26/09/2012

Vie et mort de la démocratie directe

Et voilà, encore un dimanche inutile. Pendant toute la journée, la Suisse a un peu plus perverti sa démocratie directe. Les votants ont été appelés à se prononcer sur des sujets abscons et techniques, les élus ont prétendu en tirer du matériel à débats sanglants et les journalistes ont fait des efforts louables pour trouver un peu d'intérêt dans ce qui ressemble de plus en plus à un théâtre d'ombres. Trois jours plus tard, plus personne ne parle des trois sujets soumis au vote fédéral, plus personne d'ailleurs ne s'en souvient, et tout le monde peut enfin s'en foutre royalement et sans mauvaise conscience.

 

La nocivité de la fumée passive, la sécurité du logement des retraités et la constitutionnalité de l'éducation musicale. Voilà pourquoi on a mobilisé l'attention de tout un peuple. Pourquoi on a dépensé des dizaines de millions de francs d'argent public et privé en campagnes d'affichages, en émissions de télé et radio, en rédaction, impression et envoi de matériel de vote. Pourquoi on s'est retrouvé, un soir, devant une grosse enveloppe à fenêtre à lire ledit matériel en ne sachant absolument pas ce qu'il fallait en penser. Pourquoi on a investi des quantités non négligeables d'énergie et de talent journalistiques dans la construction parfaitement artificielle d'un débat national reçu dans une apathie presque complète.

 

Dimanche soir, une fois les résultats annoncés, on devrait être fiers. Sentir que notre devoir a été accompli une fois de plus sans fausse note, dans le respect de la loi et pour le meilleur du bien commun. On devrait célébrer notre « Sonderfall », notre tradition unique et merveilleuse de lente et patiente construction d'un consensus. Au lieu de cela, tout le monde s'en fout. Même les journalistes. Même les défenseurs des initiatives. Même et surtout les votants, dont seuls 42% auront fait l'effort de donner sur ces trois sujets un avis le plus souvent non construit, mal informé et capricieux. 

 

La démocratie directe est un mode de fonctionnement archaïque et pesant, qui privilégie le conservatisme le plus pusillanime. Mais c'est aussi, lorsqu'on s'en sert correctement, un mode qui permet l'expression de toutes les sensibilités sur les sujets les plus délicats. Face aux choix qui déterminent son avenir, toute société devrait pouvoir se prononcer comme nous le faisons et choisir librement, à la majorité et au terme d'un authentique débat de fond, le chemin à suivre. On s'assure ainsi de l'adhésion de la population sur les points essentiels. C'est donc un outil institutionnel remarquable, mais qui ne prend son sens plein que sous certaines conditions.

 

Or nous utilisons cet outil à tort et à travers. Minarets ou fumée passive sont les deux faces du même problème: questions mal posées, anti-constitutionnelles ou simplement sans aucun intérêt, nous multiplions les abus de plus en plus grossiers de notre propre système. La participation s'effrite lentement et sûrement et l'intérêt général pour ces questions ne peut plus s'allumer que lorsque le scandale s'invite dans le débat. Mais le plus grave n'est pas que nous devions nous prononcer sur des sujets inutiles ou contre-productifs: c'est que, pendant que nous nous distrayons de la sorte, les vrais sujets nous passent sous le nez.

 

Dès qu'on critique la démocratie directe, on fait face à deux oppositions immédiates: ce sont des propos d'élitiste, et d'ailleurs la Suisse fonctionne très bien, donc le système est le bon. La première opposition tente classiquement de disqualifier le messager sans s'intéresser au message, ce qui coupe court à toute discussion. La seconde est plus importante et pose une question: la Suisse va-t-elle bien grâce à, ou en dépit du fonctionnement de notre démocratie directe? Certes, nous vivons comme des coqs en pâte, certes notre niveau de corruption est anormalement bas, certes nos minorités sont (encore) très protégées. Mais est-ce le fait de notre mode de décision politique? Et surtout, notre démocratie directe nous garantit-elle contre les aléas d'un avenir de plus en plus incertain?

 

Non, la démocratie directe n'est pas la raison de notre niveau de vie. La rente de la gestion de fortune offerte par les banques pendant 50 ans y joue un bien plus grand rôle. Comme nos entreprises de mécaniques de précision, la pharmaceutique, l'agro-alimentaire, le luxe et tant d'autres. Et non, la démocratie directe ne nous garantit en rien contre les éventuels revers de fortune liés à un monde de moins en moins prévisible. Bien au contraire. Revenons par exemple sur la question bancaire. En moins de trois ans, les banques suisses ont dû modifier en profondeur leur modèle de fonctionnement, au pas de charge et sans aucune intervention populaire. Pendant ce temps-là, on nous gavait de minarets et de criminels étrangers.

