23/07/2014

La vraie nature de l'utopie

Si l'on fait grossièrement la somme des programmes politiques suisses et européens, cela donne ceci : pour la droite, il suffit de démanteler encore plus nos appareils législatifs, régulatoires et fiscaux et notre économie, qui est la base de notre lien social, continuera de croître indéfiniment. Pour l'extrême droite, il suffit de verrouiller nos frontières encore plus, d'augmenter notre appareil sécuritaire, de limiter les droits des immigrés/réfugiés (c'est la même chose) et l'Europe restera l'Europe telle que définie par ce courant politique. Pour la gauche, il suffit de protester contre les injustices sociales/la guerre en Palestine/l'homophobie/les délocalisations (choisir ce qui convient) et d'y remédier en saupoudrant la misère sociale par des taxes et/ou des voeux pieux, et les classes moyennes et inférieures n'y verront que du feu. Pour les écologistes, il suffit de taxer les voitures/les camions/les poubelles/les entreprises/les foyers/les transports (choisir ce qui convient) et nous éviterons miraculeusement la déroute environnementale.

 

En gros comme en détails, ce que nous proposent tous les partis, c'est le conservatisme. Qu'il s'agisse du conservatisme économique à droite, social et/ou environnemental à gauche, national à l'extrême-droite, tous fondent leurs propositions sur l'idée selon laquelle tout va plutôt bien, et que rien ne va et rien ne peut fondamentalement changer dans un avenir proche ou lointain. En Suisse, avec un taux de chômage inférieur à 4%, une économie dynamique, des cerveaux étrangers qui se battent pour venir travailler chez nous, il est effectivement difficile de nier la réalité de notre actuelle prospérité. Pour le reste de l'Europe qui perd un peu plus de prospérité chaque année, qui regarde en sanglotant dans son rétroviseur, le réflexe est le même : vouloir tout préserver à tout prix. Or proposer comme seul et unique remède de rien changer à quoi que ce soit, sinon avec des mesures cosmétiques et ciblées, relève probablement de l'utopie.

 

Le mot utopie peut trancher dans ce contexte. Historiquement, il est plutôt attaché à un projet politique d'une audace extrême, la réinvention d'un monde sur des bases entièrement nouvelles. Et, la plupart du temps hélas, parfaitement catastrophiques. On pense à l'utopie communiste bien sûr, mais aussi à l'utopie nazie, c'est-à-dire aux grandes idées qui ont fait du 20e siècle un gigantesque cimetière, pour les humains autant que pour les idées qui les y ont précipité si massivement. Pourtant, il faut bien constater que ce type-là d'utopies est totalement absent de l'offre idéologique actuelle, si l'on exclut l'islamisme radical qui n'est pas une proposition autochtone, et qui n'a pas sérieusement de chances d'aboutir dans l'espace politique occidental. Tout le monde semble tétanisé par la seule perspective d'imaginer véritablement des alternatives fondamentalement différentes à notre modèle politique. La totalité du spectre politique, même l'extrême-droite, se met d'accord sur un point : le capitalisme libéral est incontournable.

 

C'est là, dans cet aveuglement collectif qui déguise une idéologie en évidence naturelle, que réside la puissance de l'utopie. Cette utopie est surtout manifeste dans les discours des dirigeants qui promettent depuis des années le retour de la croissance et la baisse du chômage. Or, même avec une croissance à 2% et un chômage à 4% ou 6%, qui peut encore prétendre qu'une économie est en expansion ? Mais cette réalité-là, c'est-à-dire la disparition définitive de tout espoir de croissance économique véritable, et l'incompressibilité du chômage de manière sérieuse, cette réalité-là demeure hermétiquement cloisonnée en dehors des discours politiques dominants. Qu'il s'agisse de la disparition de nos ressources naturelles, des désastres environnementaux dont l'activité humaine est responsable, des inégalités sociales qui sont désormais aussi élevées qu'au temps de l'Ancien Régime, les raisons de comprendre que le monde tel que nous le connaissons est condamné à moyen terme ne semblent réveiller personne. En tout cas, personne parmi les responsables politiques et économiques. Tout le monde semble s'en tenir à un conservatisme rigoureux : le système fonctionne, il suffit de le nettoyer/réparer/réviser/mettre à jour.

