politiques auxquels nous nous évertuons à mettre des bâtons dans les roues, des banquiers que nous insultons après qu'ils ont financé notre train de vie de cinglés pendant 50 ans.

 

Je ne vois qu'une seule circonstance atténuante: les Suisses allemands nous ignorent presque tout autant que nous les ignorons. C'est sans dégoût de leur part peut-être, mais avec une certaine méfiance tout de même, irritante parfois doit-on ajouter. Notre fédéralisme est merveilleux pour décider de qui paye quoi. Mais voilà, avec le temps, nous nous sommes construits d'épaisses, d'infranchissables barrières culturelles et linguistiques. Heureusement – c'est le génie du système, si le terme de génie possède une quelconque légitimité – ces barrières ne coïncident pas avec les barrières politiques. Pour le moment. Et pour le moment, je dois accepter que je ne vis pas en Suisse mais en Suisse romande. Pas même deux millions d'habitants qui s'ignorent entre eux avec allégresse, qui vivent de plus en plus repliés sur leur village et qui ignorent à peu près tout du reste du pays. De notre pays.

David Laufer

17:29 Publié dans Politique | Lien permanent | Commentaires (3)

Commentaires

Tout cela est très juste. "Nous nous plaignons à peu près de tout,", par exemple de notre "foutu chasselas", "des banquiers que nous insultons après qu'ils ont financé notre train de vie de cinglés pendant 50 ans",etc, etc. Il me semble que c'était ce que vous faisiez jusqu'ici, soit dit en passant.

Mais il n'en reste pas moins que vous avez raison sur la comparaison entre Welschland et Ostschweiz et beaucoup d'autres nous l'ont dit avant vous, Anne Cunéo régulièrement par exemple. Vous faites un peu dans le contradictoire aussi : vous relevez avec justesse "un centre ville rénové sans excès, sans mauvais goût non plus" mais vous critiquez notre refus du Musée des BA-blockhaus au bord du lac et de l'horrible toit de Rosebud. Vous relevez aussi la tristesse de Montreux, le manque total de goût. Vous avez oublié une spécialité romande : les zones de villas complétement dépareillées. A chacun selon son style, et l'ensemble est une parfaite horreur. Il me semble qu'en Suisse allemande, on le joue plus collectif sur le plan architectural et que le résultat en est nettement meilleur.
Mais y a t-il une sortie possible de la tendance générale au mauvais goût ?
Et autre question, parlez-vous schwitzertütsch ?

Écrit par : Géo | 13/09/2012

Hé oui le bon Suisse Romand qui n'était pas encore sous le règne d'un erzazt de dictature savait ,rire dialoguer ,fumer en buvant un café avec ses potes ,désormais faudra vous y faire à moins d'être Socialistes associés à d'autres istes fini les bons moments.Désormais c'est au turbin Messieurs et Dames même après le boulot,faut trier afin que d'autres s'enrichissent prétextant le ré-équilibrage des comptes communaux déposés entre les mains de S.A qui elles n'en ont rien à fiche que vous ayez envie de rire pour être en bonne santé.
Les mêmes qui essayeront de vous *contraindre* de tout faire par Internet alors que pour le moral et surtout les neurones faut sortir et rencontrer des humains sinon bonjour Alzheimer ensuite les Socialistes -Communistes et autres Gauchistes-Verdistes osent poser la question quand à savoir l'origine de maux en augmentation dont ils sont seuls responsables.Faut tout de même pas prendre les Suisses Romands pour des ploucs d'autant s'ils vivent isolés car réflexion et lucidité sont leur arme favorite

Écrit par : lovsmeralda | 13/09/2012

Bof. Moi je vois cela plutôt comme Reiser. Il avait dessiné deux colonnes, un tableau à deux entrées, en quelque sorte. Quand les riches faisaient du ski, cela donnait cela : et on voyait deux ou trois happy few descendre gaiement des pentes vierges. Quand les pauvres font du ski, cela donne ceci : et on voyait des gens hargneux qui font la queue sur la route pour aller skier, qui font la queue à la télécabine, qui font la queue aux skilifts. Idem avec les voitures, etc. On est trop nombreux, ma bonne dame. Avant, des crétins qui faisaient un peu trop la fête, cela ne posait pas de problème. Aujourd'hui, des hordes d'imbéciles dont le sport favori est de se friter avec les flics tous les w-e, cela ne le fait plus. Suisses allemands, romands, gauche, droite, cela ne change plus rien. Peut-être que les Suisses allemands ne se sont pas laissé envahir, question sacrilège ?

Écrit par : Géo | 13/09/2012

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