14/02/2014

Réformons notre démocratie directe!

Les résultats de la votation de l'UDC ne sont pas choquants en ce qu'ils reflètent notre xénophobie. Cela, personne ne peut prétendre s'en étonner. Il ne s'agit d'ailleurs pas d'un phénomène suisse. Je ne serais pas étonné qu'en France, en Italie ou en Angleterre, une telle question eût été acceptée par une proportion plus plus importante de la population. A ceux qui persistent à prétendre que ces résultats ne traduisent pas une réaction xénophobe, il faut demander pourquoi la question de l'UDC ne fut pas : « Etes-vous en faveur de la suspension de la libre-circulation avec l'Union Européenne ? », puisque c'était bien là le fond du problème. Ainsi, si la votation est passée, c'est précisément parce qu'elle désignait un ennemi et l'offrait aux électeurs en agneau sacrificiel. Et qu'elle évitait soigneusement d'évoquer le sujet, avec cet art consommé du spin que seul l'UDC semble maîtriser dans ce pays. Ces résultats sont malgré tout scandaleux, mais pour beaucoup d'autres raisons dont je voudrais faire ici le bref inventaire.

 

Le premier scandale consiste en ce que cette victoire de l'UDC n'aboutit à strictement rien de concret. Voilà cinq jours maintenant que tout le monde se renvoie la patate chaude, que les partis multiplient les propositions paniquées, que les éditorialistes de droite invoquent la constitution et que ceux de gauche invoquent la responsabilité du parti initiant. Nous constatons donc, une fois de plus, que nous avons répondu à une question qui n'engageait personne, et surtout pas ceux qui nous la posaient. Nous avons eu l'occasion de nous exprimer, de pousser un coup de gueule, mais pas de légiférer. Or c'est tout de même l'objet principal de cet outil démocratique dont nous sommes si fiers. En quelque sorte, nous avons procédé à un sondage national. Ni plus, ni moins. Et plus que le résultat de dimanche dernier, c'est l'avenir qui m'inquiète désormais. Personne ne possède le début de la moindre solution concrète. Ce qui, comme d'habitude, va coûter au Parlement des années de travail probablement vain. Ce dont se servira l'UDC pour fustiger son apparente inutilité. Ce qui me fait poser la question : outre le fait que l'UDC a récolté la majorité des voix, en quoi, très exactement, consiste sa victoire ?

 

Le second scandale, c'est que, une fois de plus, seule une moitié des votants s'est déplacée. Et non seulement tout le monde trouve cela normal, mais les commentateurs s'enthousiasment à l'idée que les 50% ont été dépassés cette fois-ci. Un bref coup d'oeil aux statistiques des participations nous révèle que la moyenne annuelle n'a dépassé ces 50% qu'en deux occasions : en 1992, 52%, et en 2005, 51,2%. En 2012, la moyenne annuelle était de 38,5%. Ce qui revient à dire que la plupart des 5 millions de votants de ce pays ne se déplace simplement jamais. Ce qui revient aussi à dire que nous vivons sans le dire dans une démocratie censitaire où une majorité éduquée, urbaine et aisée décide pour le reste. Le reste qui a compris depuis un certain temps qu'il comptait pour des prunes. Et que quatre dimanches de votations par an n'avaient aucune influence quelconque sur l'accroissement continu des inégalités, sur les destructions diverses de notre environnement et sur le renchérissement du coût de la vie.

 

Le troisième scandale, c'est que personne n'est fichu de donner ne serait-ce qu'une très vague estimation du coût financier de cette votation. Des millions, c'est certain. Mais combien de millions exactement ? depuis combien de temps ? de la part de qui ? en faveur de qui ? Là-dessus, rien. Le vide sidéral. Un enfant comprend que si Nadal se dope à mort avant un match et que Djokovic ne se dope pas du tout, on peut tout aussi bien regarder un film ou faire la sieste au lieu de regarder un match truqué. Notre démocratie directe est truquée, et dans des proportions qu'il est effrayant de considérer. A ceux qui rétorquent que seules les idées comptent, je suggère de proposer que, lors des prochaines initiatives populaires, les partis politiques, les syndicats et les associations faîtières s'engagent sur un budget de zéro franc. Les commentaires du dimanche soir me rendent de plus en plus malades, lorsque j'entends les journalistes et les politiques qui se félicitent du bon déroulement du scrutin. Le scrutin, chez nous, est opaque, pipé, et personne ne semble vraiment s'en soucier. C'est pourtant une des conditions de base de toute forme de démocratie. Pas chez nous, apparemment.

