24/08/2013

La jalousie, insulte idéologique de droite

Il y a quelques jours, un texte a paru dans un journal économique intitulé « L'initiative de la jalousie ». Sous la plume d'un jeune avocat de droite, politicien prometteur qui proteste fort helvétiquement (incapacité chronique à dire les choses telles qu'elles sont, ndlr) son absence complète de jalousie quand bien même c'est un des ressorts vitaux de sa carrière, ce texte distille, sous un titre accrocheur, un texte d'une étonnante banalité de pensée. Cette banalité, et le ton un peu badin de son auteur, nous feraient presque oublier la violence idéologique de ce texte, d'autant plus saisissante que son auteur en est inconscient.


La jalousie dont il est question, c'est celle dont l'auteur accuse les gauchistes d'être victimes. L'objet exact de ce texte, l'identité de son auteur et la cible précise de ces accusations sont sans intérêt. Ce qui doit nous occuper, c'est cette seule accusation de jalousie. Car cette accusation s'est répandue dans la pensée de la nouvelle droite européenne et américaine depuis une dizaine d'années avec une remarquable constance.


Comme René Girard l'a démontré avec sa théorie du désir mimétique, la jalousie est l'un des ressorts indispensables de notre société. Sans jalousie, point de publicité, qui nous incite à désirer ce que nous ne possédons pas, et à le jalouser chez ceux qui le possèdent. Sans jalousie, point d'accumulation compulsive d'objets inutiles, sensés à la fois nous guérir de notre propre jalousie et la susciter chez nos semblables. Sans jalousie, point de sacrifice de sa propre vie dans des métiers ingrats et inutiles, au libellé prestigieux pour seule consolation, sans autre but que d'obtenir le plus gros salaire possible. Sans jalousie, point de divorces en cascades, sensés tarir chez un conjoint la soif d'obtenir une épouse plus désirable que celle de son voisin. Etc, etc, etc.


Et comme la jalousie est indispensable à notre société, celle-ci nous incite tous les jours à être jaloux. C'est le fameux « Greed is good » du personnage de Gordon Gekko dans Wall Street d'Oliver Stone. Dans une sorte de darwinisme social qu'Hitler affectionnait (point Godwin atteint), il nous est partout susurré à l'oreille que nous devons désirer tout ce que nous ne possédons pas encore. Que là réside la clé de notre bonheur et de notre épanouissement. On nous implante la jalousie, cette maladie de la constante insatisfaction et de la haine d'autrui, dès le biberon, en espérant que cela réveillera chez nous le battant, le vainqueur assoiffé de médailles.


Et pourtant la droite, à longueur de textes et de programmes électoraux, n'a bientôt plus que ce seul mot en bouche pour stigmatiser la gauche. A les croire, un gauchiste serait jour et nuit consumé par la jalousie des gens qui ont réussi, c'est-à-dire des riches, puisque c'est l'unique mesure disponible. Ainsi tout projet de redistribution de la richesse proposé par la gauche se fait immédiatement coucher sur la bascule de cette universelle guillotine: la jalousie. Toute critique d'une rémunération choquante se fait aussitôt taxer de jalousie. Toute remise en question d'un système économique qui rend les riches plus riches et les pauvres plus pauvres ne peut être que de la jalousie. 


Cette accusation présente donc toutes les caractéristiques du pur procès d'intention. Le mot seul de jalousie devrait suffire à discréditer l'adversaire. Ça n'est ni un argument politique, ni une justification, ni même une explication. En réalité, c'est plus proche de l'insulte que de l'accusation. Et c'est une insulte contre les pauvres bien plus que contre les gens de gauche qui, sous nos latitudes, sont fort souvent aisés. Le riche de la fable est l'honnête victime d'un jaloux pauvre, prêt à pervertir la loi pour parvenir à ses fins. D'une manière générale, le riche est vertueux parce qu'il a réussi, qu'importe comment. Et le pauvre est vicieux parce qu'il n'a pas réussi et encore plus vicieux puisqu'il jalouse le riche.


Et ça n'est pas le moindre des paradoxes de cette insulte. Car si l'on suit l'auteur dans son raisonnementtout le monde, pas seulement les gens de gauche, veut nécessairement être beaucoup plus riche, multi-millionnaire, milliardaire. Ce serait donc là notre unique et universelle condition. Ainsi, ce qui est effectivement un des fondements du libéralisme - vouloir être riche - devient un péché capital chez ceux qui ne partagent pas un enthousiasme total à l'égard de ce système économique. Un homme de droite qui veut être riche est ambitieux. Un homme de gauche qui veut être riche est jaloux.