 

Les défis auxquels nous faisons face sont nombreux, graves et pressants. Pendant que nous perdons notre temps à nous poser des questions sur le sexe des anges, la place bancaire suisse, à laquelle nous devons 14% de notre PIB, est plongée dans un maelström administratif monstre; notre monnaie mène un combat quotidien et désespéré contre l'euro et le dollar; la Chine et la Russie investissent l'Europe et y achètent tout sur leur passage; l'UE nous cherche querelle sur les bilatérales et sur la fiscalité, etc, etc. Nous persistons à nous vanter de pouvoir nous prononcer sur tout. Mais quand réalisera-t-on que nous ne décidons jamais de rien?

21/09/2012

Tous ces bâtons merdeux

Je parle de la couverture de Charlie Hebdo, et de l'usurpation de sa liberté d'expression dont ce canard parisien et gauchiste fait usage pour s'en prendre, en réalité, aux musulmans de France, qu'on trouve essentiellement parmi les classes populaires les plus défavorisées.

 

De ceux qui brandissent la « liberté d'expression » pour donner des leçons non pas aux leurs mais à des gens qui sont plongés dans des réalités socio-politiques d'une gravité et d'une volatilité extrêmes, et qu'ils ignorent presque entièrement.

 

De ceux qui prônent le jusqu'au-boutisme de l'irrévérence, dont ils ne paieront jamais le prix, confortablement installés qu'ils sont sur des plateaux de télé, ceux auxquels Brassens disait : « Ô vous les boute-feux, ô vous les bons apôtres, mourrez donc les premiers, nous vous cédons le pas ».

 

Du mal absolu qu'est l'évangélisme, cette croyance selon laquelle nous détenons, d'abord avec la Bible puis avec « les valeurs des lumières », le droit d'imposer au monde entier (c'est le sens du mot « catholique ») un mode de vie et de pensée unique, sans aucun égard aux circonstances.

 

De notre totale hypocrisie qui consiste à accuser les pays musulmans d'obscurantisme, eux qui émergent seuls de dictatures militaires qui nous fournissaient sans sourciller notre pétrole, sans cesser de caresser et de ménager la dictature chinoise qui nous fournit sans sourciller ses ateliers bon marché et la dictature russe qui nous fournit sans sourciller son gaz.

 

De notre ignorance crasse de l'Islam autant que des pays arabes, au sujet desquels nous entretenons des clichés qui font passer « OSS, Le Caire nid d'espions » pour un documentaire savant.

 

Des violentes émeutes et des massacres qui ont eu lieu à la suite de la diffusion du film « L'innocence des musulmans », dont on a appris que ce film n'existe en réalité que sous forme de teaser, ce qui offre une caricature effroyable des débordements et des limites de la société d'information.

 

De cette injonction formidable que certains lancent aux musulmans modérés de condamner les musulmans fanatiques, comme si cela pourrait changer quoi que ce soit, comme si les modérés ne disaient effectivement rien, ce qui est contraire à la vérité.

 

Du printemps arabe et de ses ratés autant que de ses réussites, et de notre devoir de leur laisser le temps de reconstituer leurs sociétés, de trouver un modèle, nous qui avons mis des siècles pour le faire, et de leur offrir notre assistance lorsqu'elle est désirée.

 

De la jalousie maladive dont souffrent les peuples des pays musulmans à notre égard, eux qui sont pauvres, politiquement handicapés et prisonniers de préceptes religieux d'un autre âge qui ne peuvent leur offrir, pour soulager leur peine, que des remèdes d'un autre âge.

 

De l'islamophobie patente dont nous faisons preuve sous couvert de laïcité, de liberté d'expression et de tant d'autres vocables grandiloquents au nom desquels des millions de gens continuent de mourir chaque année, mais pour des raisons exactement opposées à celles que nous défendons si fièrement.

 

Du caractère nécessairement fondamentaliste et intolérant de toutes les formes de monothéisme, ce qui inclut le communisme soviétique et toutes les idéologies politiques archi-centralisatrices qui trouvent toutes leur origine dans le message d'absolu universel enseigné par Jésus, en rupture totale avec les religions de son temps.

