16/01/2014

Pourquoi je m'abstiendrai lors des votations populaires

Il existe une vieille blague dont seuls les communistes peuvent tout à fait saisir le piment, mais que les autres peuvent parfaitement comprendre. On demande à Marx, Engels et Lénine s'ils préfèrent une épouse ou une maîtresse. Marx, plutôt conservateur de ce point de vue, opte pour l'épouse. Engels, bon vivant, opte pour la maîtresse. Et Lénine dit qu'il choisit les deux. Lorsqu'on s'étonne de cette apparente voracité sensuelle, il rétorque qu'ainsi il dirait à son épouse qu'il va voir sa maîtresse, et à sa maîtresse qu'il va voir son épouse. Mais alors, demandent les autres, où donc iriez-vous? Et Lénine répond qu'il irait se réfugier dans un endroit reculé. Et pourquoi faire ? Apprendre, apprendre, apprendre, répond Lénine.

 

Notre époque résonne partout de mille injonctions aussi urgentes qu'insupportables. Vite, les Philippines sont victimes d'un typhon : envoyez de l'argent ! Vite, la Syrie est en proie à une guerre civile : signez les pétitions ! Vite, les magasins XYZ soldent tout : faites de bonnes affaires ! Vite, la planète se réchauffe : triez vos déchets ! Vite, la palourde à raies jaunes est menacée : exigez sa protection ! Vite, le nouvel iPhone est enfin sorti : courez l'acheter ! Vite, les étrangers vont souiller notre pays : votez oui à notre initiative ! Vite, l'UDC va souiller nos institutions : votez non à leur initiative ! Etc, etc, etc. Comment imaginer, lorsqu'on est soi-même plongé au milieu d'une telle agitation insensée, incontrôlée et dont les termes changent toutes les secondes, qu'on puisse encore distinguer l'homme de bien de son ennemi ? A partir du moment où les deux sont également agités et insensés, qu'est-ce qui les différencie ? Est-ce que la réponse de Lénine n'offre pas une solution tout à la fois nécessaire et productive, en nous proposant de commencer par réfléchir, et surtout en nous dégageant de tout sentiment d'urgence ou d'obligation ?

 

C'est le premier de mes arguments, et peut-être le plus profond. J'ajoute que cet argument, et tous les autres que je vais énoncer, n'ont en réalité aucune importance. En démocratie, il n'y a de place que pour trois réponses – oui, non, abstention – et les motivations derrière ces réponses sont sans intérêt. Il n'y a pas de place pour les « oui, mais » ou les « pas de cette façon ». Ainsi je m'explique pour une seule raison : j'ai changé d'avis. Ou plus exactement, je n'ai pas changé d'avis, j'ai changé de méthode. J'ai pour l'exercice des droits civiques un respect quasi-religieux, ayant vécu de nombreuses années dans des pays où ces droits sont soit inexistants, soit le fruit de combats sanglants et récents. La question se pose de savoir exactement comment la pratique de ces droits peut être la plus efficace et la plus pertinente.

 

Ainsi j'aurais dû commencer ce papier par une précision d'importance. Je n'ai qu'un seul principe, c'est de haïr les principes. Je ne suis donc pas abstentionniste par principe. Je le suis ici, en Suisse, et uniquement sur la question de la démocratie directe. Je continue d'élire mes représentants, et si d'aventure on venait à me poser une question d'une importance fondamentale, comme par exemple l'entrée ou non de la Suisse dans l'UE, alors je sortirais de ma réserve. En attendant, je m'abstiens.

 

Autre précision très importante. Ma décision n'est pas « anti-système ». Je ne suis ni nihiliste, ni anarchiste, encore moins défaitiste. Notre système est sophistiqué. Surtout, il est le produit d'une histoire complexe et d'un conflit qui dure aujourd'hui encore entre conservateurs et progressistes, entre catholiques et réformés, entre campagnards et urbains, entre les cantons « suisses historiques » et les « nouveaux-venus », etc. Et c'est précisément parce que je connais notre histoire et parce que je me passionne pour nos institutions que je trouve que l'usage que nous faisons de la démocratie directe est indigne de notre histoire. Et que, par conséquent, je m'abstiens.

