08/03/2013

Les morts en montagne ne sont pas une fatalité

 

Le dimanche 3 mars à Fronalpstock, dans le canton de Schwytz, une avalanche est descendue à côté des pistes de ski. Redoutant d'éventuelles victimes, la REGA est partie au front. Quarante personnes, quatre chiens d'avalanche et deux hélicoptères ont sillonné les lieux pendant plusieurs heures. En vain, fort heureusement. Ce même week-end, à travers les Alpes suisses, la REGA a effectué 150 missions héliportées.

 

Voilà ce qu'une lecture transversale de la presse nous apprend presque chaque semaine d'hiver et d'été. A moins d'impliquer plusieurs victimes à la fois, nous n'accordons aux accidents de montagne qu'une attention relative, un peu comme les bulletins de foehn ou les retards de train. C'est la routine.

 

D'accidents mortels en montagne, on en dénombre environ 150 par an. Grossièrement, un mort tous les deux jours. En contemplant nos alpes couvertes de randonneurs et de skieurs et de grimpeurs, ces chiffres paraissent comme une dîme acceptable offerte à nos dieux de pierre et de neige.

 

En comparaison, les accidents de la route font environ 320 morts par année. Deux fois plus que les morts en montagne. Pourtant il y a beaucoup plus de voitures, de camions et d'autobus que de randonneurs. Des milliers de fois plus, sans aucun doute. On sait que la route est extrêmement dangereuse et on nous inonde de communications tragiques et de statistiques à ce sujet. Sur les dangers de la montagne, rien ou presque.

 

Statistiquement, les sports de montagne sont plusieurs milliers de fois plus mortels que la route. Une différence de taille les sépare pourtant: on prend la route par nécessité, et on fait des sports de montagne par plaisir. Est-ce pour cela que l'on communique sur les dangers de l'un et pas de l'autre, pour ne pas troubler l'image parfaite de nos montagnes? Derrière ces morts, combien de veuves, de veufs, d'orphelins? Combien de milliards de francs en hélicoptères, en sauveteurs et en hôpitaux? 150 rotations héliportées pour un seul week-end, deux hélicoptères et quarante personnes pour une avalanche: combien cela coûte-t-il? Sommes-nous prêts à engager des moyens aussi délirants, aussi disproportionnés avec les besoins effectifs de nos sociétés sur d'autres urgences?

 

Il y a un peu plus d'une année, 28 personnes dont 22 enfants trouvaient la mort dans l'accident d'autocar de Sierre. En 1991, 6 enfants de l'école Champittet, parmi lesquels je comptais des amis, ont eux aussi trouvé la mort en Valais. Toutefois ce n'était pas sur la route mais dans une avalanche près de l'Hospice du Grand St Bernard. Le traitement médiatique, l'émotion, les suites policières et judiciaires liés au premier drame ont été sans commune mesure avec le second. C'est systématiquement le cas: les morts routières nous paraissent inacceptables; les morts en montagne nous paraissent fatales.

 

Si l'on est parvenu à réduire drastiquement le nombre de morts sur la route, c'est en commençant par en parler et à refuser de les traiter, comme nous traitons aujourd'hui les morts en montagne, comme des fatalités. On rappellera, pour ceux qui douteraient de ces réalités pas si anciennes, que l'alcool au volant a longtemps été considéré comme une circonstance atténuante en cas d'accident. Il a fallu des années de travail, des techniques nouvelles, de la communication de masse et une vaste et lente prise de conscience pour parvenir à rendre la route des milliers de fois moins mortelle que les sports de montagne.

 

« La montagne est méchante », disait Ramuz. Il évoque une période pas si lointaine durant laquelle les Suisses utilisaient les montagnes essentiellement pour leurs pâturages et leurs pierriers. Il a fallu que les Anglais nous montrent qu'on pouvait aussi s'y amuser pour tout changer. Nous les imitons désormais en masse, avec bonheur et parfois même avec talent. Mais si nous désirons cesser d'en faire le quasi abattoir national qu'elles sont aujourd'hui, il serait utile de traiter les montagnes avec l'extrême prudence qui convient. Et pour cela, il faut commencer par réaliser que les chiffres actuels ne sont pas le produit de la fatalité mais de l'aveuglement de masse.

 

 

 

Commentaires

A part le fait que votre vision de la mortalité en montagne est largement exagérée, elle a une cause évidente : la soi-disant expertise des guides...
Et cela ne date pas d'aujourd'hui. La plupart des accidents ont lieu avec l'accompagnement des guides depuis longtemps. En 1978, cours alpin à Arolla, nous expérimentions les premiers Barry-vox pour l'armée. Un guide valaisan à la cabane des Vignettes nous fait part de son indignation : pour lui, un guide doit savoir si une pente est avalancheuse et donc pour lui, cet appareil est inutile...
Les guides se sont mis au DVA mais n'ont en aucun cas perdu leur trop grande assurance relativement au danger d'avalanche. En fait, personne ne peut prétendre être sûr d'une pente neigeuse, parce que la couche de neige, l'exposition au soleil, l'exposition au vent, la pente ne sont pas les mêmes d'un mètre à l'autre.
Un mien parent qui voulait devenir guide m'a raporté qu'il avait été carrément effrayé des risques que les instructeurs leur faisaient prendre. Des exercices en plein couloir alors que rien ne garantissait que c'était stable...
Ensuite, étudiez les accidents qui arrivent : toujours sous la responsabilité de guides. En Suède, dans la pente dont le nom est "pente de la mort" en français : cela aurait dû être un signe...Avec le prince Charles à Arosa, c'est le guide qui est mort...En France, 4 morts avec le guide en Savoie tout récemment... Je n'ai pas de statistiques mais au pif, je suis sûr que la plupart des accidents arrivent avec des guides. Moralité : n'écoutez jamais ce que vous disent les gens de la radio, ne faites pas confiance aux professionnels. Ils sont très sûrs d'eux et c'est un signe de profonde bêtise. Par ailleurs, cette dernière phrase s'applique à tous les autres domaines de la vie...