 

De notre propre oubli des siècles durant lesquels nous avons conquis, soumis, démembré, exploité et ruiné les pays dont nous semblons découvrir avec surprise que leurs habitants nourrissent à notre égard d'autres sentiments qu'une gratitude éternelle.

 

De la difficulté, de l'impossibilité de faire entendre une voix dissonante sans se faire immédiatement taxer d'angélique, de bisounours ou d'adjuvant du terrorisme islamiste.

12/09/2012

La Suisse allemande: la nouvelle Suisse romande

Après avoir passé son enfance et fait ses études à Lausanne, un de mes meilleurs amis vit à Hong Kong depuis maintenant 10 ans. Comme il était de passage en Suisse pour quelques jours, je lui ai proposé d'aller passer l'après-midi à Berne. « A Berne? T'es pas bien? ». Je ne me suis pas étonné de cette réponse. J'aurais réagi de la même manière il y a quelques années seulement. Berne: je citais volontiers les propos de Romain Gary qui, diplomate pendant six mois en Suisse, prétendait n'en avoir absolument aucun souvenir. Le problème, c'est que Gary – et moi-même par conséquent – parlait de la Berne des années 50. Nous avons largement hérité, en Suisse romande, de la conception que se faisaient nos parents de la Suisse allemande qui, même si elle était vraie alors, ne l'est plus du tout aujourd'hui. On pourrait même soutenir que les réalités se sont inversées. Berne ou Bâle sont plus vives, plus latines et plus fourmillantes de création artistique et économique que Genève ou Lausanne. Les nouveaux renfrognés sont romands, les nouveaux joyeux sont suisses allemands.

 

Je ne parle pas que de Berne, Bâle et Zurich, qui ont autant à offrir aujourd'hui, artistiquement et économiquement, que bien des capitales européennes. Je parle aussi de Winterthur, d'Aarau, de Lucerne, de Coire, de St Gall ou de Schaffhouse, toutes ces villes petites et moyennes qui ont remarquablement rénové leur patrimoine tout en faisant la part belle à l'innovation et à la modernité la plus iconoclaste. La comparaison est douloureuse. Prenez Aarau, une ville sans autre avantage qu'une proximité avec Zurich, une économie vive et un centre ville confortablement bucolique. Pas d'histoire glorieuse, de patrimoines architectural ou viticole ou culinaire hors du commun, d'environnement naturel époustouflant. Une petite ville sans rien pour se distinguer de mille autres petites villes. Mais allez à Aarau, visitez les expositions audacieuses du tout nouveau musée d'art à l'architecture futuriste, allez manger dans un des nombreux restaurants qui rivalisent d'inventivité et de qualité. Et promenez-vous dans les rues, découvrez un centre ville rénové sans excès, sans mauvais goût non plus, une ville qui vit, des jeunes partout, un paysage qui exprime la confiance. Un peu trop confortable peut-être dans son opulence provinciale, mais voilà une ville de 19'000 habitants qui tire le maximum de son potentiel.

 

Et puis allez à Montreux. Une situation géographique que le monde entier lui envie. Un patrimoine architectural – pour ce qu'il en reste et quand on sait le distinguer derrière les dégâts provoqués par des rénovations criminelles – à faire pâlir de jalousie un Parisien. Une histoire plus vieille encore que son château de Chillon, le monument le plus visité de Suisse. Une industrie touristique alentour qui ne faiblit pas. Et pas un musée – pas un seul! - pas un restaurant un tout petit peu inventif, pas un seul lieu où se presse la bonne société. En revanche, un front de lac consciencieusement défiguré par des rénovations catastrophiques et des ajouts de bunkers, de tours et des blocs de bétons. Une apathie presque complète de la vie culturelle. En dehors de l'inévitable Jazz où ne se pressent d'ailleurs plus que des cinquantenaires qui jouent pour des soixantenaires. Et une impression générale d'ennui profond, une ville qui hésite entre un passé glorieux sur lequel elle ne peut plus se reposer, des illusions de grandeur des années 70 et 80, et un avenir que personne, manifestement, ne sait prendre en main.

