23/02/2014

Peut-on être Suisse et patriote?

Le 9 février 2014 aura vu fleurir une expression particulièrement regrettable. Partout sur Facebook ou dans les commentaires des articles, on a pu lire le même slogan et ses quelques variantes: « J'ai honte d'être Suisse ». On peut être sensible au sentiment de dégoût exprimé par les perdants, à leur haut-le-coeur face à ce qui est interprété comme une xénophobie désormais institutionnalisée. Mais déclarer qu'on a honte de son pays tout entier ou seulement d'en être le ressortissant est absurde et moralement injustifiable. Il y a là une sorte de xénophobie réflexive, contre soi-même et contre ses semblables. Cela revient à dire: « Je déteste le racisme et les Suisses », parmi lesquels on revendique en plus sa place dans une sorte d'auto-accusation calviniste, qui tire fierté et justification de sa mortification publique. Staline applaudirait.

 

Cet épisode, heureusement vite dégonflé, révèle un courant plus profond dont nous devons l'émergence à Christoph Blocher. Il n'est pas exagéré en effet de soutenir que M. Blocher a importé en Suisse la notion de patriotisme, qui est une expression presque entièrement étrangère à nos institutions et à notre histoire. Le patriotisme est une notion subjective dont les théories sont aussi nombreuses qu'il y a de théoriciens, et mon texte n'y échappe pas. On s'accordera sur le fait que la patrie, et le patriotisme, sont des notions essentiellement guerrières. Il n'y a pas de patrie sans nation. La nation est une notion froide et politique née de la guerre, de la libération, du sang versé, du sacrifice des générations. La patrie, c'est l'âme et le coeur de la nation. On ne chante pas, on ne verse pas de larme, poing sur le coeur, en hommage à sa nation, mais à sa patrie. On se souvient et on célèbre le soldat tombé pour la patrie, pas pour la nation.

 

Or depuis 1992, le parti de M. Blocher a fait du patriotisme une valeur centrale de son programme de son parti, de son attractivité et de sa progression. Il est le seul politique suisse à faire un usage constant dans ses discours de notre histoire et de nos écrivains, même ceux, comme Frisch ou Meienberg, qui ont pourtant défendu des idées radicalement opposées aux siennes. C'est encore à M. Blocher que l'on doit ces deux indispensables dogmes historiques: l'existence d'une continuité historique établie de Guillaume Tell à nos jours d'une part; et l'insistance obsessionnelle sur la neutralité totale de la Suisse durant la Seconde guerre mondiale (et par conséquent la haine viscérale contre le Rapport Bergier, véritable marqueur politique). Que ces dogmes soient scientifiquement erronés ne devraient pas escamoter un point crucial: M. Blocher est le seul politique qui ait offert à ses électeurs ce qu'on pourrait qualifier de « vision » de la Suisse. Et cette vision, c'est le patriotisme. Le patriotisme, en Suisse, présente plusieurs avantages politiques.

 

Le premier avantage consiste à distordre notre propre perception de notre pays. Comme le patriotisme est avant tout l'apanage de grandes nations guerrières et conquérantes, la Suisse, dans son discours, prend soudain des allures de puissance coloniale. C'est ainsi qu'est née cette insupportable marotte cocardière qui fiche des drapeaux suisses partout, dans toutes les pubs, sur toutes les tasses à café, les devantures de bistrot et sur tous les produits de consommation de masse. L'économie a donc parfaitement compris le message: pour être vendus, affirmons haut et fort notre suissitude. L'autre avantage est bien plus utile. Il consiste pour M. Blocher et son parti à privatiser en quelque sorte l'amour de la Suisse, qui devient soudain dans leurs bouches le privilège de ceux qui pensent exactement comme eux. D'où ce slogan hallucinant de 2011: « Les Suisses votent UDC ». Ainsi la posture qui consiste à afficher partout que « j'ai honte de la Suisse » est-elle un dommage collatéral de cette appropriation abusive: comme seule l'UDC et ses électeurs affichent leur amour de la Suisse, mon opposition consistera à afficher ma haine de la Suisse. La boucle est bouclée, et M. Blocher fait sauter la banque électorale.

 

C'est dans cette perspective qu'on doit comprendre les récentes déclarations de M. Blocher sur la faible conscience nationale des Romands. Comme il a défini les contours et le catéchisme de l'amour de la Suisse, il peut tout aussi bien, comme un Vatican ou un Komintern, déterminer qui ne les respecte pas. Qui est un bon Suisse, qui est un mauvais Suisse. Or les Romands ont voté contre son initiative. Ils clament leur honte d'être suisses. Ce sont donc de mauvais Suisses. La logique est imparable. Il serait temps d'y répondre et de cesser, non seulement d'avoir honte de son propre pays, mais surtout de laisser une petite frange de l'électorat s'arroger le privilège exclusif de l'amour de la Suisse. Tant que M. Blocher et les siens se battront seuls sur ce terrain, ils continueront à gagner. Tant que personne, en face, ne leur contestera ce monopole et en questionnera la légitimité, la Suisse continuera à se diviser de plus en plus profondément entre « vrais » et « faux » Suisses.