Écrit par : Géo | 08/03/2013

"Et pour cela, il faut commencer par réaliser que les chiffres actuels ne sont pas le produit de la fatalité mais de l'aveuglement de masse."
Les chiffres? La Suisse composée à plus de 84% de montagnes va naturellement, comme le département des Hautes-Pyrénées par exemple, montrer des chiffres alarmants sur les morts en montagnes. Ainsi l'Observatoire National de la sécurité routière révèle un taux ridicule d'accidents sur les routes d'Auvergne où le réseau est le moins dense de France.
Bavardant avec des autochtones d'une haute vallée alpine, ils me disaient que seuls les gens des villes viennent mourir inutilement sur leurs sommets, les guides, eux, meurent dans l'exercice de leur métier. Alors, oui: prudence, prudence! la montagne est méchante!

Géo@ "My own opinion is enough for me, and I claim the right to have it defended against any consensus, any majority, anywhere, anyplace, anytime. And anyone who disagrees with this can pick a number, get in line and kiss my ass."
– Christopher Hitchens

Écrit par : Luap | 09/03/2013

Mea minima culpa@ J'ai un peu omis un aspect de la sécurité en montagne, avec un peu l'idée que cela serait relevé par quelque contradicteur obligeant : il y a plus d'idiots qui meurent dans les crevasses que dans les avalanches. Et sur ce sujet, le guide a une utilité. Il sait plus ou moins monter un mouflage pour retirer la personne qui est dedans. A condition que ce ne soit pas lui-même...
Ce n'est pas une règle absolue. Au sortir de la cabane Margherita, des copains à moi se sont retrouvé alignés dans l'axe d'une gigantesque crevasse, y compris le guide...
Autre anecdote de cours alpin div.mont 10, 1983. De retour de course, sur la terrasse de la cabane d'Orny, avec nos guides. Des touristes passent en contrebas sur le glacier, pour monter à la cabane du Trient. Ils sont en T-shirt, en short et désencordés. Et ils passent tranquillement sur les crevasses qui sont sur le chemin. Vous vous imaginez coincé entre deux parois de glace en T-shirt et short? Trop cool, c'est le cas de le dire.
Je vous laisse imaginer les ricanements des guides...

Luap & Christopher Hitchens @ Oui, et alors ?

Écrit par : Géo | 09/03/2013

Géo@ Beaucoup connaissent le misanthrope dépressif qu'était Hitchens. Sans vouloir vous provoquer, la moralité de votre premier commentaire m'y faisait beaucoup songer. D'ailleurs c'est plutôt un compliment, Hitchens était plutôt brillant dans son genre.

Écrit par : Luap | 09/03/2013

Luap@ J'ai failli écrire : kiss my ass, kiss my ass toi-même malhonnête.
Vous noterez que je m'en suis abstenu. Maintenant, comme vous insistez...

Cela dit, cette citation pouvait aussi bien s'appliquer au billet de David Laufer, tout aussi contraire à la doxa helvétique que mon commentaire. D'où mon "et alors ?"...

NB. J'ai écrit à propos des guides : "Ils sont très sûrs d'eux et c'est un signe de profonde bêtise". Ils sont aussi sûrs que s'ils disent à leurs clients que les conditions sont dangereuses, ils ne feront pas la course et ne seront pas payés. Quant aux clients, quand vous payez une petite fortune pour vous sentir en sécurité, vous suivez les yeux fermés. Je ne m'inclus pas dans l'ensemble "clients" ou assimilés, vous vous en doutez bien...

NB 2 : Et dans mon premier commentaire, j'ai oublié l'accident de l'école de recrues de spécialistes de montagne de Andermatt. Tous des super-pros, mais il fallait être cinglé pour faire cette course ce jour-là. Donc, que vaut l'avis des super-pros ?

Écrit par : Géo | 09/03/2013

"Donc, que vaut l'avis des super-pros ?"

Il vaut sélection naturelle, non?

Écrit par : Johann | 11/03/2013

En fait, si les remarques de David Laufer sur les coûts de la montagne sont tout-à-fait pertinentes, je m'étonne qu'il n'ait pas entonné cet air-là à propos du foot et surtout de ses hooligans, qui jouissent semble-t-il d'une totale impunité pour démolir tout sur leur passage. Sans parler des stades inutiles, à Genève, à Neuchâtel...

Écrit par : Géo | 11/03/2013

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