 

 

L'Histoire présente des factures extrêmement salées aux somnambules qui ne la voient pas venir. Plus on s'enferme dans la certitude, dans l'espoir fou, que le monde ne change pas, plus on s'expose à un changement violent, non voulu et dont les conséquences sont généralement négatives. On pense aux estivants de 1914 à travers l'Europe, insensibles aux injonctions de Jaurès. Aux nobles français de 1789, aux Iraniens occidentalisés de 1979, aux Soviétiques de 1991, etc, etc. La véritable utopie, dans le sens le plus négatif de ce terme, c'est de croire que rien ne va changer et de fonder tous ses calculs en prévision de la continuité. Ainsi il est paradoxalement devenu raisonnable et responsable de réfléchir à un monde entièrement modifié. Le premier pas consiste à comprendre la nature fondamentalement idéologique, et non évidente, du capitalisme libéral. Le second consiste à critiquer ses effets dévastateurs sur la planète autant que sur les sociétés. Le troisième consiste aujourd'hui à réfléchir, calmement, en s'extrayant du délire urgentiste et paniqué qui règne sur Facebook et dans la presse, à ce qui peut constituer une solution crédible et libérée de toutes illusions. C'est-à-dire une solution pessimiste, dans le sens où on ne lui donne que peu de chances d'aboutir à un résultat satisfaisant, et optimiste dans le sens où on lui donne toutes les chances d'être au moins plus satisfaisante que le statu quo. Le vieux slogan reste plus que jamais d'actualité : soyons raisonnables, demandons l'impossible. C'est-à-dire sortons de l'utopie conservatrice ambiante et modifions radicalement les coordonnées de notre monde.

Commentaires

Cher David,

Vous proposez d'éliminer le capitalisme libéral. Je ne vous suis pas, mais admettons. Et après? Vous appelez un nouveau système, mais lequel? L'économie est soit aux mains des privés (capitalisme) soit au main de la collectivité (socialisme).
Au risque de passer pour un être sans imagination, je ne vous pas de troisième voie.
Pourriez-vous m'éclairer? Sinon, vous ne faites que critiquer sans rien proposer.
Personne, même pas les membres de la société du Mont Pèlerin, ont osé prétendre que le capitalisme est la panacée, mais, faute de troisième voie que vous ne commencez même pas à esquisser, l'alternative est le socialisme, dont les exemples multiples ont tous échoué encore plus lamentablement que, selon vous, le capitalisme.
Je veux bien, dans l'absolu, avoir une troisième voie, mais faites au moins une proposition.

Écrit par : Carl Schurmann | 23/07/2014

Je ne propose même pas d'éliminer le capitalisme. Je constate simplement qu'il ne produit plus, ni la croissance, ni la justice sociale qu'il était sensé apporter. En plus de cela, il produit aujourd'hui un désastre écologique dont nous pouvons penser que nous ne nous remettrons jamais. Avant d'imaginer d'hypothétiques 3e voies, il faut d'abord faire le constat de notre situation, la mettre en perspective, et admettre que cette situation procède d'une idéologie, exactement au même titre que le communisme. Nous vivons la fin de cette idéologie. Imaginer sa persistance indéfinie est une dangereuse utopie.