C'est là qu'intervient la portée idéologique, et très probablement inconsciente, de cette insulte. En mettant tous ses opposants dans un seul panier, l'accusateur construit des généralisations qui ne fonctionnent que dans une théorie abstraite, c'est-à-dire une idéologie. Cette idéologie se manifeste surtout par l'insulte en tant qu'insulte. C'est le prix que paient ceux qui s'essaient à remettre en cause le système économique existant, dont l'auteur est par ailleurs, autant que moi-même, un bénéficiaire immédiat. Si l'on doutait de la virginité de sainte Anne, on était hérétique. Si l'on doutait de l'utilité de la collectivisation, on était réactionnaire. Si l'on doute d'un système qui rend possible et légal un écart relativement soudain et proprement abyssal entre les rémunérations les plus basses et les plus hautes des employés, avec les incalculables conséquences que cela est en train de faire surgir, on est jaloux. Contrit, humilié, le jaloux ne peut que demander grâce, se repentir ou mourir dans les flammes.


Il n'est pas inutile de rappeler que la gauche, dans la grande diversité de ses expressions, est fondée sur le socle idéologique commun des combats sociaux européens du 19e siècle. Pourtant, la droite se refuse systématiquement à se qualifier elle-même d'idéologique. C'est sa coquetterie. Avec une telle attitude, elle échappe aux vicissitudes du temps et se campe en expression éternelle du bon sens, du pragmatisme et du réalisme. Dans une certaine mesure, cette affirmation est vraie. Le capitalisme n'est effectivement pas né dans un livre mais sur les marchés du monde entier, depuis que l'homme est homme.

 

Mais cela fait très, très longtemps que l'humanité a abandonné ces marchés-là pour concentrer, d'une façon croissante, les biens et les pouvoirs dans les mains d'un nombre restreint d'individus et de familles. Ce qui contrevient à l'essence même d'un marché ouvert et dynamique. A la suite d'un siècle et demi de combats et de deux guerres mondiales, les démocraties d'après-guerre ont quelque peu réduit les écarts que le temps avait créé en créant tout à la fois des conditions-cadre économiques drastiques, et une prospérité inégalée dans l'histoire. C'est ainsi qu'on a créé des classes moyennes solides, qui sont la condition sine qua non d'une authentique démocratie. En d'autres termes, pour revenir à un marché équitable et fonctionnel, il était indispensable de faire intervenir le politique au premier plan.

 

Ce système a pris fin avec l'écroulement du soviétisme, nécessaire croque-mitaine des démocraties libérales. Aujourd'hui, le système économique dans lequel nous vivons se caractérise par son absurdité pratique, la destruction inexorable de l'environnement, l'accroissement constant des inégalités et des violences sociales. Mais pour la droite, qui se refuse – c'est une de ses caractéristiques les plus remarquables – à tout examen de l'histoire, ce système n'est rien d'autre que l'expression actuelle du capitalisme. C'est ce dont il faut absolument persister à se convaincre, même quand tout crie le contraire. Toute déviation de cette version est forcément pécheresse.


Il est impossible de justifier, de quelque façon que ce soit, que tel être humain de tel pays gagne S et que tel autre être humain de tel même pays gagne Sx500. Rien, aucun talent, aucun travail, aucune responsabilité ne saurait justifier de tels écarts. Rien, sinon l'idéologie. Et rien ne défend mieux – même si elle pue le désespoir à cent lieues – cette idéologie que l'insulte gratuite et infondée.

Commentaires

Merci !

Écrit par : janique | 24/08/2013

Superbe et très juste... mais je doute que les intéressés soient capable de le reconnaître...

Écrit par : Eric | 24/08/2013

Magnifique texte!!

Écrit par : Diego Esteban | 24/08/2013

pourriez-vous mettre un lien vers ce texte histoire que les lecteurs puissent voir de quoi vous parlez et qu'ils puissent se faire leur propre opinion? :)

Écrit par : Thomas | 24/08/2013

" Il est impossible de justifier, de quelque façon que ce soit, que tel être humain de tel pays gagne S et que tel autre être humain de tel même pays gagne Sx500. Rien, aucun talent, aucun travail, aucune responsabilité ne saurait justifier de tels écarts. Rien, sinon l'idéologie. Et rien ne défend mieux – même si elle pue le désespoir à cent lieues – cette idéologie que l'insulte gratuite et infondée. "

Mais le problème c'est que beaucoup de ceux qui tiennent un tel discours ne le tiennent plus quand on leur fait savoir que rien ne justifie également qu'un joueur de tennis comme Federer puisse toucher autant que le PDG de tel ou tel grosse entreprise en ne faisant que taper une baballe avec une raquette en prétextant que Federer a du talent, fait rêver des millions de gens que c'est notre meilleur ambassadeur etc... Reste maintenant à savoir si c'est le salaire qui est indécent ou si l'indécence c'est uniquement le statut de celui qui touche tout ces millions par an.

