28/08/2013

Le communisme suisse

Tout a commencé à Vevey. En 2010, un pont avait besoin d'une barrière anti-suicide. La chose fut examinée, puis votée. Le canton et la ville se mirent d'accord sur un projet budgeté à 666'000 francs – sans références lucifériennes. C'est-à-dire 883 francs par mètre de grillage. Jaune et moche. On aurait pu, on aurait dû... je ne vais pas jouer au général après la bataille. D'autant que ce n'est pas une bataille : c'est de l'administration cantonalo-communale et si j'ose l'expression, tout le monde s'en contrefout. Je suis juste admiratif devant un tel étalage d'absurdité et de gaspillage combinés.

 

Puis j'ai constaté, peu à peu, que le symptôme ne s'observait, pas qu'à Vevey, mais sur l'ensemble de notre territoire. Cela me rappelle mes leçons d'histoire du 19e siècle, et le fameux épisode des ateliers nationaux. Après la révolution de 1848, un gouvernement provisoire (très provisoire, il ne dura que 3 mois) décida que les chômeurs parisiens avaient un droit au travail. On créa donc une institution dont l'objet était d'employer, de diriger et de payer des chômeurs dans diverses tâches.

 

Au début, on leur donna des travaux de terrassement. Mais leur nombre s'accrut si considérablement que les désoeuvrés furent bientôt plus nombreux que les employés. Payés à rien foutre, donc. Ainsi on les employa précisément à cela. Comme il ne fallait pas que cela se sache, on leur donnait l'ordre, par exemple, de déraciner des arbres là pour les replanter ici. De creuser des fosses là pour remettre la terre ici. Jusqu'à ce que les bourgeois remportent les élections et renvoient tout ce petit monde et leurs illusions au vestiaire.

 

En parcourant les routes de nos cantons, j'ai de plus en plus la nette impression que nous sommes entrés dans l'ère des ateliers nationaux. L'idée n'est pas de se plaindre des éventuels ralentissements dus aux travaux. On doit juste constater qu'en Suisse, en comparaison avec le reste de l'Europe, les travaux routiers ont lieu presque tout le temps, presque partout, et presque sans arrêt, sur toutes routes, sur toutes les autoroutes et dans toutes les villes. C'est comme si la totalité de nos voies de communication n'avaient jamais subi de rénovations depuis l'époque de Jules César et que nous devions soudain, partout, remplacer les lourds pavés de granit par de l'asphalte.

 

La chose ne s'arrête pas aux routes. Les immeubles sont à la même adresse. Lorsqu'on les construit, on fait en sorte qu'ils soient résistants aux éruptions volcaniques et aux glaciations et aux typhons, tout ça avec un label Minergie et un abri anti-atomique (et si possible atrocement moche, mais c'est hors sujet). Cette façon de construire est un gouffre à pognon et à ennuis. Nous vivons dans une société mobile : on ne construit plus de maison pour huit générations, mais pour une seule, voire une demie, à tout casser. Nous devrions par conséquent commencer à imiter les Américains qui construisent léger, pour 30 ou 40 ans. Au-delà desquels on rase et on reconstruit.

 

Ce qui coûte beaucoup, beaucoup moins cher que les nécessaires travaux de rénovation auxquels nos indestructibles bunkers nous obligent. Car nous rénovons, sans cesse, partout, dès que la peinture extérieure a bougé d'un seul échelon de pantone. Les chantiers, rien qu'autour de chez moi ou de mon bureau, sont constants. C'est comme si nous sortions d'une guerre et qu'il fallait tout reconstruire. On voit partout des grues, des pelles mécaniques et des ouvriers. Et quasiment pas de résultat, sinon les rutilants chenaux de cuivre pour lesquelles au moins deux camions-grue auront été nécessaires.

 

Je ne vais pas rallonger la liste des absurdités. Car presque tout fonctionne comme cela chez nous. Nous avons du fric, alors nous justifions. Les élus créent des obligations, des règles, des normes, des labels. Qui nourrissent artificiellement des corps de métier, des industries, des fournisseurs. Tout le monde s'agite, s'affaire, plus personne n'a le temps de rien faire, nous sommes en plein boom économique et il faut que ça se voie. « Pas avant trois mois! », est la réponse qu'on vous fera dès que vous avez besoin d'un maçon, d'un serrurier, d'un carreleur ou d'un électricien.

 

La machine s'entretient toute seule. Nous créons nous-mêmes nos propres emplois fictifs, qui nous permettent de construire des immeubles, de consommer et de créer de nouveaux emplois fictifs. Et tandis que nous retapons nos routes et nos maisons et que nous construisons partout des bunkers résistants aux chutes de météorites, nous nous gargarisons de notre étonnante santé économique, de notre vitalité grâce à laquelle nous ne nous endormons pas sur nos lauriers, nous au moins.