Écrit par : david Laufer | 23/07/2014

David Laufer excellent article auxquels de nombreux réalistes et non internautes étant leur représentante ,applaudiraient
Il faut redescendre sur terre et prendre son destin en main en laissant les utopistes sans doute amoureux de la marque le Rêve si célèbre il y a quelques décennies en pays Genevois continuer de jacasser
Beaucoup d'ailleurs ayant oublier le langage appris dès la primaire
L'écologie n'est qu'une supercherie et qui sous forme de doctrine n'a que trop tendance à se transformer en dictature de salon pour esseulés trop habitués sans doute à * glander* comme on dit dans le jargon populaire
Ils ont fichu en l'air de nombreuses régions sont amoureux des éoliennes mais parcontre refusent de voir une quelconque implantation de ces moulins à vent près de Zoo.
Trop dangereux pour les primates,ah bon et les humains eux on en fait quoi? juste bons sans doute pour capitaliser des AVS pour retraités dès la maternelle sans doute!
Si ces réseaux sociaux avaient un but ,dorénavant on sait lequel celui de faire perdre le cap de l'intelligence humaine au profit de clics en tous sens lesquels sont beaucoup plus porteurs de stress qu'une bonne enguirlandée qui elle n'a jamais conduit au suicide collectif ._Bien au contraire elle réveille les oreilles et stimulent les neurones on ne peut en dire autant des natels et Cie
A force on va croire que les humains d'aujourd'hui sont terrifiés à l'idée d'entendre le son de leur propre voix déjà qu'ils ne savent plus rire d'eux mêmes,pauvre monde
très bonne soirée pour Vous et merci pour votre blog

Écrit par : lovsmeralda | 23/07/2014

"ce type-là d'utopies est totalement absent de l'offre idéologique actuelle"
Normal, difficile d'être utopiste avec la réalité de l'explosion de la croissance démographique. Nous sommes arrivés au bout de la croissance humaine, et non capitaliste ou socialiste...
Il ne reste donc qu'à gérer au jour le jour les désastres qui s'annoncent. Et ce ne sont pas les écolos qui vont nous y aider, ils sont de gauche et donc productivistes...

Écrit par : Géo | 26/07/2014

" Je ne propose même pas d'éliminer le capitalisme. Je constate simplement qu'il ne produit plus, ni la croissance, ni la justice sociale qu'il était sensé apporter. "

La justice sociale ( faut-il encore que se soit quelque chose de réaliste ) n'est pas du ressort de l'économie capitaliste mais de l'état comme l'est la justice en général. Quand à prétendre que le capitalisme ne produit plus; faudra me trouver des exemple de pénuries de bien de consommation. Quand à la croissance du PIB elle est peut-être aléatoire mais elle n'a pas disparu pour autant comme c'est le cas aux USA en Suisse en Autriche en Allemagne au Luxembourg dans les pays scandinaves etc.. quand les périodes de crises sont derrières.

" il produit aujourd'hui un désastre écologique dont nous pouvons penser que nous ne nous remettrons jamais. "

En quoi le capitalisme en serait-il le responsable étant donné que l'environnement appartient généralement à personne en tant que propriété privée? Ni les ressources naturelles, ni les forêts tropicales, ni les troupeaux d'éléphants, de rhinos, ni les baleines ou les poissons exploités dans les océans qui se raréfient ou disparaissent appartiennent à des propriétaires capitalistes. Ce sont les parcs publiques ( que les communes s'acharnent à nettoyer ) qui sont sans arrêt jonchés de détritus et non les propriété privées. Les propriétaires privées en général prennent soin de leur patrimoine. On s'en fout de l'environnement quand ça n'appartient à personne et l'on demande que l'état s'en occupe.

D.J

Écrit par : D.J | 26/07/2014

Monsieur Laufer, vous avez là commis l'irréparable! Ne JAMAIS écrire ce mot qui commence par U. Et traiter le capitalisme libéral d'idéologie? Tsk!
Il y en a des idées u'. Mais elles se murmurent hors les murs, elles se préparent, elles savent l'affrontement inévitable! Elles se présenteront toutes seules après celui-ci, s'il y a un après vivable, car ce n'est même plus à moyen terme, mais à court, très très court terme.
D'où peut-être ce sentiment que le conservatisme dont vous écrivez, cache un "rien à foutre, mettons en nous plein les fouilles" slogan rassurant de et pour ceux qui gouvernent politiquement ou financièrement.

Écrit par : Quatuorinferno | 29/07/2014

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