 

Je réalise que ma position n'a rien d'original et qu'en Suisse elle est même majoritaire dans la plupart des votations. Nous détenons hélas des records d'abstention, ce que les politologues suisses et étrangers sont bien en peine d'analyser autrement que par un verdict de trop plein. Mais ce qui peut choquer certains, c'est que je m'abstienne volontairement et consciemment. En effet l'abstentionnisme est le plus souvent considéré comme découlant de deux causes principales : l'apathie et/ou le manque d'éducation. Et comme je le disais plus haut, mes protestations les plus éloquentes ne feront pas grand chose pour me différencier de l'abstentionniste accidentel, qui ne s'est pas réveillé, qui s'en fout, qui était bourré ce dimanche-là, qui est parti au ski, ou qui n'a jamais voté de sa vie. Pourtant j'ai connu des gens qui votaient pour l'initiative sur les minarets au titre qu'il fallait éviter à l'UDC une défaite trop humiliante. Et qui non seulement se résolvaient à cet usage obscène de leur droit de vote, mais qui s'en vantaient très publiquement. Ainsi je me range du côté des abstentionnistes, sans fierté, mais sans honte non plus. Et si je peux, à titre individuel, représenter quelques-unes de leurs objections, ce ne sera pas inutile.

 

Notre pays repose sur trois piliers d'une grande subtilité institutionnelle et historique : la démocratie directe (semi-directe en réalité), la neutralité, et le fédéralisme. Que l'un de ces trois piliers vienne à flancher ou à céder, l'ensemble de notre pacte serait remis en question. Or sur ces trois questions, de grands chantiers d'adaptation sont nécessaires. Je ne veux pas faire de hiérarchie, tous les trois sont également vitaux. Mais il me semble que la démocratie directe, aujourd'hui, traverse une crise qui menace l'équilibre général d'une façon bien plus aigüe que les problèmes rencontrés par les deux autres piliers.

 

Et tandis que s'effritent les fondations de notre communauté nationale, on me demande, avec des procédures qui coûtent des dizaines de millions, de bien vouloir me prononcer sur les épizooties ou la vaccination en cas d'épidémie. Nos banques sont en train de connaître une adaptation à marche forcée, dans des difficultés que la population est trop contente d'ignorer, alors que la prospérité de tous est en jeu. Et on me demande de me prononcer sur le droit à l'avortement, qui est un acquis depuis des décennies dans notre pays. Ou sur l'opportunité de laisser ouvertes nos portes à l'immigration, quand il est évident que nous ne pourrions tout simplement pas fonctionner sans elle.

 

A travers les années, l'initiative populaire est devenue un instrument électoraliste qui n'est plus que lointainement lié à sa fonction première, qui est d'inscrire une nouvelle loi dans la constitution. Les Français ont la grève, nous avons l'initiative. C'est l'occasion pour les partis, ou pour certains milliardaires ou entrepreneurs, de profiler leur projet, de mettre en avant des individus, de tester des idées, et surtout de créer un buzz médiatique à leur avantage, d'autant plus profitable si, pendant ce temps, les questions embêtantes auront été évitées.

 

Les partis justement, parlons-en. Les initiatives de ces dernières années coûtent de plus en plus cher. On parle de plusieurs dizaines de millions par initiative. Car si gagner une initiative n'est pas forcément une bénédiction (j'en reparlerai), perdre est toujours un problème d'un point de vue électoral. Et voilà un sujet sur lequel je serais heureux de voter : le financement des partis. Or personne n'y est encore parvenu. Aucun parti ne désire s'aventurer sur ce terrain hyper-glissant, tant les histoires de tous les grands partis sont parsemées de turpitudes, en particulier celle de l'UDC et de sa notoire Fondation pour une politique bourgeoise, domiciliée à Zoug. Nous sommes la dernière démocratie occidentale à être infoutue de se mettre d'accord sur le financement des partis politiques. Et nous voudrions dans le même temps nous considérer nous-mêmes comme des parangons de vertu démocratique, comme des modèles du genre. Or il va de soi que lorsque nous échappons à ce contrôle, c'est l'intégralité du jeu démocratique, chez nous, que je suis en droit de considérer très dubitativement.

 

Ensuite, il y a le problème de l'application des lois. Ce problème est tel aujourd'hui que certains vont jusqu'à souhaiter ouvertement la défaite de leur initiative. On se souvient ainsi de Mr Freysinger et de sa mine déconfite lors de la victoire sur les minarets. Diable, pensait-il, il va falloir faire une loi compatible avec nos institutions et avec l'Europe, et je ne suis pas prêt d'en finir. Il avait raison, comme l'histoire l'a prouvé. Thomas Minder se retrouve aujourd'hui face aux mêmes difficultés, lui qui plastronnait au terme de sa victoire inespérée sur les grandes entreprises. Franz Weber a dû se débattre, par avocats interposés, pendant des mois pour imposer sa victoire, et ce n'est pas encore gagné. Bref, qu'on gagne ou qu'on perde, une initiative populaire se retrouve la plupart du temps obligée de reprendre à zéro le processus législatif. C'est absurde, et c'est dangereux. Parce qu'à force de voter sur des objets inapplicables ou abandonnés, ce n'est pas seulement l'initiative populaire que nous discréditons, mais l'ensemble de la démocratie représentative, et le Parlement en particulier.