 

Notre histoire est d'une richesse et d'une complexité extraordinaires. Ce qui constitue notre unité n'est pas le fruit de quelques têtes tranchées ou de défenestrations. Nous ne nous sommes pas mariés dans le sang. Nous sommes avant tout le fruit des pressions extérieures et de contraintes, et de notre intelligence collective à en tirer profit. Entourés de géants belliqueux, dénués de ressources naturelles, accrochés à des coteaux escarpés, nous sommes sortis du 20e siècles sans une égratignure ou presque, paisibles, prospères et unis. Qui peut en dire autant? Le patriotisme, comme le nationalisme, sont des notions qui, fort heureusement, ne trouvent pas d'acte de naissance dans nos contrées. Il y a là une singularité et un trait de caractère dont je veux pouvoir tirer fierté sans me faire immédiatement taxer, soit de révisionniste, soit de fasciste. Non, il est historiquement absurde de vouloir être, et patriote, et Suisse. Mais il est parfaitement possible, et joyeux, et vertueux, et nécessaire, d'être Suisse et d'aimer son pays dans l'acceptation de toute sa complexité historique. Aimons la Suisse: ce sera la plus grande défaite de ceux qui prétendent être seuls à en avoir le droit.

14/02/2014

Réformons notre démocratie directe!

Les résultats de la votation de l'UDC ne sont pas choquants en ce qu'ils reflètent notre xénophobie. Cela, personne ne peut prétendre s'en étonner. Il ne s'agit d'ailleurs pas d'un phénomène suisse. Je ne serais pas étonné qu'en France, en Italie ou en Angleterre, une telle question eût été acceptée par une proportion plus plus importante de la population. A ceux qui persistent à prétendre que ces résultats ne traduisent pas une réaction xénophobe, il faut demander pourquoi la question de l'UDC ne fut pas : « Etes-vous en faveur de la suspension de la libre-circulation avec l'Union Européenne ? », puisque c'était bien là le fond du problème. Ainsi, si la votation est passée, c'est précisément parce qu'elle désignait un ennemi et l'offrait aux électeurs en agneau sacrificiel. Et qu'elle évitait soigneusement d'évoquer le sujet, avec cet art consommé du spin que seul l'UDC semble maîtriser dans ce pays. Ces résultats sont malgré tout scandaleux, mais pour beaucoup d'autres raisons dont je voudrais faire ici le bref inventaire.

 

Le premier scandale consiste en ce que cette victoire de l'UDC n'aboutit à strictement rien de concret. Voilà cinq jours maintenant que tout le monde se renvoie la patate chaude, que les partis multiplient les propositions paniquées, que les éditorialistes de droite invoquent la constitution et que ceux de gauche invoquent la responsabilité du parti initiant. Nous constatons donc, une fois de plus, que nous avons répondu à une question qui n'engageait personne, et surtout pas ceux qui nous la posaient. Nous avons eu l'occasion de nous exprimer, de pousser un coup de gueule, mais pas de légiférer. Or c'est tout de même l'objet principal de cet outil démocratique dont nous sommes si fiers. En quelque sorte, nous avons procédé à un sondage national. Ni plus, ni moins. Et plus que le résultat de dimanche dernier, c'est l'avenir qui m'inquiète désormais. Personne ne possède le début de la moindre solution concrète. Ce qui, comme d'habitude, va coûter au Parlement des années de travail probablement vain. Ce dont se servira l'UDC pour fustiger son apparente inutilité. Ce qui me fait poser la question : outre le fait que l'UDC a récolté la majorité des voix, en quoi, très exactement, consiste sa victoire ?

 

Le second scandale, c'est que, une fois de plus, seule une moitié des votants s'est déplacée. Et non seulement tout le monde trouve cela normal, mais les commentateurs s'enthousiasment à l'idée que les 50% ont été dépassés cette fois-ci. Un bref coup d'oeil aux statistiques des participations nous révèle que la moyenne annuelle n'a dépassé ces 50% qu'en deux occasions : en 1992, 52%, et en 2005, 51,2%. En 2012, la moyenne annuelle était de 38,5%. Ce qui revient à dire que la plupart des 5 millions de votants de ce pays ne se déplace simplement jamais. Ce qui revient aussi à dire que nous vivons sans le dire dans une démocratie censitaire où une majorité éduquée, urbaine et aisée décide pour le reste. Le reste qui a compris depuis un certain temps qu'il comptait pour des prunes. Et que quatre dimanches de votations par an n'avaient aucune influence quelconque sur l'accroissement continu des inégalités, sur les destructions diverses de notre environnement et sur le renchérissement du coût de la vie.

