03/11/2014

Ellis Island, monument à la stupidité européenne (et américaine)

On doit s'y rendre par bateau depuis Manhattan, comme les immigrants qui s'y sont pressés par millions pendant des décennies. Au bout d'une vingtaine de minutes sur un ferry regorgeant de touristes américains à la recherche de leur histoire familiale, et après un passage par la statue de la Liberté, on débarque enfin sur Ellis Island. C'est là, à l'embouchure de l'Hudson, que les Etats-Unis avaient installé le centre de réception des immigrés entre 1892 et 1954. Ils avaient choisi cette îlot parce que les habitants du sud de Manhattan se plaignaient du désagrément causé par ce flot humain ininterrompu. Peut-être aussi parce que, de cette façon, il était plus aisé pour les autorités de contrôler ces humains, de les enfermer au besoin et de s'assurer qu'aucun d'eux n'entre illégalement sur le territoire. Cela donne à l'endroit un côté pénitentiaire, comme Alcatraz, dont la réalité quotidienne ne devait pas être tant éloignée.

 

Les immeubles qui constituent le complexe administratif sont délicatement dessinés avec des tours et des coupoles. Leurs architectes ont même reçu une médaille d'or à Paris pour leur travail. On croirait se trouver devant l'opéra de Monte-Carlo. Puis on entre dans la grande salle d'enregistrement, voûté, pavée de terre cuite, peu monumentale mais dont l'histoire si singulière vous saisit à la gorge. Parce qu'en 62 ans, plus de douze millions d'êtres humains se sont présentés dans cette salle, face aux officiers de l'immigration. On compte qu'environ 100 millions d'Américains sont issus de cette immigration, ce qui représente un peu moins du tiers de la population totale. En d'autres termes, on se trouve dans la matrice des Etats-Unis modernes, dans ce qui a directement contribué à forger leur force et leur grandeur, et leur domination – finissante – sur le monde dans lequel nous vivons.

 

Le candidat devait présenter trois caractéristiques : être en bonne santé physique et mentale, ne pas être un criminel en fuite, et être porteur d'un minimum d'argent. En réalité, seule une santé passable était exigée. Dans les faits, on soignait sur place les mal portants et on fermait les yeux sur une fortune personnelle inexistante. Les éventuels crimes du candidat donnaient lieu à des audiences où pouvaient témoigner des proches. Ce qui explique que sur 12 millions de candidats à l'entrée sur le territoire américain, seuls 2% ont été renvoyés chez eux, et en plus aux frais de la compagnie de navigation. Ces conditions sont tout à fait dérisoires au regard de ce qui se fait de nos jours pour les simples touristes. Même pour un séjour d'une semaine, même citoyen d'un pays riche, même porteur d'un passeport biométrique et libéré de l'obligation d'obtenir un visa, j'ai dû remplir un formulaire spécial au préalable, payer 14 dollars pour le remplir, répondre à un questionnaire détaillé dans l'avion, me soumettre à une fouille complète, me faire photographier par une machine dont j'ignore ce qu'elle a saisi de moi et ce qu'elle en fera, et enfin offrir au scanner du douanier mes pupilles et mes dix empreintes digitales.

 

Ce basculement de l'ouverture à la fermeture a pris plusieurs décennies. Mais il signifie à mes yeux, bien plus que les statistiques économiques ou les guerres ratées, la lente faillite d'un modèle et son inéluctable pourrissement. Ce faisant les Etats-Unis ont trahi leur raison d'être et ont fini par devenir aussi stupides et craintifs que le furent – et le sont toujours – les Européens. Parce que la stupidité des Européens est partout inscrite à Ellis Island.

 

En visitant ces salles de briques et de carreaux émaillés, j'avais l'impression de déambuler dans un monument à la bêtise et à la violence européennes. Car sur les douze millions d'immigrants qui ont franchi les portes d'Ellis Island, l'écrasante majorité fuyait l'Europe qui les condamnait à l'exil, soit pour des raisons ethnique et/ou religieuses, soit pour des raisons économiques. Les tsiganes, les italiens esclavagisés de Sicile et des Pouilles, les Irlandais crevant de faim sous l'oeil impavide de la couronne britannique, les ashkénazes ukrainiens ou biélorusses pogromisés, tous les damnés de l'Europe se pressaient sur des navires improbables vers un avenir meilleur. Parmi eux je compte un arrière-grand-oncle qui fuyait l'Allemagne hitlérienne et l'arrière-grand-père de mon épouse qui fuyait la misère économique imposée par Vienne sur les marches de son empire.

 

 

L'Europe rejetait ses propres enfants, trop occupée qu'elle était, qu'elle est toujours, à contempler sa propre grandeur passée et à entretenir ses haines intestines qui lui tiennent lieu de dénominateur commun, presque d'identité. L'Amérique l'imite aujourd'hui, construisant sur sa frontière sud un mur de barbelé sur lequel meurent les candidats à l'immigration presque quotidiennement. Tandis que l'Europe continue de laisser crever les Africains en exil par bateaux entiers au large de Malte et de Lampedusa. L'histoire ne nous apprend donc rien, jamais, nulle part. Ces immigrés, pauvres, incultes, souvent malades, parfois bêtes et violents, mais toujours désireux d'un avenir meilleur, sont pourtant ce qui constitue partout dans le monde la meilleure chance d'un pays. Ces humains déracinés sont la plus sûre façon pour la société qui les reçoit de renouveler sa propre population en y additionnant d'autres cultures, en y important une main-d'oeuvre peu chère et tout à la fois déterminée, et en bousculant constamment les classes sociales qui ont tendance, partout dans le monde, à se vitrifier avec le temps qui passe. Ce n'est pas un gauchiste larmoyant qui écrit ces lignes, c'est un libéral qui regrette que la libre circulation, de nos jours, ne concerne plus que les capitaux et les biens manufacturés, mais pas les hommes. Et il n'est pas impossible que si nous persistons à ériger des murailles et des barbelés et des visas et des souricières, nous crevions tous et toutes étouffés dans notre propre bêtise.

Commentaires

"Ces immigrés, pauvres, incultes, souvent malades, parfois bêtes et violents, mais toujours désireux d'un avenir meilleur, sont pourtant ce qui constitue partout dans le monde la meilleure chance d'un pays."

Oui, le leur. Si l'Afrique empêchait de partir les meilleurs de ses enfants, formés à grands frais par les coopérations européennes (disons française, pour être plus honnête) pour devenir esclaves dans les serres d'Andalousie ou de Sicile (bonjour le droit du travail de cette Europe modèle de notre élite de navets socios rose bonbon...) alors qu'ils sont ingénieurs, enseignants, que leur mère a cultivé son champ de cacahuètes des années durant pour payer son voyage aux ignobles mafias de passeurs, l'Afrique pourrait peut-être envisager un développement plus sain que celui basé sur le seul pétrole du Nigéria ou de Cabinda. Le plus grand scandale, c'est que la gauche européenne, avec une inconscience criminelle, défend cette immigration sauvage livrée aux esclavagistes. C'est un cauchemar.

Écrit par : Géo | 10/11/2014

Et puis, cette invasion de l'Amérique ne vous dérange pas quelque part ? Quel a été le sort des Amérindiens, d'après vous ? L'Europe a connu moult invasions barbares, il est inquiétant qu'elle ne cherche pas à s'en protéger.

Écrit par : Géo | 10/11/2014

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