24/03/2014

Cher Denis Martin

Vous m'avez écrit ceci ce matin sur Facebook :

 

Monsieur Laufer il existe des cours de dégustation afin de connaître et apprécier un vin avant de le critiquer , je vous conseille vivement de les suivre, d'apprendre, de comprendre et ensuite vous verrez que le chasselas est de loin pas une piquette. Aujourd'hui les jardiniers du Lavaux qui entretiennent nos murs et notre paysage viticole ont plus besoin de notre soutien que de reportage cassant qui ne servent à rien mis à part faire parler de son auteur. Vive le chasselas qui est mon cépage préféré et la mémoire de mon pays.

 

Je commencerai pour vous remercier de ce message et par regretter qu'en voisin du quai Perdonnet je n'aie pas encore eu la présence d'esprit de découvrir votre enseigne.

 

Comme beaucoup de critiques qui m'ont plu sur ma boîte mail depuis jeudi, votre propos est un déni quasi total de la réalité du terrain. Si je me savais totalement seul à trouver que le chasselas n'est pas un grand vin, j'aurais certainement choisi un autre sujet de débat. Pourtant, toutes les études nous prouvent depuis des années que les consommateurs suisses se détournent de plus en plus de ce cépage, parfois pour d'autres blancs, mais surtout pour des rouges. D'autres cantons l'ont compris, au premier rang desquels Genève et Neuchâtel, qui produisent aujourd'hui beaucoup plus de rouges de grande qualité, ainsi que des blancs plus variés et d'une qualité qui devrait nous faire rougir, nous qui restons invariablement producteurs de chasselas. Notamment, je vous conseille le chasselas de la Maison Carrée, des frères Perrochet à Auvernier. Voilà ce qu'on peut faire lorsqu'on limite fortement la production et qu'on vinifie correctement ce cépage, pourtant inadapté à la vinification. La consommation de blanc, et surtout de chasselas, ne cesse de chuter depuis quinze ans. Il est temps pour les vignerons vaudois d'entériner cette réalité et de diversifier rapidement et activement leur production.

 

L'autre argument, c'est que le chasselas doit naturellement rester un cépage emblématique de nos coteaux. Nous sommes presque les seuls au monde à le vinifier, ce qui est autant une preuve du faible potentiel de ce cépage qu'un signe distinctif et pittoresque de notre terroir, et surtout de Lavaux (et non DU Lavaux, comme vous, et tant d'autres de mes concitoyens, ne cessent de le répéter). Ceci étant dit, certains vignerons vaudois n'ont pas attendu mon papier vengeur pour se diversifier. Je déguste souvent des spécialités remarquables, des côtes de l'Orbe, des vignes de Pully, de Villeneuve ou d'Aigle. Gamaret, garanoir, viognier, chardonnay, et même gamay, un cépage pourtant inégal, y sont vinifiés avec savoir et talent. La question n'est donc pas la qualité de notre terroir ou le savoir-faire de nos vignerons : notre terroir est célèbre et exceptionnel, nos vignerons sont de grands professionnels. Mais la tradition n'est pas synonyme de qualité. Traditionnellement, les femmes restent à la cuisine. Traditionnellement, on ne mange pas chez nous de poisson cru. Ainsi la tradition n'a de sens que lorsqu'elle est pleinement partagée et vécue. Sinon, il faut la remettre en question. Et inventer de nouvelles traditions.

 

La Suisse est le berceau des montres de luxe et des grands chocolats. Je suis convaincu que, sur un vignoble minuscule à l'échelle du monde viticole, avec notre savoir-faire et notre terroir, les vignerons suisses peuvent – et certains le font déjà – produire des très grands vins. Des vins qui viennent concurrencer les français et les italiens, et que les consommateurs locaux plébiscitent pleinement. Nous avons la place, les outils et le talent pour le faire. Mais nous devons commencer par nous adapter aux goûts désormais structurels des consommateurs. Nous devons faire moins de vin blanc, et diversifier nos blancs en sortant de notre monoculture du chasselas. Nous devons faire moins de chasselas, et du meilleur chasselas, ce que trop peu ont déjà commencé à faire. Vous êtes un grand chef, célébré dans le monde entier pour vos talents et votre inventivité. Je terminerai donc cette lettre par une question : vous dites préférer le chasselas parmi tous les cépages. Combien de chefs de votre rang et combien de vos propres clients partagent-ils cet avis ?

 

Cordialement, David Laufer

19/03/2014

Vladimir Poutine, Che Guevara de la droite dure

Depuis qu'il a attaqué la Crimée, Poutine est universellement dépeint comme un maître de la stratégie, qui met en échec des puissances occidentales démunies et divisées. Il y a du vrai dans cette vision, mais à un seul degré seulement. Comme il a dans sa main la quasi-totalité des leviers du pouvoir, Poutine peut agir vite, sans concertation et en dehors du droit, puisqu'il décide seul de ce qui est, ou n'est pas légal. Tandis que les Occidentaux, comme dans les années 30, en sont réduits à respecter le droit international et à équilibrer leurs divers courants politiques pour parvenir à des décisions.

