19/03/2014

Vladimir Poutine, Che Guevara de la droite dure

Depuis qu'il a attaqué la Crimée, Poutine est universellement dépeint comme un maître de la stratégie, qui met en échec des puissances occidentales démunies et divisées. Il y a du vrai dans cette vision, mais à un seul degré seulement. Comme il a dans sa main la quasi-totalité des leviers du pouvoir, Poutine peut agir vite, sans concertation et en dehors du droit, puisqu'il décide seul de ce qui est, ou n'est pas légal. Tandis que les Occidentaux, comme dans les années 30, en sont réduits à respecter le droit international et à équilibrer leurs divers courants politiques pour parvenir à des décisions.

 

Mais c'est là que s'arrête cette flatteuse comparaison. La réalité est que Poutine agit, exactement comme Hitler lorsqu'il s'est emparé des Sudètes, puis de la Tchécoslovaquie et puis enfin de la Pologne, de façon brouillonne et dans une course effrénée contre la montre. Poutine n'a pas planifié cette invasion de longue date et s'y est probablement résolu contraint et forcé. Il savait fort bien qu'ainsi il devenait aussitôt un paria et qu'il lançait un processus si gigantesque qu'il ne pouvait qu'en perdre le contrôle. Mais il n'existait pour lui d'autre façon de conserver le pouvoir.

 

Cette invasion n'a pas pour unique objet le gaz ou les ports de Crimée, comme s'évertuent à nous le prouver les experts depuis le début du mois. Poutine aurait pu obtenir des résultats similaires sans s'embarrasser d'un conflit international. Milosevic n'a pas envahi le Kosovo pour des raisons géo-stratégiques, mais pour conserver le pouvoir. S'il ne déclenchait pas un nouveau conflit diplomatico-militaire, il aurait à répondre à une opposition de plus en plus forte et structurée devant sa porte. C'est le vieux complexe bonapartiste: « Mon pouvoir tient ma gloire et ma gloire aux victoires que j'ai remportées. Ma puissance tomberait si je ne lui donnais pas pour base encore de la gloire et des victoires nouvelles. »

 

Ce sont exactement les mêmes motifs qui ont poussé Poutine à intervenir. Dès que Ianoukovitch a été éjecté, il devenait aveuglément clair qu'il pouvait devenir la prochaine victime de ces mouvements populaires. Poutine détient le pouvoir depuis 14 ans et a désormais subverti tous les organes du pouvoir et de la société civile. Le Parlement, les tribunaux, les médias, les gouverneurs de province et l'économie sont à sa botte. Il a amassé, selon les estimations les plus convaincantes, une fortune personnelle de plusieurs dizaines de milliards de dollars. A la longue, comme tous les potentats, il s'est fait des puissants ennemis et n'est plus aussi habile qu'avant pour diviser son opposition.

 

Cela fait quelques années déjà que Poutine est en mode dictateur. Il n'intimide plus: il exécute, il confisque et il emprisonne. Ainsi lorsqu'il a libéré les Pussy Riots et Khodorkovsky, on comprenait fort bien que tout ne tournait plus aussi rond. C'était un premier aveu de nervosité. Il craignait pour ses jeux de Sotchi et pour sa stature autant qu'il redoutait les forces montantes d'une opposition de plus en plus décidée. Parce qu'il avait récolté beaucoup de voix que prévu – 30% - dans la course à la mairie de Moscou en septembre 2013, le candidat de l'opposition Alexeï Navalny s'est vu condamné aux travaux forcés, puis à la résidence surveillée. Lorsque son poulain Ianoukovtich a décidé de prendre la fuite, il ne restait plus que la force pour imposer son pouvoir, non pas sur l'Ukraine, mais sur la Russie.

 

La suite des événements n'est pas réjouissante. Les Russes font de l'agitation dans l'est de l'Ukraine pour obtenir un référendum, ce qui mènera à des violences, ce qui permettra à Poutine de justifier de nouvelles interventions. A terme, une guerre civile plus ou moins internationale et une dislocation de l'Ukraine deviennent chaque jour plus probables. Quel profit en tirera la Russie? Absolument aucun. Ou plus exactement, que des désavantages. Mise au ban des nations, lourdement sanctionnée économiquement, elle s'expose à des difficultés socio-économiques et diplomatiques formidables. Seul le Kremlin en profitera, puisqu'il aura bétonné sa position pour quelques années. Pour le Russe moyen, pour l'Ukrainien de Crimée et de l'est, les années qui s'annoncent sont faites de souffrance et de sang.

 

A lire la presse et les réseaux européens, il devient de plus en plus clair que Poutine a toutes les faveurs de la droite dure, anti-européenne et anti-américaine. Pour eux, le président russe est une icône qu'on pare de toutes les vertus pour l'unique raison qu'il s'oppose à Washington et à Bruxelles. La machine intellectuelle se met en mouvement, exactement comme autrefois avec Milosevic, pour construire une épopée poutinienne glorieuse et sardonique. Les mêmes nous expliquent qu'Obama, Hollande et Cameron se fichent bien des Ukrainiens et des Russes et que seul le gaz les obsède. Ce qui n'est pas entièrement faux. Mais ce qui en revanche est totalement vrai en ce qui concerne Poutine qui n'a que ce levier diplomatique à sa disposition.

