12/07/2014

La perversion de l'ironie

A l'occasion de leur come-back sur scène, la troupe comique des Monty Python ont fait appel à Mick Jagger pour la promotion de leur spectacle. Le résultat est une petite vidéo, monument d'hypocrisie commerciale et artistique qui dépasse de très loin ce qu'on a pu voir de pire en la matière. On y voit en effet le chanteur des Rolling Stones commentant sur un canapé la conférence de presse télévisée des Monty Python. Mick Jagger, flanqué de son batteur Charlie Watts, se lamente du retour pas forcément opportun d'une bande septuagénaires et critique le prix élevé des billets, répétant ainsi l'essentiel des critiques qu'on entend au sujet de son propre groupe et de lui-même.

 

Ce jeu de miroir est sensé être d'une géniale ironie, d'une auto-dérision très british que seuls peuvent se servir des artistes de ce calibre. En se livrant lui-même à sa propre critique de cette façon, Jagger se moque en réalité de ceux qui en formulent contre lui. Il y a de quoi, en effet, critiquer ses innombrables compromis artistiques depuis les années 60, notamment le fait que les Rolling Stones sont devenus rien moins qu'une marque, un produit, et tout cela sous couvert d'être éternellement subversif, alors qu'ils ne représentent plus aujourd'hui que des intérêts commerciaux. Ces critiques étant justifiées, la meilleure façon pour Jagger, et pour les Monty Python, de les éteindre consiste à les discréditer plutôt que d'y répondre ou seulement de les écouter. Derrière la douce façade de l'ironie et de la dérision se dresse le mur de béton de l'arrogance, du pouvoir et de la cupidité.

 

Dans le monde de l'image et de l'immédiateté, l'ironie est devenue un élément essentiel de communication et de maintien du pouvoir. Barack Obama multiplie les initiatives dans ce sens, avec même une récente apparition sur le plateau du comique Zach Galifianakis. C'est aussi l'histoire de son selfie avec David Cameron et la Première ministre danoise lors des funérailles de Mandela, ou de sa fausse annonce de la construction d'Iron Man. On se souvient de Bill Gates et de la vidéo loufoque mettant en scène son dernier jour à Microsoft, à laquelle participaient Matthew McConaughey, Jay-Z, Bono, Steven Spielberg, George Clooney, Al Gore et Jon Stewart. Cette vidéo était elle-même inspirée de la vidéo de Bill Clinton lors de son dernier jour à la Maison Blanche. Warren Buffet n'est pas en reste pour se mettre lui-même en scène dans des vidéo-gags. François Hollande, en dépit de ses résultats, ne résiste jamais à une bonne blague sur lui-même. On se souvient aussi de cette hallucinante vidéo des cadres et des jeunes de l'UMP chantant en « lip-dub ».

 

Cette mode ne se circonscrit pas aux hommes politiques ou aux hommes de pouvoir en général. En réalité, ceux-là n'ont fait que suivre le ton donné par les grandes marques commerciales. Celles-ci, avec l'avènement de l'Internet, ont démultiplié leurs techniques de communication, notamment en diffusant par millions de vraies fausses publicités, ce qu'on appelle des « fake ». Ces vidéos, somptueusement financées et fallacieusement « filtrées » sur le net, jouent de manière très perverse sur la nature exacte de la motivation qui pousse telle ou telle marque à flirter avec les limites du politiquement correct. Ces techniques étant elles-mêmes un peu éventées, on repousse un peu plus loin les limites, comme par exemple en organisant le vrai-faux selfie des stars à la cérémonie des Oscars 2014, un coup totalement monté par une multinationale à coup de millions de dollars. Ou en créant une vraie-fausse étude comportementale sur les rapports humains pour vanter les vertus d'une marque de vêtements. Ces vidéos "virales" sont elles-mêmes reprises telles quelles, sans aucun filtre, d'abord par les usagers d'Internet, puis par les médias, qui amplifient considérablement le phénomène et deviennent les simples instruments dociles et soumis des marques.