 

J'apparente ce système aux ateliers nationaux, qui préfiguraient le communisme de 1871. Car en réalité notre économie, sous bien des aspects, est communiste. Sous des dehors résolument libéraux et capitalistes, nous fonctionnons en fait en vase clos, dans un corporatisme éhonté, l'état agissant comme une voie de transmission telle que décrite plus haut pour s'assurer que tous, partout, ont quelque chose à faire. Qu'importe si ça ne sert à rien, si ça détruit activement le peu de nature qui nous reste, si ça crée les conditions idéales d'un éclatement de bulle d'ici quelques années, si ça nous entretient dans un marché du travail irréel dont l'ouverture des frontières paraît, à très juste titre, être le pire ennemi.

 

 

Ce déluge d'activité oiseuse et artificielle nous permet en plus d'avoir collectivement l'impression que nous sommes utiles. Or l'agitation est le contraire du mouvement. Pendant que nous discutons des barrières anti-suicide d'un petit pont, ce qui suscite de nombreux articles dans toute la presse locale des débats sans fin aux parlements communal et cantonal, à peu près tout ce qui constitue le coeur du débat de société nous échappe. Occupés à planifier nos vacances en Algarve et à calculer l'épaisseur de l'isolation de nos maisons, nous n'en demandons en fait pas mieux.

24/08/2013

La jalousie, insulte idéologique de droite

Il y a quelques jours, un texte a paru dans un journal économique intitulé « L'initiative de la jalousie ». Sous la plume d'un jeune avocat de droite, politicien prometteur qui proteste fort helvétiquement (incapacité chronique à dire les choses telles qu'elles sont, ndlr) son absence complète de jalousie quand bien même c'est un des ressorts vitaux de sa carrière, ce texte distille, sous un titre accrocheur, un texte d'une étonnante banalité de pensée. Cette banalité, et le ton un peu badin de son auteur, nous feraient presque oublier la violence idéologique de ce texte, d'autant plus saisissante que son auteur en est inconscient.


La jalousie dont il est question, c'est celle dont l'auteur accuse les gauchistes d'être victimes. L'objet exact de ce texte, l'identité de son auteur et la cible précise de ces accusations sont sans intérêt. Ce qui doit nous occuper, c'est cette seule accusation de jalousie. Car cette accusation s'est répandue dans la pensée de la nouvelle droite européenne et américaine depuis une dizaine d'années avec une remarquable constance.


Comme René Girard l'a démontré avec sa théorie du désir mimétique, la jalousie est l'un des ressorts indispensables de notre société. Sans jalousie, point de publicité, qui nous incite à désirer ce que nous ne possédons pas, et à le jalouser chez ceux qui le possèdent. Sans jalousie, point d'accumulation compulsive d'objets inutiles, sensés à la fois nous guérir de notre propre jalousie et la susciter chez nos semblables. Sans jalousie, point de sacrifice de sa propre vie dans des métiers ingrats et inutiles, au libellé prestigieux pour seule consolation, sans autre but que d'obtenir le plus gros salaire possible. Sans jalousie, point de divorces en cascades, sensés tarir chez un conjoint la soif d'obtenir une épouse plus désirable que celle de son voisin. Etc, etc, etc.


Et comme la jalousie est indispensable à notre société, celle-ci nous incite tous les jours à être jaloux. C'est le fameux « Greed is good » du personnage de Gordon Gekko dans Wall Street d'Oliver Stone. Dans une sorte de darwinisme social qu'Hitler affectionnait (point Godwin atteint), il nous est partout susurré à l'oreille que nous devons désirer tout ce que nous ne possédons pas encore. Que là réside la clé de notre bonheur et de notre épanouissement. On nous implante la jalousie, cette maladie de la constante insatisfaction et de la haine d'autrui, dès le biberon, en espérant que cela réveillera chez nous le battant, le vainqueur assoiffé de médailles.


Et pourtant la droite, à longueur de textes et de programmes électoraux, n'a bientôt plus que ce seul mot en bouche pour stigmatiser la gauche. A les croire, un gauchiste serait jour et nuit consumé par la jalousie des gens qui ont réussi, c'est-à-dire des riches, puisque c'est l'unique mesure disponible. Ainsi tout projet de redistribution de la richesse proposé par la gauche se fait immédiatement coucher sur la bascule de cette universelle guillotine: la jalousie. Toute critique d'une rémunération choquante se fait aussitôt taxer de jalousie. Toute remise en question d'un système économique qui rend les riches plus riches et les pauvres plus pauvres ne peut être que de la jalousie. 