 

Entre les grandes villes, la comparaison devient carrément honteuse. Il est beaucoup, beaucoup plus cher de vivre à Genève qu'à Bâle, alors que Bâle a cent fois plus à offrir que Genève, artistiquement, économiquement, socialement. M'arrêtant au hasard dans un petit resto à Zurich lundi dernier, j'étais saisi par la qualité du menu, de la déco et du service. Parce que je n'y suis pas du tout habitué en Suisse romande, où l'on persiste à considérer le Café Romand à Lausanne ou le Café du Centre à Genève comme des bons restaurants, quand ils ne servent la même tambouille sans goût ni grâce depuis la nuit des temps, dans le même décor. Seuls les prix ont changé. L'offre culturelle est également déséquilibrée. Art contemporain, photographie, architecture contemporaine, galeries, on trouve de tout en qualité et en quantité en Suisse allemande. Quand les Genevois se moquent des Valaisans qui possèdent, eux, une authentique fondation d'art dynamique et vivante, ce que Genève, malgré tout son fric et sa situation, n'est pas fichue d'offrir. Lausanne s'en tire un tout petit mieux avec l'Elysée ou l'Hermitage, mais le débat qui entoure, depuis des années, le Musée des Beaux-Arts ou la réfection du Parlement vaudois, souligne péniblement notre manque de détermination, notre apathie et notre pusillanimité.

 

Et pourtant, nous persistons à penser, en Suisse romande, que les Suisses allemands nous envient, qu'ils sont rigides, rétrogrades et conservateurs. Ce qui correspond presque exactement à ce que nous sommes, nous Romands, aujourd'hui, en dépit de notre vote majoritairement de gauche, de notre attachement de façade au progrès social, de notre soleil, de notre foutu lac et de notre foutu chasselas, qui noie nos éternels et foutus filets de perche. Nous nous plaignons à peu près de tout, des frontaliers qui nous piquent les jobs dont nous ne voulons plus, des jeunes que nous empêchons systématiquement de faire la fête, des politiques auxquels nous nous évertuons à mettre des bâtons dans les roues, des banquiers que nous insultons après qu'ils ont financé notre train de vie de cinglés pendant 50 ans.

 

Je ne vois qu'une seule circonstance atténuante: les Suisses allemands nous ignorent presque tout autant que nous les ignorons. C'est sans dégoût de leur part peut-être, mais avec une certaine méfiance tout de même, irritante parfois doit-on ajouter. Notre fédéralisme est merveilleux pour décider de qui paye quoi. Mais voilà, avec le temps, nous nous sommes construits d'épaisses, d'infranchissables barrières culturelles et linguistiques. Heureusement – c'est le génie du système, si le terme de génie possède une quelconque légitimité – ces barrières ne coïncident pas avec les barrières politiques. Pour le moment. Et pour le moment, je dois accepter que je ne vis pas en Suisse mais en Suisse romande. Pas même deux millions d'habitants qui s'ignorent entre eux avec allégresse, qui vivent de plus en plus repliés sur leur village et qui ignorent à peu près tout du reste du pays. De notre pays.

David Laufer

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05/09/2012

Le Parti socialiste, entre suivisme et cynisme

Lors du congrès du PS en 2010 à Lausanne a été voté le fameux concept de « dépassement du capitalisme ». Le professeur Jean-Daniel Delley, sur le site Domaine public, concluait ainsi à l'issue du congrès: « Le capitalisme comme épouvantail ne suffit pas à fonder une action (…) Le dépassement du capitalisme implique des actions ciblées et coordonnées. » Et sans trop de surprises, deux ans plus tard, il n'existe toujours pas l'ombre d'une loi, pas une seule action ciblée et coordonnée qui puisse donner chair à ce mot d'ordre.

 

Avec le recul, on peut affirmer que « le dépassement du capitalisme » est un slogan cuistre. D'abord, parce qu'il est rigoureusement négatif: on désigne un ennemi d'autant plus commode qu'il ne peut pas répondre, mais on ne donne aux militants ni outil, ni but concret. Ensuite, parce que sa formulation est confortablement ambigüe. Dépasser peut tout signifier, sauf l'essentiel: on ne dit pas s'il faut détruire le capitalisme, s'il faut l'abolir, s'il faut le remplacer par autre chose. Dépasser est un mot qui suggère une supériorité intrinsèque mais non prouvée sur l'ennemi. Et puis ce mot d'ordre, combiné avec une consommation aigüe de produits bio et commerce équitable, agira comme un baume apaisant sur la conscience du militant qui, passés les nobles élans du congrès, devra survivre à toutes les compromissions lorsqu'il retournera, docilement, prendre sa place active dans les rouages de la machine capitaliste. Le « dépassement du capitalisme » s'illustre donc par son innocuité autant que par son cynisme: c'est un authentique appel à la révolution dans un fauteuil.