 

Le quatrième scandale – il y en a encore plein d'autres mais je m'arrêterai là – c'est que les principales victimes de ce scrutin, outre les étrangers qui vivent en Suisse, sont nos trois piliers institutionnels : la démocratie directe, la neutralité et le fédéralisme. La démocratie directe, une fois de plus, a été abusée pour toutes les raisons que je cite plus haut. La neutralité a été brusquée parce qu'est en train de s'imposer une conception de celle-ci tout à fait contraire à celle qui a fait notre force et notre prospérité depuis des siècles : une neutralité conçue comme une cessation des échanges humains et idéologiques entre nous et nos voisins immédiats, c'est-à-dire non plus une neutralité mais un isolement complet et volontaire, contrairement à la neutralité active et engagée dans les échanges de toutes sortes avec le monde extérieur. Enfin le fédéralisme a été profondément violenté lorsqu'il est apparu que les cantons romands et les cantons alémaniques, à deux exceptions près, se sont opposés à cause de la manière dont le débat a été engagé par les initiants, qui ont insisté lourdement sur les cantons urbains qui, sensément, décident pour les autres. A cela on ajoute les propos proprement insultants, mensongers et répétés de Mr. Blocher contre « les Suisses-romands », ce qui ne veut rien dire, et on a une idée de la situation générale.

 

Notre démocratie directe est un outil fantastique. Il doit pouvoir nous aider à résoudre nos problèmes, à préparer l'avenir, à renforcer nos défenses, à adapter notre économie et à faire se rencontrer les diverses parties d'un pays très particulier qui n'est pas une nation. En l'état, il ne sert strictement que les intérêts des plus riches, des plus bruyants et des plus scandaleux, dans un concours de décibels que rien ne semble pouvoir arrêter. Pendant ce temps, les problèmes concrets auxquels nous faisons face en tant que collectivité nous échappent et sont repoussés aux calendes. Nous avons laissé ce système se corrompre, notamment parce qu'il semble inconcevable de ne pas voter sans perdre aussitôt tout crédit. Or tant que nous voterons, rien ne pourra changer. Il est essentiel de redonner à notre démocratie directe toute sa valeur et tout son poids dans le processus législatif de ce pays. Pour cela, réformons-la en profondeur :

 

  1. FINANCEMENT : rendons son financement transparent et établissons des règles de conduite de manière à préserver une égalité des chances entre initiants et opposants ;

     

  2. SIGNATURES : relevons le nombre de signatures nécessaires à un pourcentage de la population, par exemple 4% comme le prévoit la constitution genevoise ;

     

  3. COMPATIBILITE : obligeons les initiants à s'assurer, avec le tribunal fédéral et le Parlement, de la compatibilité du projet avec notre constitution et les lois supranationales ;

     

  4. APPLICATION : obligeons les initiants à déposer un projet immédiatement applicable en cas de victoire, de manière à bien poser le débat.


Si ces quelques réformes se concrétisent, nous aurions une chance de redonner leur voix à la moitié des votants qui, avec moi, ont préféré se taire que se prêter à un jeu qui dégrade nos institutions autant que notre cohésion nationale.

Commentaires

Je vois plusieurs erreurs de jugement dans vos propositions. Ce qui saute aux yeux, c'est : "il faut demander pourquoi la question de l'UDC ne fut pas : « Etes-vous en faveur de la suspension de la libre-circulation avec l'Union Européenne ? "
La Suisse ne fait pas partie de l'UE et le Lichtenstein a obtenu une limitation de son immigration. Pourquoi pas nous ? Le rythme de 80'000 personnes par an est insoutenable et pour parler comme vous, un enfant de dix ans peut s'en apercevoir.
La plupart des progressistes comme vous ont toujours "développement durable" à la bouche. Alors, c'est seulement pour les autres, seulement quand cela vous arrange ?
Le deuxième point : vous auriez voulu que l'application soit déjà donnée avec l'initiative. C'est une hérésie par rapport au fonctionnement politique de la Suisse et c'est juste un truc pour faire perdre les initiants. Vous vous laissez influencer par les réactions convenues de la Commission européenne. Faut-il vous rappeler qu'elle n'en a plus pour très longtemps ?
Nous avons déjà un très fort contingent d'étrangers, les Européens en sont conscients. On peut donc négocier un frein, une limite à la libre circulation des personnes, quoi qu'en disent les extrémistes du dogme. Je prends les paris quand vous voulez...
Quand à vos accusations de xénophobie, mon avis est que tant de mauvaise foi vous déshonore. Demandez à vos amis français ce qu'ils penseraient de 1% de plus par an de leur population : 650'000 personnes de plus dans leur marché du travail au lieu de 200'000...

Écrit par : Géo | 14/02/2014

Je voudrais signaler à l'honorable compagnie, que sur l'ensemble du pays, sous déduction d'un seul canton, le NON l'a emporté de 24'500 voix. Pour obtenir la victoire du OUI il faut ajouter aux totaux les résultats du Tessin, où le OUI a écrasé le NON de 44'000 voix.

Or, il faut encore savoir que le Tessin était le canton qui vit déjà dans la Suisse de demain, du point de vue des conséquences d'une libre circulation effrénée.

Donc, on peut tout à fait avoir une autre vision des choses que M. David Laufer, et aussi rationnellement fondée que la sienne. Comme le confirme, par son titre, le commentaire d'Antoine Menusier dans "Le Monde" du 10 février, "En voulant stopper l’immigration de masse, la Suisse choisit l’identité avant la prospérité".

