19/09/2014

L'Ecosse et l'Union Européenne

Ainsi les Ecossais ont dit non à l'indépendance. C'est le sort de la majorité des référendums que de se mesurer au conservatisme naturel des êtres humains. Si on leur propose un changement authentique, pas une promesse électorale creuse, alors ils se rebiffent et se vantent d'avoir choisi la raison sur l'émotion, alors que c'est exactement l'inverse qui s'est produit dans ce cas précis, et dans tant d'autres : la peur a toujours le dernier mot, même face aux projets les plus raisonnables.

 

Il est dommage que les Ecossais aient dit non. C'eût été une opportunité unique pour l'ensemble de l'Union Européenne de retrouver un second souffle, en commençant par redéfinir ses frontières intérieures non pas par la guerre, mais par la paisible volonté de ses peuples. L'histoire européenne depuis le moyen âge est celle d'une constante évolution des frontières, et la relative stabilité de l'Europe de l'ouest depuis 1945 constitue un puissant leurre. La moitié orientale de l'Europe, elle, n'a jamais cessé de se redéfinir, le plus souvent au prix de massacres épiques.

 

L'Union Européenne ne fonctionne plus, sinon par la contrainte et par la subversion de ses propres règles. Cela fait déjà un certain temps que tout est rouillé. Dotée d'une monnaie unique mais sans budget, partagée par des frontières administratives capricieuses, sans armée, sans diplomatie, elle possède aujourd'hui tous les désavantages des petites nations combinés aux désavantages des grands ensembles : aucune puissance et aucune voix communes, et un fonctionnement administratif confus et pesant.

 

Le seul argument qui lui reste, c'est celui de la paix. Mais est-ce vraiment du fait de l'UE que l'Europe est en paix ? D'ailleurs, est-elle vraiment en paix ? Ce sont là des questions auxquelles je n'ai nulle prétention de répondre, sans du tout me satisfaire toutefois des certitudes que nous assène Bruxelles. Le noeud principal consiste, comme il semble de plus en plus évident, dans la volonté de chaque nation de ne rien céder de sa souveraineté, en tout cas pas publiquement. C'est une union à minima entre des partenaires qui ne s'aiment pas et n'adorent rien tant que se contraindre mutuellement à l'immobilité.

 

L'indépendance de l'Ecosse eût donc été un fait nouveau et bienvenu. Car l'Ecosse n'a pas les a moyens de ses ambitions, mais contrairement aux grandes nations européennes, elle ne peut même pas le prétendre. Incapable de lever une armée, de créer sa propre monnaie et sa propre diplomatie, elle ne fait que révéler la réalité individuelle de chaque état membre de l'UE. Pour exister et pour prospérer, l'Ecosse a un besoin naturel et évident des autres. Elle ne peut survivre, comme la France ou l'Angleterre, dans l'illusion de sa puissance, pour la bonne raison que même cette illusion n'existe pas. Multipliant les Ecosses à travers le continent, on parviendrait petit à petit à une union authentique de partenaires égaux et contraints à se battre ensemble, et non les uns contre les autres.

 

Les habitants d'une Ecosse indépendante auraient en plus le confort tout à fait significatif d'une identité collective bien mieux définie et d'une source de fierté, au-delà des statistiques économiques. Les Bourguignons, les Piémontais, les Bavarois ou les Catalans ne sont français, italiens, allemands ou espagnols que depuis peu de temps en comparaison avec leur histoire. Les rendre à cette identité-là serait logique. Ce serait offrir à l'Union Européenne bruxelloise une porte de sortie honorable, et à l'union politique des peuples européens une chance réelle d'avenir.

 

 Pourquoi pas, après tout. Le référendum écossais a fait parler et réfléchir pas mal de gens. Il leur a donné des idées. Pour la première fois depuis des années, peut-être même des décennies, on a enfin parlé de politique en Europe, pas d'économie ou de conformité budgétaire. Et tout cela dans le calme et même dans l'enthousiasme. Et si ce virus-là se répand à travers le continent, je souhaite à l'UE de n'avoir aucun anticorps. 

14/09/2014

Sur la route entre Féchy et Rolle

L'autoroute était totalement bloquée entre Lausanne et Nyon. Alors j'ai pris les petites routes. Je préfère cent fois m'envoyer dans des déviations sans fin et traverser des petits villages au pas que de jouer des deux pédales pendant une heure et demie. Entre Féchy et Rolle, le soleil finissait de mourir sous les nuages en envoyant parfois quelques rayons oranges à travers les trous. Les vignes chargées de grappes murissaient et les petits murets de pierre ceignaient la route avec exactitude.

 

Deux voitures étaient encastrées l'une dans l'autre. J'ai ralenti. L'accident venait de se produire. J'ai proposé mon aide, qui fut acceptée. Une jeune femme, dans une voiture rouge et déjà bien usée, tentait de secourir une femme âgée en l'aidant à sortir de sa voiture encore plus vieille. La jeune avait voulu dépasser et n'avait pas vu arriver la vieille. La collision avait fait jaillir les airbags dans la voiture de la vieille, qui s'était blessée au bras et saignait abondamment. La scène était banale et triste, mais pas grave ou atroce.

 

La jeune fille constatait avec effarement sa faute, se confondait en excuses. La vieille répétait des exclamations, comme pour ne pas perdre connaissance. J'ai appelé les secours. Un motard, plus âgé que moi, s'est arrêté puis s'est joint à nous. Les secours sont arrivés. La jeune fille s'est mise à pleurer. Elle avait tous les torts et les reconnaissait. A l'avant de sa vieille voiture, un siège enfant vide racontait un peu de son histoire. Habillée simplement, jeune mère, en retard, une vieille voiture, faute d'attention parce qu'elle a trop de soucis. Et voilà qu'elle allait en plus devoir payer et perdre sa voiture et faire face aux accusations de la police et de l'assurance et peut-être même du père de son enfant.

 

La vieille, pourtant blessée, ne perdait pas sa contenance. Les cheveux teints, la voix forte et les habits colorés, elle semblait capable de faire face à cinq ans de guerre de tranchée sans aucun problème. « Bah, c'est des choses qui arrivent », répétait-elle sans cesser d'éponger le sang qui lui dégoulinait sur la robe. « Je tiens un commerce, une laiterie, à Rolle ». Ni fière, ni humble, ni craintive, ni peinée. « Oh, ma petite choupinette », disait-elle à sa voiture toute défoncée.

 

Au loin, on voyait le lent serpent rouge et blanc de l'autoroute, toujours bouchonnée. Les voitures qui se reportaient sur la cantonale se faisaient de plus en plus nombreuses. Le motard et moi nous sommes placés aux deux extrémités de la scène de l'accident. Lui réglait le flot de voitures qui venait de Féchy, moi celui qui venait de Rolle. Pendant ce temps, les policiers prenaient les déclarations, et les ambulanciers soignaient la vieille et consolaient la jeune.

  

Debout sur mon muret de pierre, pendant une demie-heure, j'ai fait le trafic. Pendant une demie-heure, j'ai été incontestablement utile, indispensable même. Et gratuitement, sans solliciter quoi que ce soit, et sans me faire offrir quoi que ce soit. Et spontanément, sans signer de déclarations ou répondre aux exigences ou aux suppliques de qui que ce soit. Pendant une demie-heure, j'ai gagné mon année 2014.