D.J

Écrit par : D.J | 24/08/2013

"Mais le problème c'est que beaucoup de ceux qui tiennent un tel discours ne le tiennent plus quand on leur fait savoir que rien ne justifie également qu'un joueur de tennis comme Federer..."

Ce ne sont pas des situations comparables. Federer ne confisque pas la richesse produite par des autres.

"Reste maintenant à savoir si c'est le salaire qui est indécent ou si l'indécence c'est uniquement le statut de celui qui touche tout ces millions par an."

Visiblement vous n'avez pas compris de quoi retourne l'article.

Écrit par : Caïus | 24/08/2013

Quel plaisir de lire un texte aussi pertinent et aussi intelligent ! A faire connaître largement !

Écrit par : Maryelle Budry | 24/08/2013

Au fait, vous soulevez le phénomène très actuel des mots/expressions "magiques" qui tuent... qui permettent de mettre l'adversaire au tapis.

Ainsi, il en va également de, "populiste", "fasciste", "raciste", "réactionnaire", à l'endroit de l'UDC par exemple.

... au hasard, l'un des pragraphes de votre billet accommodé à la sauce UDC donnerait à peu près ceci:

«Et pourtant la gauche, à longueur de textes et de programmes électoraux, n'a bientôt plus que racisme et populisme en bouche pour stigmatiser l'UDC. A les croire, un UDC serait jour et nuit consumé par la haine des gens venus d'ailleurs, c'est-à-dire des immigrés, puisque c'est l'unique mesure disponible. Ainsi tout projet de régulation de l'immigration proposé par la l'UDC se fait immédiatement coucher sur la bascule de cette universelle guillotine: le racisme. Toute critique d'une démographie mal maîtrisée se fait aussitôt taxer de populiste ou de réactionnaire. Toute remise en question d'un système économique qui nivelle par le bas ne peut être que fasciste.»

Écrit par : petard | 25/08/2013

@Pétard: pas mal! Ceci étant dit, j'ai dirigé un ouvrage collectif sur l'UDC en 2011 (L'UDC en 7 leçons, Vigousse), dont l'ambition centrale était de ne jamais imprimer le mot raciste ou racisme pour qualifier les positions de l'UDC, et d'aller plutôt explorer les lignes de forces de ce mouvement pour mieux le comprendre, et le combattre. Mais vous avez raison sur l'omniprésence de l'anathème qui, dans notre époque pressée, est à l'argumentation politique ce que le micro-onde est à la gastronomie. Et dans le cas qui nous occupe, une certaine droite - et souvent des jeunes - qu'on retrouve chez les bourgeois autant que chez les UDC (différence de plus en plus ténue) adore se lancer dans des concours d'anathèmes contre la gauche. C'est le résultat, à mon sens, de l'impulsion centrale qu'a donnée Sarkozy à la droite et qu'on peut résumer avec ce mot: la décomplexion.

Écrit par : david laufer | 25/08/2013

@Laufer:

Je trouve que le qualificatif de "jaloux" n'est en soi pas une insulte lorsqu'il s'agit d'argent... ou de belles femmes... Ce qui est indigne et crasseux, c'est de narguer la personne jalouse: «Tu vois, moi j'ai des ronds et toi t'en as pas, espèce de naze !», ou «T'as vu ma gonzesse, hein ? rien à voir avec ton boulet !»

C'est l'ostentation de la richesse et du "sur-bonheur" qui rend jaloux, c'est ça qui est dégueulasse.

... un peu plus de "bouddhisme" et un peu moins d'autres religions à la con ne ferait pas de mal.

Écrit par : petard | 25/08/2013

"Je trouve que le qualificatif de "jaloux" n'est en soi pas une insulte lorsqu'il s'agit d'argent... ou de belles femmes..."

Ah bon? Alors il faut croire que vous êtes un vrai jaloux. Reste à savoir maintenant si vous êtes de gauche ou pas. Moi personnellement je m'en fiche que le voisin soit plein aux as (tant mieux pour lui). En quoi sa situation a un effet dans la mienne hein? En rien!

Écrit par : Caïus | 25/08/2013

@Caïus:
La jalousie c'est pas un truc de gauche ou de droite... c'est mental, un état d'esprit pas bien beau mais qui fait souffrir celui qui tombe là-dedans. Ça fait partie des faiblesses de l'humain. Je pense que l'on peut en "guérir" contrairement à l'orgueil

Si je suis un vrai jaloux ? J'ai sûrement éprouvé ce sentiment détestable comme tout le monde. Heureusement je me suis sorti. Et je n'en ai strictement plus rien à battre des guirlandes des autres.