 

Voilà pour les élans inutiles. Passons maintenant aux actions destructrices. En 2010, à l'occasion de l'initiative sur le renvoi des criminels étrangers, le Parti socialiste vaudois devait se prononcer sur ce sujet lors d'un congrès à Avenches. Pierre-Yves Maillard y a proposé la consigne de vote suivante: non au projet de l'UDC, non au contre-projet du Conseil fédéral, mais oui au contre-projet du CF pour la question subsidiaire. Ce qui revient très exactement à dire ceci: « Nous nous opposerons à tous ces projets, mais tordez-nous un peu le bras et nous les accepterons ». Sans surprise, la majorité des militants ont entériné cette consigne. En revenant chez eux, ceux-ci ont-ils compris qu'ils venaient de dérouler un tapis rouge et moelleux sous les bottes de l'UDC? Probablement, puisque c'était l'intention explicite de Pierre-Yves Maillard pour qui un triple non serait perçu comme « un manque de responsabilité politique ». Autrement dit: « Minaudez d'abord mais acceptez au final, sinon nous risquons de passer pour des guignols ». La cohérence politique? Le droit des êtres humains? Sans aucune valeur au regard des mécanismes politiciens.

 

Exactement dans le même esprit, le PS vaudois a entériné le 3 septembre dernier un amendement de Cesla Amarelle apparemment sans importance mais en réalité crucial. Dans le cadre du renvoi forcé des requérants d'asile, le PSV s'oppose en principe, avec une émouvante détermination, aux mesures de contraintes physiques. L'amendement de Cesla Amarelle, soutenue par l'appareil du parti à quelques exceptions près, propose d'accepter quand même les mesures de contraintes sur la personne des criminels condamnés à au moins deux ans de prison. Le PSV affirme par conséquent que sa conception des droits humains connaît des limites, elles-mêmes difficilement traduisibles dans la pratique et exclusivement électoralistes. On ne va pas ici pleurer sur le sort de dealers de drogue endurcis ou de voleurs à la tire. Mais au nom de quel principe peut-on déclarer, paisiblement assis dans un fauteuil autour de quelques bouteilles d'eau gazeuse, que ceux-ci ont sur notre territoire des droits et une dignité humaine négociables?

 

Le dernier exemple nous vient du Valais. On peut suivre depuis quelques semaines les mésaventures de Miroslav Cvetković, de sa femme et de ses deux enfants, qui s'apprêtent à être tous ensemble expulsés de force vers la Serbie. A droite et à gauche, les élus rivalisent de zèle pour affirmer que la famille Cvetković est un modèle d'intégration et que cette expulsion est injuste. Dans Le Matin, la position de la ministre Esther Waeber-Kalbermatten, en charge du dossier, est la suivante: « Mme et M. Cvetkovic n’ont aujourd’hui plus de recours possible et le canton doit malheureusement exécuter leur renvoi. Lors du dépôt de leur demande d’asile, ils ont été clairement avertis des conséquences d’un refus, ils connaissaient donc les règles du jeu. Le mieux pour eux serait maintenant de se préparer au départ, afin que ce dernier ne se fasse pas sous la contrainte, et de profiter des aides au retour dont la famille peut bénéficier ». « Malheureusement », parce qu'on voudrait bien mais on ne peut pas. « Les règles du jeu », parce qu'elle est responsable mais pas coupable. Et puis « le mieux serait... », termine-t-elle, agitant très explicitement la menace physique contre d'éventuelles résistances. Ponce Pilate n'aurait pas dit mieux.

 

D'un côté, sur les programmes, le PS agite donc haut et fort des concepts qui sentent la révolution ouvrière, mais sans mèche ni poudre. Et de l'autre, sur les questions très concrètes de l'immigration, il se caractérise par un suivisme discipliné de la droite dure. Cette attitude servile procède de l'effroi de se faire taxer de mou, de naïf ou de bisounours par des adversaires qui ne font pas beaucoup plus que des moulinets avec les bras. Et tout en gueulant qu'on veut dépasser le capitalisme, on sacrifie tranquillement les valeurs qui constituent le socle même de la social-démocratie par crainte d'hypothétiques attaques politiciennes. Le « dépassement du capitalisme » est peut-être un prurit sans conséquence. En revanche, les décisions de Mr Maillard, de Mme Amarelle et de Mme Waeber-Kalbermatten peuvent avoir des conséquences physiques très réelles et d'une gravité indiscutable, de celle à l'aune de laquelle on juge plus tard, non seulement un parti, mais un régime tout entier. 

15:05 Publié dans Politique | Lien permanent | Commentaires (2)