14/09/2014

Sur la route entre Féchy et Rolle

L'autoroute était totalement bloquée entre Lausanne et Nyon. Alors j'ai pris les petites routes. Je préfère cent fois m'envoyer dans des déviations sans fin et traverser des petits villages au pas que de jouer des deux pédales pendant une heure et demie. Entre Féchy et Rolle, le soleil finissait de mourir sous les nuages en envoyant parfois quelques rayons oranges à travers les trous. Les vignes chargées de grappes murissaient et les petits murets de pierre ceignaient la route avec exactitude.

 

Deux voitures étaient encastrées l'une dans l'autre. J'ai ralenti. L'accident venait de se produire. J'ai proposé mon aide, qui fut acceptée. Une jeune femme, dans une voiture rouge et déjà bien usée, tentait de secourir une femme âgée en l'aidant à sortir de sa voiture encore plus vieille. La jeune avait voulu dépasser et n'avait pas vu arriver la vieille. La collision avait fait jaillir les airbags dans la voiture de la vieille, qui s'était blessée au bras et saignait abondamment. La scène était banale et triste, mais pas grave ou atroce.

 

La jeune fille constatait avec effarement sa faute, se confondait en excuses. La vieille répétait des exclamations, comme pour ne pas perdre connaissance. J'ai appelé les secours. Un motard, plus âgé que moi, s'est arrêté puis s'est joint à nous. Les secours sont arrivés. La jeune fille s'est mise à pleurer. Elle avait tous les torts et les reconnaissait. A l'avant de sa vieille voiture, un siège enfant vide racontait un peu de son histoire. Habillée simplement, jeune mère, en retard, une vieille voiture, faute d'attention parce qu'elle a trop de soucis. Et voilà qu'elle allait en plus devoir payer et perdre sa voiture et faire face aux accusations de la police et de l'assurance et peut-être même du père de son enfant.

 

La vieille, pourtant blessée, ne perdait pas sa contenance. Les cheveux teints, la voix forte et les habits colorés, elle semblait capable de faire face à cinq ans de guerre de tranchée sans aucun problème. « Bah, c'est des choses qui arrivent », répétait-elle sans cesser d'éponger le sang qui lui dégoulinait sur la robe. « Je tiens un commerce, une laiterie, à Rolle ». Ni fière, ni humble, ni craintive, ni peinée. « Oh, ma petite choupinette », disait-elle à sa voiture toute défoncée.

 

Au loin, on voyait le lent serpent rouge et blanc de l'autoroute, toujours bouchonnée. Les voitures qui se reportaient sur la cantonale se faisaient de plus en plus nombreuses. Le motard et moi nous sommes placés aux deux extrémités de la scène de l'accident. Lui réglait le flot de voitures qui venait de Féchy, moi celui qui venait de Rolle. Pendant ce temps, les policiers prenaient les déclarations, et les ambulanciers soignaient la vieille et consolaient la jeune.

  

Debout sur mon muret de pierre, pendant une demie-heure, j'ai fait le trafic. Pendant une demie-heure, j'ai été incontestablement utile, indispensable même. Et gratuitement, sans solliciter quoi que ce soit, et sans me faire offrir quoi que ce soit. Et spontanément, sans signer de déclarations ou répondre aux exigences ou aux suppliques de qui que ce soit. Pendant une demie-heure, j'ai gagné mon année 2014.

Commentaires

J'adore: juste un récit qui peut infuser sa banalité universelle.
Sûr que je vais souvent y penser ces prochains jours.
Une façon de gagner son dimanche!
Incontestablement tu nous fais penser avec une rare précision aux photos d'Arnold Obermatt, très fort.

Écrit par : Paul | 14/09/2014

oDermatt!

Écrit par : Paul | 14/09/2014

Ce récit est vivant, les deux caractères sont tellement clairs, et le rôle du motard et de l'écrivain sont exemplaires. Quelle misère en si peu de mots, et quelle humanité!

Écrit par : Liekje | 14/09/2014

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