Cette accusation présente donc toutes les caractéristiques du pur procès d'intention. Le mot seul de jalousie devrait suffire à discréditer l'adversaire. Ça n'est ni un argument politique, ni une justification, ni même une explication. En réalité, c'est plus proche de l'insulte que de l'accusation. Et c'est une insulte contre les pauvres bien plus que contre les gens de gauche qui, sous nos latitudes, sont fort souvent aisés. Le riche de la fable est l'honnête victime d'un jaloux pauvre, prêt à pervertir la loi pour parvenir à ses fins. D'une manière générale, le riche est vertueux parce qu'il a réussi, qu'importe comment. Et le pauvre est vicieux parce qu'il n'a pas réussi et encore plus vicieux puisqu'il jalouse le riche.


Et ça n'est pas le moindre des paradoxes de cette insulte. Car si l'on suit l'auteur dans son raisonnementtout le monde, pas seulement les gens de gauche, veut nécessairement être beaucoup plus riche, multi-millionnaire, milliardaire. Ce serait donc là notre unique et universelle condition. Ainsi, ce qui est effectivement un des fondements du libéralisme - vouloir être riche - devient un péché capital chez ceux qui ne partagent pas un enthousiasme total à l'égard de ce système économique. Un homme de droite qui veut être riche est ambitieux. Un homme de gauche qui veut être riche est jaloux.


C'est là qu'intervient la portée idéologique, et très probablement inconsciente, de cette insulte. En mettant tous ses opposants dans un seul panier, l'accusateur construit des généralisations qui ne fonctionnent que dans une théorie abstraite, c'est-à-dire une idéologie. Cette idéologie se manifeste surtout par l'insulte en tant qu'insulte. C'est le prix que paient ceux qui s'essaient à remettre en cause le système économique existant, dont l'auteur est par ailleurs, autant que moi-même, un bénéficiaire immédiat. Si l'on doutait de la virginité de sainte Anne, on était hérétique. Si l'on doutait de l'utilité de la collectivisation, on était réactionnaire. Si l'on doute d'un système qui rend possible et légal un écart relativement soudain et proprement abyssal entre les rémunérations les plus basses et les plus hautes des employés, avec les incalculables conséquences que cela est en train de faire surgir, on est jaloux. Contrit, humilié, le jaloux ne peut que demander grâce, se repentir ou mourir dans les flammes.


Il n'est pas inutile de rappeler que la gauche, dans la grande diversité de ses expressions, est fondée sur le socle idéologique commun des combats sociaux européens du 19e siècle. Pourtant, la droite se refuse systématiquement à se qualifier elle-même d'idéologique. C'est sa coquetterie. Avec une telle attitude, elle échappe aux vicissitudes du temps et se campe en expression éternelle du bon sens, du pragmatisme et du réalisme. Dans une certaine mesure, cette affirmation est vraie. Le capitalisme n'est effectivement pas né dans un livre mais sur les marchés du monde entier, depuis que l'homme est homme.

 

Mais cela fait très, très longtemps que l'humanité a abandonné ces marchés-là pour concentrer, d'une façon croissante, les biens et les pouvoirs dans les mains d'un nombre restreint d'individus et de familles. Ce qui contrevient à l'essence même d'un marché ouvert et dynamique. A la suite d'un siècle et demi de combats et de deux guerres mondiales, les démocraties d'après-guerre ont quelque peu réduit les écarts que le temps avait créé en créant tout à la fois des conditions-cadre économiques drastiques, et une prospérité inégalée dans l'histoire. C'est ainsi qu'on a créé des classes moyennes solides, qui sont la condition sine qua non d'une authentique démocratie. En d'autres termes, pour revenir à un marché équitable et fonctionnel, il était indispensable de faire intervenir le politique au premier plan.

 

Ce système a pris fin avec l'écroulement du soviétisme, nécessaire croque-mitaine des démocraties libérales. Aujourd'hui, le système économique dans lequel nous vivons se caractérise par son absurdité pratique, la destruction inexorable de l'environnement, l'accroissement constant des inégalités et des violences sociales. Mais pour la droite, qui se refuse – c'est une de ses caractéristiques les plus remarquables – à tout examen de l'histoire, ce système n'est rien d'autre que l'expression actuelle du capitalisme. C'est ce dont il faut absolument persister à se convaincre, même quand tout crie le contraire. Toute déviation de cette version est forcément pécheresse.


Il est impossible de justifier, de quelque façon que ce soit, que tel être humain de tel pays gagne S et que tel autre être humain de tel même pays gagne Sx500. Rien, aucun talent, aucun travail, aucune responsabilité ne saurait justifier de tels écarts. Rien, sinon l'idéologie. Et rien ne défend mieux – même si elle pue le désespoir à cent lieues – cette idéologie que l'insulte gratuite et infondée.