 

Et sur la question du Parlement, on peut aussi, on devrait, gloser un peu. On me reproche parfois de démissionner et on me demande comment je compte me faire entendre autrement que par mon vote. Je suis, ici et maintenant, en train de m'exprimer démocratiquement et dans le cadre de mes droits civiques. Je considère, peut-être à tort, que mon papier ci-devant a autant, peut-être plus, de poids qu'un vote pour ou contre telle ou telle initiative. Avec Internet, qui centuple ma voix et mon opinion, c'est d'ailleurs le cas plus que jamais. Il m'est aujourd'hui possible de faire connaître mon opinion, en détails et m'appuyant sur une diffusion tout aussi large que gratuite, ce que nos institutions n'ont absolument pas entériné. Notre Parlement est de plus en plus affaibli par les coups de boutoir de Mr Blocher qui en a fait son ennemi personnel et qui considère que seul le pouvoir direct, sans médiation, est envisageable dans son cas. Les autres partis, qui imitent l'UDC dans la course aux initiatives scandaleuses, soit anti-étrangers, soit anti-riches, contribuent directement à ce travail de sape qui mine les fondements même de notre démocratie représentative. En refusant de participer à ce mouvement, je désire aussi signaler mon attachement au Parlement, que je continuerai d'élire, et auquel je serais heureux de voir restituées ses pleines prérogatives. C'est, je crois, le seul moyen de contribuer à lui faire entériner les développements technologiques cruciaux que je mentionne plus haut.

 

J'ai évoqué la figure tutélaire de Mr Blocher. Elle est centrale, dans la politique suisse et dans la réflexion qui l'entoure. Mr Blocher a changé notre façon de faire de la politique. Il l'a déniaisée. On peut le regretter, mais c'est ainsi. Pour y parvenir, il s'est avant tout appuyé sur l'outil formidable que représente l'initiative, grâce à ses poches sans fond et son talent de communicant. Mr Blocher déteste et méprise le Parlement. Il rêve depuis toujours d'un pouvoir personnel, sans médiation, ce que reflétait plus que toutes autres son initiative sur l'élection du Conseil fédéral par le peuple. Il est parvenu, non seulement à « blochériser » toute la droite et une partie de la gauche, il est également parvenu à minimiser considérablement la dignité du Parlement par le biais d'initiatives toujours plus scandaleuses et effarantes de simplisme. Le résultat, c'est que la signification même de la démocratie est en train de se dissiper. La démocratie, c'est avant tout l'existence de contre-pouvoirs. Or notre manière de la pratiquer aujourd'hui consiste à systématiquement retoquer le travail parlementaire et à créer un lien forcément illusoire entre un individu (Blocher, Minder, Weber) et l'ensemble de la population. Ce n'est pas comme cela qu'on fait des lois, qu'on réforme un pays ou qu'on s'adapte efficacement à des circonstances qui évoluent de plus en plus rapidement.

 

Pour en revenir à mes propos du début, je constate que notre pratique de la démocratie directe est marquée par l'agitation, qui, comme le dit le philosophe, est le contraire du mouvement. Et paradoxalement, au lieu de nous faire évoluer et de nous aider à anticiper les bouleversements du monde, nos initiatives populaires sont, de plus en plus nettement, la façon la plus sûre de vitrifier la Suisse dans son vernis des années 80 ou antérieures. Nous ne pratiquons pas trop la démocratie, nous la pratiquons mal, sans le souci de notre histoire et de notre environnement. Nous dépensons toute notre énergie et notre argent dans des débats absurdes qui ne font que retarder tragiquement la nécessaire résolution des questions qui se posent à nous. Nous avons oublié le prix que nos devanciers et nos devancières ont payé pour obtenir le droit de vote. Nous l'avons galvaudé, par ennui, par bêtise, par négligence, par ignorance. Les quelques 46% de votants actuels ne se distinguent plus entre opposants et initiants : ils participent tous à la même course en avant. Une seule chose, invisible, les distinguent entre eux : certains espèrent que cette course pourra faire oublier que l'abstentionnisme est un mal structurel que seuls des remèdes drastiques vont soigner. Les autres espèrent de tout coeur, le sourire du vainqueur déjà sur les lèvres, que cette course les mènera, soit au pouvoir absolu, soit dans le mur. Dans un cas comme dans l'autre, je me retire. Et je vais apprendre, apprendre, apprendre.