 

Cette pensée binaire – les ennemis de mes ennemis sont mes amis – est l'une des principales caractéristiques de cette idéologie. Là où la chose devient piquante, c'est que cette idéologie anti-américaine et anti-européenne est ancrée dans un souverainisme militant. Que Poutine viole ouvertement la souveraineté de l'Ukraine ou Milosevic celle de la Bosnie ou de la Croatie ne les chiffonne pas plus que cela. La seule chose qui compte à leurs yeux, c'est que quelqu'un se dresse face à Washington. Qu'il fasse cela au mépris de son propre peuple et des peuples environnants, qu'il soit corrompu jusqu'à l'os, qu'il fasse exécuter ou embastiller tous ses opposants, qu'il maintienne son pays dans la misère sociale, qu'il déclenche des conflits dans le seul but de rester au pouvoir, cela n'a aucune importance. On s'est abondamment moqué, à juste titre, de l'idolisation du Che au mépris des réalités historiques très peu reluisantes qui entourent le personnage. Poutine a aujourd'hui le même statut que le Che auprès de la droite dure européenne. Je lui souhaite un destin identique.

Commentaires

«Depuis qu'il a attaqué la Crimée»

Nous ont dit: «depuis qu'il a récupéré la Crimée»

TOUT, TOUT nous sépare. Donc perpétuellement on dira: C'est pas moi, c'est lui, c'est pas nous ce sont eux, etc...

Écrit par : petard | 19/03/2014

En écrivant cela, vous vous placez de facto du côté de ceux qui pensent que trop peu de sang a été versé au cours de cet épisode ukrainien et qu'il faut donc que les USA et ses sbires alliés européens antidémocratiques doivent intervenir pour y remédier. C'est audacieux.

Écrit par : Fufus | 19/03/2014

L'effet Vladimir est magique sur les natios occidentaux : il transforme un référendum avec des scores inimaginables en une preuve d'un formidable élan démocratique, et avec lui une annexion pure et simple, preuve d'un impérialisme des plus débridés, en une libération d'oppressions à coups de méchants néo-nazis aux dents longues et de snipers payés par la CIA et les israéliens (et sans doute BHL aussi, mais ça fait moins classe).

Et tout ce "beau" monde d'applaudir à deux mains, tout en fustigeant sans rire le méchant impérialisme antidémocratique de l'UE (qui comme chacun le sait est l'antichambre du goulag) et le vilain Obama, forcément pétrifiés par le génie stratégique absolu de Vlad, qui est forcément génial car il battait sa cousine aux échecs à 9 ans et qu'il tire tout le temps la gueule comme les méchants dans les films (pas comme Obama qui est black et qui a l'air cool, ce qui le cantonne aux buddy movies). Faudra leur expliquer qu'avoir l'air constipé en permanence ne fait pas forcément de vous le plus grand géostratège depuis Napoléon...

P.S : pour la peine, vous me ferez 10 "Je vous salue Vladimir, délivre nous des méchants de Bruxelles, de TelAviv et de Washington, Amen" avant d'aller dormir

Écrit par : Tapioca | 19/03/2014

Intéressant développement, il y a de la hauteur de vue, nettement. Peut-être trop. Quand tu écris "comme s'évertuent à nous le prouver les experts depuis le début du mois" je pense qu'il est illusoire de t'imaginer sur une autre orbite. Je veux dire que cette crise nous réduit tous à un état d'amateur en matière d'analyse et qu'il est bon d'en prendre toute la mesure, l'avenir est très incertain et une nouvelle Apocalypse, idée dans l'air du temps, est semble-t-il de nouveau à nos portes. Les leviers des uns et des autres nous échappent passablement. Soyons très modestes, en cela je rejoins le commentaire de Fufus même si je n'aurais pas idée de traiter les alliés européens des USA d'antidémocratiques.
Peut-être alors juste sortir dans la rue et chanter : all we need is love!
On a déjà fait des miracles avec ce genre de refrain, non?

Écrit par : P.Laufer | 19/03/2014

La disparition de Poutine par le sang ferait disparaître aussitôt les chances de paix (relative) mondiale. Cher David, Poutine se la joue impérial. La politique du monde est impérialiste. Partout. La victoire seule compte. Tout le reste n'est que garniture. Pays arabes, pays du sud, Asie, Amérique, Eurasie, partout la même chose et les peuples sont en train de rentrer dans les délires de leurs dirigeants multimilliardaires ou au moins millionnaires. L'argent mène ce bal des vampires... A lire, une façon un peu plus dissidente des intérêts humains en jeu. J'ai bien écrit "humains" et pas "économiques". C'est sur mon blog. Aujourd'hui...et comme d'habitude.

Bonne journée à vous.

Écrit par : pachakmac | 19/03/2014

Les commentaires sont fermés.