 

Mais c'est là que s'arrête cette flatteuse comparaison. La réalité est que Poutine agit, exactement comme Hitler lorsqu'il s'est emparé des Sudètes, puis de la Tchécoslovaquie et puis enfin de la Pologne, de façon brouillonne et dans une course effrénée contre la montre. Poutine n'a pas planifié cette invasion de longue date et s'y est probablement résolu contraint et forcé. Il savait fort bien qu'ainsi il devenait aussitôt un paria et qu'il lançait un processus si gigantesque qu'il ne pouvait qu'en perdre le contrôle. Mais il n'existait pour lui d'autre façon de conserver le pouvoir.

 

Cette invasion n'a pas pour unique objet le gaz ou les ports de Crimée, comme s'évertuent à nous le prouver les experts depuis le début du mois. Poutine aurait pu obtenir des résultats similaires sans s'embarrasser d'un conflit international. Milosevic n'a pas envahi le Kosovo pour des raisons géo-stratégiques, mais pour conserver le pouvoir. S'il ne déclenchait pas un nouveau conflit diplomatico-militaire, il aurait à répondre à une opposition de plus en plus forte et structurée devant sa porte. C'est le vieux complexe bonapartiste: « Mon pouvoir tient ma gloire et ma gloire aux victoires que j'ai remportées. Ma puissance tomberait si je ne lui donnais pas pour base encore de la gloire et des victoires nouvelles. »

 

Ce sont exactement les mêmes motifs qui ont poussé Poutine à intervenir. Dès que Ianoukovitch a été éjecté, il devenait aveuglément clair qu'il pouvait devenir la prochaine victime de ces mouvements populaires. Poutine détient le pouvoir depuis 14 ans et a désormais subverti tous les organes du pouvoir et de la société civile. Le Parlement, les tribunaux, les médias, les gouverneurs de province et l'économie sont à sa botte. Il a amassé, selon les estimations les plus convaincantes, une fortune personnelle de plusieurs dizaines de milliards de dollars. A la longue, comme tous les potentats, il s'est fait des puissants ennemis et n'est plus aussi habile qu'avant pour diviser son opposition.

 

Cela fait quelques années déjà que Poutine est en mode dictateur. Il n'intimide plus: il exécute, il confisque et il emprisonne. Ainsi lorsqu'il a libéré les Pussy Riots et Khodorkovsky, on comprenait fort bien que tout ne tournait plus aussi rond. C'était un premier aveu de nervosité. Il craignait pour ses jeux de Sotchi et pour sa stature autant qu'il redoutait les forces montantes d'une opposition de plus en plus décidée. Parce qu'il avait récolté beaucoup de voix que prévu – 30% - dans la course à la mairie de Moscou en septembre 2013, le candidat de l'opposition Alexeï Navalny s'est vu condamné aux travaux forcés, puis à la résidence surveillée. Lorsque son poulain Ianoukovtich a décidé de prendre la fuite, il ne restait plus que la force pour imposer son pouvoir, non pas sur l'Ukraine, mais sur la Russie.

 

La suite des événements n'est pas réjouissante. Les Russes font de l'agitation dans l'est de l'Ukraine pour obtenir un référendum, ce qui mènera à des violences, ce qui permettra à Poutine de justifier de nouvelles interventions. A terme, une guerre civile plus ou moins internationale et une dislocation de l'Ukraine deviennent chaque jour plus probables. Quel profit en tirera la Russie? Absolument aucun. Ou plus exactement, que des désavantages. Mise au ban des nations, lourdement sanctionnée économiquement, elle s'expose à des difficultés socio-économiques et diplomatiques formidables. Seul le Kremlin en profitera, puisqu'il aura bétonné sa position pour quelques années. Pour le Russe moyen, pour l'Ukrainien de Crimée et de l'est, les années qui s'annoncent sont faites de souffrance et de sang.

 

A lire la presse et les réseaux européens, il devient de plus en plus clair que Poutine a toutes les faveurs de la droite dure, anti-européenne et anti-américaine. Pour eux, le président russe est une icône qu'on pare de toutes les vertus pour l'unique raison qu'il s'oppose à Washington et à Bruxelles. La machine intellectuelle se met en mouvement, exactement comme autrefois avec Milosevic, pour construire une épopée poutinienne glorieuse et sardonique. Les mêmes nous expliquent qu'Obama, Hollande et Cameron se fichent bien des Ukrainiens et des Russes et que seul le gaz les obsède. Ce qui n'est pas entièrement faux. Mais ce qui en revanche est totalement vrai en ce qui concerne Poutine qui n'a que ce levier diplomatique à sa disposition.

 

Cette pensée binaire – les ennemis de mes ennemis sont mes amis – est l'une des principales caractéristiques de cette idéologie. Là où la chose devient piquante, c'est que cette idéologie anti-américaine et anti-européenne est ancrée dans un souverainisme militant. Que Poutine viole ouvertement la souveraineté de l'Ukraine ou Milosevic celle de la Bosnie ou de la Croatie ne les chiffonne pas plus que cela. La seule chose qui compte à leurs yeux, c'est que quelqu'un se dresse face à Washington. Qu'il fasse cela au mépris de son propre peuple et des peuples environnants, qu'il soit corrompu jusqu'à l'os, qu'il fasse exécuter ou embastiller tous ses opposants, qu'il maintienne son pays dans la misère sociale, qu'il déclenche des conflits dans le seul but de rester au pouvoir, cela n'a aucune importance. On s'est abondamment moqué, à juste titre, de l'idolisation du Che au mépris des réalités historiques très peu reluisantes qui entourent le personnage. Poutine a aujourd'hui le même statut que le Che auprès de la droite dure européenne. Je lui souhaite un destin identique.