05/06/2014

Fin de régime: l'exemple soviétique appliqué à 2014

Par les temps qui courent, il est très recommandé de lire « L'effondrement de l'empire soviétique » de David Remnick, correspondant du Washington Post à Moscou de 1986 à 1994. Ce que Remnick décrit avec une précision chirurgicale, c'est le processus d'une fin de régime. Or à mesure que passent les mois de cette année 2014, il me paraît de plus en plus probable que nous vivons des temps fort comparables. Que nous vivons, en vérité, une fin de régime.

 

Remnick insiste sur quelques aspects, dont je crois qu'on trouve désormais toutes les correspondances dans les pays capitalistes, qu'ils soient démocratiques ou pas. J'en détaillerai trois: l'incapacité des dirigeants, la fin des illusions, et l'importance de la propagande.

 

Commençons par l'incapacité des dirigeants. En dépit de ses qualités personnelles et d'une présidence débutée avec une très grande popularité, Gorbachev s'est vite révélé incapable de résoudre les difficultés formidables auxquelles faisait face son pays. Sa popularité a également chuté. A force de repousser les problèmes de dettes, de l'énormité des administrations, d'incapacité industrielle et de léthargie sociale, les dirigeants de l'URSS avaient finalement creusé leur propre tombe. Ils y ont entraîné avec eux la totalité des institutions dont ils dépendaient.

 

Les dirigeants de l'Europe, des Etats-Unis et des autres grandes puissances capitalistes sont aujourd'hui dans une incapacité similaire. La crise de 2008 s'est transformée en maladie chronique contre laquelle aucun remède ne semble opérant. Que les élections soient régulières ou qu'elles soient volées, que les dirigeants soient populaires ou pas, leurs résultats, ou l'absence de leurs résultats est partout semblable. En France, cette incapacité est plus criante qu'ailleurs, mais il ne fait aucun doute que ni Merkel, ni Obama, ni Cameron, ni Poutine n'ont plus de succès sur les éléments que l'infortuné Hollande. Comme en URSS, la matrice économique et institutionnelle dont ils dépendent ne fonctionne plus, ce qui révèle leur incapacité désormais structurelle.

 

Ensuite, il y a la fin d'une illusion. Celle-là s'appelait l'Union des républiques socialistes soviétiques. Sur le papier, un truc super. Dans la réalité, pas vraiment un truc super. C'est la révélation des fameux protocoles secrets du pacte Ribbentrop-Molotov du 23 août 39 qui fut la chiquenaude fatale. Ces protocoles, connus depuis 1945 et publiés à l'Ouest mais farouchement niés à Moscou, prévoyaient l'invasion sans résistance allemande des républiques baltes par l'URSS. L'union reposait donc sur un viol, ce qui la rendait automatiquement caduque. A cela, il suffisait d'ajouter une situation économique tragique, et plus rien, pas même un putsch, ne permettait d'empêcher la désintégration du système.

 

L'illusion dans laquelle nous sommes plongés est celle de la croissance et du plein-emploi. Cette illusion est fondée sur une autre illusion, celle des ressources en hydrocarbures infinies. Chaque candidat à la magistrature suprême d'une grande puissance, qu'il ou elle soit de gauche ou de droite, ne peut l'emporter que s'il ou elle promet le retour de la croissance et la baisse du chômage. Or depuis 30 ans, chaque grande puissante est confrontée à un chômage en constante augmentation malgré les accalmies passagères. Et la croissance est partout en diminution constante depuis 1974, date du premier choc pétrolier. Même la croissance de la Chine, qui reposait en grande partie sur le charbon, est désormais en chute. Il faut donc faire face à cette vérité inconcevable: la croissance ne reviendra plus, et le chômage de longue durée est désormais structurel.

 

Enfin, il y a l'importance cruciale de la propagande. La propagande, c'est ce qui permet d'entretenir l'illusion. En URSS, il fallait contrôler le récit historique et empêcher la vérité d'éclater sur l'étendue des crimes staliniens et les invasions de diverses républiques. La décision de Gorbachev de faire la lumière sur ces faits, la fameuse Glasnost, a été fatale pour les conservateurs du parti que Gorbachev voulait détruire. Mais il a fini par en être lui-même la victime, et tout le système avec lui. Dès le moment où on l'on pouvait dire la vérité sur le passé, on disait la vérité sur le présent. Aussitôt, l'illusion volait en éclats. L'importance vitale des Sakharov et Soljenytsine doit se comprendre dans la mesure où ils réduisaient le récit de la propagande en poussière. Ils étaient, et l'histoire l'a prouvé, bien plus nocifs pour l'URSS que tous les missiles balistiques américains.

 

Notre propagande, c'est la publicité commerciale, devenue chez nous absolument omniprésente et dont dépendent des pans entiers de nos économies nationales. Une publicité pour Coca-Cola ou pour la Migros est tout aussi absurde, contraignante et mensongère qu'un slogan à la gloire du travail. Les publicités commerciales nous vendent depuis des décennies le rêve du capitalisme: de jeunes gens bien nourris, beaux, riches, épanouis au travail et heureux en famille. Pour atteindre cette illusion, nous n'avons d'autre choix que de consommer, puis, lorsqu'il n'y a plus d'argent, de nous endetter pour enrichir ceux qui nous vendent ce rêve. La publicité comme la propagande sont responsables de la démonétisation de la parole. La situation de dépendance vitale dans laquelle une écrasante majorité des organes de presse se sont mis par rapport aux revenus publicitaires n'est que la partie la plus visible du degré de pourrissement idéologique auquel nous contraint un système économique désormais condamné.

 

Reste à savoir, si tout cela se confirme, vers quel monde nous allons. Les habitants de l'URSS peuvent remercier Gorbachev de n'avoir pas entravé le cours des événements et d'avoir permis une transition de système sans effusion de sang. A postériori, c'est certainement son succès politique le plus extraordinaire. Avant de tirer des plans sur la comète et de prédire quelle sera l'organisation politique et économique de demain, espérons déjà posséder autant de sagesse et d'avoir autant de chances que les Soviétiques. Et puis réfléchissons et instruisons-nous. Les modèles qui nous tendent les bras sont, pour certains, de tristes resucées du passé, des modèles autoritaires et inégalitaires qui déjà semblent se dessiner derrière les résultats des récentes élections européennes. D'autres modèles existent et doivent être envisagés. Mais nous devons d'abord commencer par réaliser l'étendue du problème dans lequel nos sociétés sont plongées et qui porte un nom simple, technique et définitif: fin de régime.