Commentaires

Cher David,
Voilà une analyse pertinente!
Depuis quelques années je me pose des questions sur la valeur de notre démocratie directe, du droit d'initiative en particulier et de ses conséquences que tu as brillamment évoquées.
Par contre, je n'ai pas encore fait le pas de m'abstenir dans ces circonstances là..pas encore...
Ce pourrait être l'occasion d'une discussion future entre nous..
A bientôt donc!

Écrit par : jocelyn | 17/01/2014

Attention, géo et corélande vont se retourner dans leur tombe.

Écrit par : Julien | 17/01/2014

Ben voyons. Lisez les blogs TdG...
D'ailleurs, oui, c'est bizarre : pourquoi votre blog n'est-il pas apparu dans la liste normale ? Curieuse plateforme, 24 heures. Un sommeil trop profond ? Narcolepsie ?
A part ça, vous avez déjà eu des aigreurs anti-populaires après l'interdiction des minarets. Votre confiance dans la petite oligarchie des parlementaires est pour le moins étonnante. Et que vous ne voyez pas l'intérêt d'un contre-pouvoir populaire encore plus. Mais c'est vous...et cela a l'air de plaire à vos amis. Grand bien vous fasse !

Écrit par : Géo | 17/01/2014

ahh.....c'est donc ça...un contre-pouvoir populaire...
évidemment..vu sous cet angle...
et..petite oligarchie...
après tout ça comment encore avoir des doutes sur les bienfaits de ce fameux contre-pouvoir...
ah oui...populaire!

Écrit par : jocelyn | 17/01/2014

bof.....sans intérêt!

Écrit par : Corélande | 17/01/2014

Jocelyn, merci pour tes commentaires. Pour les autres, merci, je ne sais pas vraiment pourquoi, mais peut-être l'ignorez-vous vous-mêmes.

Écrit par : David Laufer | 17/01/2014

Tout ça pour ne rien dire!

Écrit par : Machin | 17/01/2014

Votre réflexion est très intéressante (avec un point de vue qui détonne un peu par rapport à ce que j'ai l'habitude d'entendre !)
Mais juste un "détail" rectificatif (qui n'a pas d'incidence majeure dans votre réflexion, mais qui a son importance pour au moins une moitié de la population) : l'avortement n'est pas un droit acquis depuis des décennies en Suisse. C'est au contraire très, très récent : votation de 2002. Je pense que pas mal d'Espagnol.e.s rêveraient en ce moment que ce droit puisse être acquis définitivement....

Écrit par : Karine Texier | 17/01/2014

En fait, vous laissez de côté un fait très important. Pour lancer une initiative, il faut l'appui de 100'000 citoyens au sens strict du terme : politiquement capables. Peut-être faudrait-il pour avoir le droit de faire signer une initiative qu'un certain débat ait lieu avant. Une information générale par les autorités qui cadrerait les tenants et aboutissants. Mais c'est une façon de dire que les citoyens ne sont pas vraiment responsables. Un tantinet élitaire, et c'est une tendance constante chez vous.

Écrit par : Géo | 18/01/2014

"Et je vais apprendre, apprendre, apprendre."

Puis-je vous suggérer de ne pas omettre la dimension territoriale de la nature humaine. Ce ne sera pas superflu puisque vous découvrirez non seulement quelques indications à propos du vote helvétique, mais également pourquoi les Finlandais ont tenu tête à l'URSS en 1940, pourquoi les Nord-Vietnamiens l'ont emporté sur les Ricains, pourquoi les Algériens ont pris les armes contre la France, pourquoi les Afghans ont tenu en respect aussi bien les Soviétiques que les Yankees, pourquoi les Irakiens n'ont pas cédé devant ce que la technologie militaire peut mettre de mieux en ligne pour anéantir un ennemi.

Écrit par : Bois-Guisbert | 18/01/2014

"...paradoxalement, au lieu de nous faire évoluer et de nous aider à anticiper les bouleversements du monde..."

Le principal bouleversement du monde que nous devons anticiper, c'est l'envahissement par les surplus de populations, aux performances économiques calamiteuses, des pays chaotiques du tiers monde, et le sous-développement qui est son corollaire observable notamment en France et en Italie.

Écrit par : Bois-Guisbert | 18/01/2014

Les commentaires sont fermés.