 

D'abord, le communisme s'est effondré. Nous avons cru, un temps, que les démocraties libérales et capitalistes l'avaient définitivement emporté, comme le chantait Francis Fukuyama avec son livre « La fin de l'histoire ». Nous sommes aujourd'hui confrontés à l'effondrement de ces modèles politiques. Petit à petit, ils se sont fait remplacer par des multinationales (il faut lire Naomi Klein ou Thomas Piketty pour en saisir le mécanisme). Celles-ci gèrent désormais les domaines autrefois réservés, entièrement ou partiellement, aux états: la défense, les transports, la prévoyance, la culture, l'énergie, la santé, la gestion des sols et des cours d'eaux. Comme ces multinationales ne sont pas idiotes, elles comprennent que l'imposition de leur pouvoir sans contrepartie n'est plus possible. Les peuples des pays développés ne cessent de s'émanciper, des religions constituées, des partis politiques, des médias, des dictatures plus ou moins soft.

 

Et comme il n'est pas question de mettre en place une authentique démocratie, c'est-à-dire un système selon lequel les consommateurs seraient en mesure de choisir quoi que ce soit, les multinationales empruntent les codes et les uniformes de la démocratie. C'est-à-dire, en premier lieu, l'auto-dérision et l'ironie. Trompés par ces leurres remarquablement réalisés, exactement comme un poisson sautant sur une mouche synthétique, les consommateurs/électeurs se satisfont de l'impression sans nécessairement saisir que, précisément, cela ne reste rien de plus qu'une impression. Ces placebos démocratiques étanchent notre soif de vérité et de démocratie dans un monde de plus en plus violent, éclaté et compliqué. Comme un film porno, comme un gros joint d'herbe, comme un film en 3D, ces méthodes de communication nous offrent un « quick fix ». Mais la soif demeure. Qu'est-ce qui sera le plus fort: notre soif de vérité et de démocratie, ou bien la perversion morale dont nous sommes nous-mêmes capables pour tromper cette soif?

Commentaires

Le documentaire tourné sur le marketing de la marque mondiale et multinationale "Red Bull" montre jusqu'où, pour le pouvoir et l'argent, les jeunes sont poussés à s'affirmer dans l'extrême avec bien souvent la mort au rendez-vous. Les ailes des anges modernes sont d'or. Il n'a plus rien à voir avec la solidarité d'une démocratie libérale. Seul le cynisme et le chacun pour soi demeure. Et dans cette logique extrême on te somme d'être performant jusqu'à mourir pour la performance tandis que les chefs de cette logique tyrannique et mortelle tirent les ficelles et deviennent milliardaires, maître du monde et de nos consciences...

S'opposer à ça, c'est aussi se voir signifier notre insignifiance en ce monde et notre disparition abrupte des médias... Logique darwinienne... L'invendable n'est jamais fréquentable...sauf si la logique humaine de marketing change son fusil d'épaule pour favoriser enfin la démocratie, la vie, la solidarité entre nous tous.

Écrit par : pachakmac | 12/07/2014

Mosnsieur Laufer,

Pardon de vous déranger, mais j'ai quelques questions!

Sur lequel des sites de multinationales ou de dictatures "soft" -là où le "selfie" est roi- dois-je me rendre afin de comprendre «quick fix»?

Qu'est-ce qui sera le plus fort: la soif d'une véritable langue ou la perversion d'un galimatias qui trompe notre soif sans nous nourrir.
Si, si, j'ai remarqué: «quick fix» est entre « », mais ça ne m'en donne pas la signification!
Et les mots entre " " ci-dessus ont été totalement intégrés dans votre propre prose. De ce fait, ne participeriez-vous pas en toute connaissance de cause à ce que vous critiquer?
Ou alors, s'agirait-il d'ironie? Et pour «quick fix» d'une vraie fausse pub pour certaines chaussures de sport dont le marketing de la marque n'est autre que "On les nike tous!" (traduction libre)?

Écrit par : Père Siffleur | 13/07/2014

Le fait d'avoir pachakmak dans votre camp devrait vous interpeller au niveau du quelque part, et surtout sur le sujet qu'il aborde : une énième stupidité de type "Temps présent" destinée aux naïfs du camp de Bien...
Bref. Bien beau discours. Mais qui a envie d'aller voir les Monty Pythons ou les Rolling Stone aujourd'hui ? Personne à part quelques beaufs qui, hein, iraient faire un tour en Harley Davidson boire des bières fribourgeoises et donc immondes à la place. Sans intérêt, à part le gag de Mick Jagger...