D'autres pensent qu'une part importante de l'électorat a préféré une qualité de vie à cette même prospérité - que l'immigration ne garantit en aucun cas - et c'est le cas de Marie-Hélène Miauton, dans "Le Temps" du 10 février également :

"...il s’agit avant tout d’un vote écologiste. Toute la Suisse est devenue écologiste, d’une manière ou d’une autre. Lorsque l’on parle du vote des «campagnes», il ne s’agit pas d’agriculteurs, qui ne représentent plus qu’une petite part de la population. Il est question de gens qui ont choisi de vivre en campagne. Ceux-là ne veulent pas de nouvelles constructions, de routes, de logements…"

Cela signifie, contrairement à ce que pensent certains, que nous ne sommes pas en présence de réactionnaires passéistes et nostalgiques d'une Suisse n'ayant jamais existé, mais de gens cultivant une idée assez précise de ce qu'ils ne veulent pas que leur patrie devienne. Et il vaut peut-être mieux ne pas trop les asticoter, parce que si on les agace de trop, ils sont capables de déposer un gros OUI dans l'urne en faveur de l'initiative Ecopop.

P.S. - Pour ce qui est de la participation, je considère comme significatif, fiable et représentatif de tout un peuple, le résultat d'un sondage grandeur nature portant sur un échantillonnage de trois millions de personnes, à 90'000 près.

Écrit par : Bois-Guisbert | 14/02/2014

80'000 personnes par an
80'000 personnes par an
80'000 personnes par an
80'000 personnes par an
80'000 personnes par an
80'000 personnes par an
80'000 personnes par an
...

Ok, mais encore?

...

C'est le seul, l'unique, l'obsessionnel argument que nous avons entendu durant cette campagne de la part des initiants. Ce chiffre est idiot, il est trompeur et il ne signifie absolument rien du tout s'il n'est pas, comme se garde bien de le faire l'UDC, mis en rapport avec les autres réalités de ce pays.

Écrit par : david Laufer | 14/02/2014

@David Laufer : vous n'auriez pas dû vous abstenir de voter ;-).

Écrit par : JFH | 14/02/2014

Cela a déjà servi deux fois, pourquoi pas une 3ème (merci Lucas Thorens...):
"Chef : Qu'il y a-t-il de mieux dans la vie ?
guerrier : L'immense steppe, un rapide coursier, des faucons à ton poing et le vent dans tes cheveux.
Chef : Faux ! Conan, qu'il y a-t-il de mieux dans la vie ?
Conan : Écraser ses ennemis, les voir mourir devant soi et entendre les lamentations de leurs femmes.
Chef : C'est bien."
Mais vos lamentations sont très bien aussi, DL...

Écrit par : Géo | 14/02/2014

Si cette votation a permis aux xénophobes et anti-européens de s'exprimer, il n'y a pas eu que ça, et c'est sans doute la raison du "oui".

Il y a le fait d'une augmentation de la population qui pose souci. Personne ne veut que la Suisse deviennent un autre Singapour. Ceux qui souhaite une autre société qui gère la croissance 0 ont probablement voté "oui".
Les problèmes comme les infrastructures qui ne suivent pas l'augmentation de la population.
Les sous-enchères salariales.
Et le fait que certaines personnes, sans être xénophobe, aiment se sentir chez elle. Entendre parler les gens avec l'accent du coin, les réconfortent dans ce monde globalisé, il n'y a pas de xénophobie dans ce genre de réaction tout à fait naturelle.

Le succès de cette votation à rassemblé de l'extrême gauche à l'extrême droite, mais pas pour les mêmes raison.

Quant à la démocratie directe, il reste le plus démocratique même dans ces imperfections. Et si le peuple n'a pas toujours raison, il peut toujours revenir en arrière.

Écrit par : roket | 15/02/2014

Réformer oui! Mais comment et pourquoi?

Montesquieu l'a dit il y a fort longtemps (l'Esprit des Lois / Genève / 1758):

«C'est une expérience éternelle que tout homme qui a du pouvoir est porté à en abuser»
Et, pastichant le Grand Homme, j'ajoute que, pour éviter que les hommes de pouvoir n'en abusent, il est indispensable de réformer les lois. Que, dans l'une d'entre elles, il soit clairement déterminé que le pouvoir doit arrêter le pouvoir.

Écrit par : Père Siffleur | 16/02/2014

4% c'est beaucoup trop. Est-ce que vous avez déjà participé à une récolte de signatures ? Parce que déjà c'est long, alors si vous dîtes qu'il en faudrait deux et demi fois plus, et ben je dis "faux! (nul! zéro!)".

Vous dîtes vous-même que c'est un outil formidable. Alors pourquoi vouloir le saborder ? Parce qu'un résultat ne vous plaît pas ? Allez, soyez bon joueur (et meilleur citoyen en votant).

Écrit par : Fufus | 17/02/2014

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