 

Le troisième scandale, c'est que personne n'est fichu de donner ne serait-ce qu'une très vague estimation du coût financier de cette votation. Des millions, c'est certain. Mais combien de millions exactement ? depuis combien de temps ? de la part de qui ? en faveur de qui ? Là-dessus, rien. Le vide sidéral. Un enfant comprend que si Nadal se dope à mort avant un match et que Djokovic ne se dope pas du tout, on peut tout aussi bien regarder un film ou faire la sieste au lieu de regarder un match truqué. Notre démocratie directe est truquée, et dans des proportions qu'il est effrayant de considérer. A ceux qui rétorquent que seules les idées comptent, je suggère de proposer que, lors des prochaines initiatives populaires, les partis politiques, les syndicats et les associations faîtières s'engagent sur un budget de zéro franc. Les commentaires du dimanche soir me rendent de plus en plus malades, lorsque j'entends les journalistes et les politiques qui se félicitent du bon déroulement du scrutin. Le scrutin, chez nous, est opaque, pipé, et personne ne semble vraiment s'en soucier. C'est pourtant une des conditions de base de toute forme de démocratie. Pas chez nous, apparemment.

 

Le quatrième scandale – il y en a encore plein d'autres mais je m'arrêterai là – c'est que les principales victimes de ce scrutin, outre les étrangers qui vivent en Suisse, sont nos trois piliers institutionnels : la démocratie directe, la neutralité et le fédéralisme. La démocratie directe, une fois de plus, a été abusée pour toutes les raisons que je cite plus haut. La neutralité a été brusquée parce qu'est en train de s'imposer une conception de celle-ci tout à fait contraire à celle qui a fait notre force et notre prospérité depuis des siècles : une neutralité conçue comme une cessation des échanges humains et idéologiques entre nous et nos voisins immédiats, c'est-à-dire non plus une neutralité mais un isolement complet et volontaire, contrairement à la neutralité active et engagée dans les échanges de toutes sortes avec le monde extérieur. Enfin le fédéralisme a été profondément violenté lorsqu'il est apparu que les cantons romands et les cantons alémaniques, à deux exceptions près, se sont opposés à cause de la manière dont le débat a été engagé par les initiants, qui ont insisté lourdement sur les cantons urbains qui, sensément, décident pour les autres. A cela on ajoute les propos proprement insultants, mensongers et répétés de Mr. Blocher contre « les Suisses-romands », ce qui ne veut rien dire, et on a une idée de la situation générale.

 

Notre démocratie directe est un outil fantastique. Il doit pouvoir nous aider à résoudre nos problèmes, à préparer l'avenir, à renforcer nos défenses, à adapter notre économie et à faire se rencontrer les diverses parties d'un pays très particulier qui n'est pas une nation. En l'état, il ne sert strictement que les intérêts des plus riches, des plus bruyants et des plus scandaleux, dans un concours de décibels que rien ne semble pouvoir arrêter. Pendant ce temps, les problèmes concrets auxquels nous faisons face en tant que collectivité nous échappent et sont repoussés aux calendes. Nous avons laissé ce système se corrompre, notamment parce qu'il semble inconcevable de ne pas voter sans perdre aussitôt tout crédit. Or tant que nous voterons, rien ne pourra changer. Il est essentiel de redonner à notre démocratie directe toute sa valeur et tout son poids dans le processus législatif de ce pays. Pour cela, réformons-la en profondeur :

 

  1. FINANCEMENT : rendons son financement transparent et établissons des règles de conduite de manière à préserver une égalité des chances entre initiants et opposants ;

     

  2. SIGNATURES : relevons le nombre de signatures nécessaires à un pourcentage de la population, par exemple 4% comme le prévoit la constitution genevoise ;

     

  3. COMPATIBILITE : obligeons les initiants à s'assurer, avec le tribunal fédéral et le Parlement, de la compatibilité du projet avec notre constitution et les lois supranationales ;

     

  4. APPLICATION : obligeons les initiants à déposer un projet immédiatement applicable en cas de victoire, de manière à bien poser le débat.


Si ces quelques réformes se concrétisent, nous aurions une chance de redonner leur voix à la moitié des votants qui, avec moi, ont préféré se taire que se prêter à un jeu qui dégrade nos institutions autant que notre cohésion nationale.