Mais j'ai tout-de-même davantage de compassion pour les aigris que pour les vaniteux et les orgueilleux.

Écrit par : petard | 25/08/2013

"La jalousie c'est pas un truc de gauche ou de droite.."

Pour moi cela est bien plus un truc de droite que de gauche. La véritable gauche est synonyme de solidarité. Le jaloux qui vote à gauche se trompe de camp. D'ailleurs souvent des déçus "de gauche" votent ensuite pour la droite extrême.

Écrit par : Caïus | 25/08/2013

La jalousie est fonction surtout du taux de testostérone dans le sang. La testostérone est-elle de droite ou de gauche ? Les gens de gauche ne sont pas tous sans couilles, même si souvent sans culottes...

Écrit par : Géo | 26/08/2013

Puisque que René Girard est cité, ne pourrions-nous pas considérer que l'élite salariale visée fait office de bouc-émissaire, sacrifiée pour apaiser les tensions de rivalités mimétiques exacerbées et risquant de dégénérer en violences sociales?
Puisque le sacrifice est moins douloureux qu'une lapidation en bonne et due forme, ce serait là une forme sacrificielle apaisée qui pourrait rétablir la cohésion du corps social à moindre frais (de violence).
J'ai été très impressionné par les émeutes de Londres, pensant y voir une expression de la "peste" telle que décrite par R.G.
S'il faut encore passer par des formes de lynchage soft pour éviter ces explosions de fureur, ce peut être un bon compromis démocratique, en attendant que la société progresse et se libère de ses démons mimétiques.
Néanmoins, l'initiative met le doigt sur un point chaud de nos sociétés et il s'agit de le manipuler avec la plus grande subtilité pour éviter les éruptions.
La tension n'existe que parce que l'argent est l'enjeu quasi universel, reconnu par tous. Une société assez mûre pour dédaigner l'argent comme enjeu serait libre de cette tension.
J'avoue que cette initiative me laisse perplexe. Si elle échoue, les tensions auront été avivées sans être résolues. Si elle passe, elle risque de modifier les règles autour de l'enjeu argent de manière trop brutale pour être pacifiquement absorbée.
Doute et perplexité. Mais maintenant que le feu a pris, il faut l'éteindre et voter oui, j'imagine.

Écrit par : Del Nogal | 28/08/2013

EXCELLENT - BRAVO!

Superbe et pertinent - à diffuser largement!

Écrit par : Das Kapital | 28/08/2013

Les socialistes, jaloux, vous voulez rire? Ce sont des vertueux qui défendent le plus démuni. Ils manifestent pour une meilleure répartition des richesses. Et pourtant, le socialisme aujourd'hui élevé au rang de dogme, de religion culpabilise tout citoyen qui ne pense pas comme lui.

Et pourquoi les socialistes se priveraient d'insulter les patrons qui, le plus souvent ont travaillé dur pour distribuer de l'ouvrage à l'ouvrier? C'est pour leur fonds de commerce. Il faut bien jour après jour distiller la haine pour conquérir le pouvoir. Les socialistes l'ont bien compris et ne se privent pas de titiller les plus vils instincts de l'homme.

Et lorsque les vertueux socialistes sont au pouvoir, ils s'approprient la richesse du peuple, comme personne. François Hollande vit dans un Palais, entouré de serviteurs,de nombreux travailleurs de l'ombre que le Président vertueux a certainement oublié d'augmenter leur salaire.

Le socialiste François Hollande au pouvoir n'est ni plus bon ni plus mauvais qu'un autre. Il le devrait l'être normalement meilleur puisque la base du socialisme est le partage des richesses.

Les socialistes donneurs de leçons, plus vertueux que les autres, si vous doutez encore, regardez le train de vie de François Hollande et de ses ministres.

Écrit par : Noëlle Ribordy | 28/08/2013

"Les socialistes donneurs de leçons, plus vertueux que les autres, si vous doutez encore, regardez le train de vie de François Hollande et de ses ministres."

La jalousie suinte du message de Noëlle Ribordy.

Écrit par : Marcel | 28/08/2013

A Marcel, je trouve que votre analyse du texte est précipitée et vos conclusions hâtives ne correspondent pas à la réalité.

L'écume de la jalousie
Jaillit aux bords des lèvres
A l'homme pris de mauvaises fièvres
Malade de haine et de convoitise.

Écrit par : Noëlle Ribordy | 29/08/2013

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