A part ça,"d'une auto-dérision très british que seuls peuvent se servir des artistes de ce calibre" : oups...
Mais il y a pire : " Il y a de quoi, en effet, critiquer ses innombrables compromis artistiques depuis les années 60, notamment le fait que les Rolling Stones sont devenus rien moins qu'une marque, un produit, et tout cela sous couvert d'être éternellement subversif, alors qu'ils ne représentent plus aujourd'hui que des intérêts commerciaux."
Sauf, et vous le dites en tête de phrase, que cela a toujours été commercial. Les Stones = fils de la bourgeoisie qui se la jouent outlaws.
Les Beatles = fils de prolos qui se la jouent gentils garçons...

Écrit par : Géo | 13/07/2014

Il y a bien logtemps que j'attendais

Écrit par : 100blagues | 13/07/2014

Géo, allez demander aux enfants et aux veuves des cracks sportifs "suicidés" pour la bonne cause milliardaire de Red Bull ce qu'ils pensent aujourd'hui du cynisme maximal de certaines multinationales qui poussent les plus forts à la faute. Ce n'est pas du football, c'est jouer avec les limites de la vie. Est Bien? Est Mal? Ce n'est pas le sujet. Le sujet c'est de se questionner jusqu'où l'Humanité, notre Civilisation, peut-elle construire son futur exclusivement autour de valeurs comme l'argent et le matérialisme sans aucune limite ni frein à cela. Qu'est devenue la référence à la spiritualité, à l'immortalité dans ce monde-là, 100% athée et voué au Dieu Argent? Et pourtant, ces athlètes risquent bien leur peau pour se jouer du matérialisme... Alors la question véritable est de savoir pourquoi ils font cela et risque leur vie pour le vulgaire succès commercial d'une cannette de boisson mondialisée... Quelle dérision, quelle déraison, quelle ironie...

Écrit par : pachakmac | 14/07/2014

Ces gens existaient avant Red bull, j'en connais. Red bull (et les autres) les aident à poursuivre leurs défis fous, et parfois évidemment cela se termine mal.
Autrefois, ils restaient inconnus. Je suis incapable de dire ce qui est bien pour eux ou mal. Vivre jeune, mourir vite. Mourir vite et riche pour laisser une flopée de fric pour leurs proches, c'est probablement ce qui les motive.

Maintenant, parlons de quelques sports. La descente à skis, le Tour de France. Par exemple. Que pensez-vous de l'idée de descendre une pente verglacée avec des pointes à 160 km/h ou de faire plus de 3000 km à vélo à 40-45 km/h de moyenne en été ? Et quelle différence profonde voyez-vous avec les exploits des sportifs extrêmes façon Red Bull ? Moi, je n'en vois aucune. Idem les toros. Vous avez vu les encierros des sanfermines que je conseillais sur le blog de G.Salem ? Retrouvez celui de ce matin, spécialement ce qui arrive à un coureur qu'un toro isolé a pris en grippe.

Le goût du risque et de l'adrénaline est une drogue comme une autre...
Et comme vous aimez les chansons :
Quand on est tout blasé,
Quand on a tout usé
Le vin, l'amour, les cartes
Quand on a perdu l'vice
Des bisques d'écrevisse
Des rillettes de la Sarthe
Quand la vue d'un strip-tease
Vous fait dire: "Qué Bêtise !
Vont-y trouver aut' chose"
Il reste encore un truc
Qui n'est jamais caduque
Pour voir la vie en rose
Une bonne paire de claques dans la gueule
Un bon coup d'savate dans les fesses
Un marron sur les mandibules
ça vous r'f'ra une deuxième jeunesse
Une bonne paire de claques dans la gueule
Un direct au creux d'l'estomac
Les orteils coincés sous une meules
Un coup d'pompe en plein tagada

Écrit par : Géo | 14/07/2014

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