14/11/2014

Mille heures de gymnastique pour rien

En 14 ou 15 ans de scolarité, à raisons de deux séances par semaine et en comptant 38 semaines par année, j'ai suivi plus de 1000 (mille) heures de gymnastique. A presque 43 ans, je suis en train de réaliser avec effarement que, durant ces mille heures, je n'ai rien appris du tout sinon quelques règles de sport. J'ai essentiellement obéi aux ordres d'un prof qui aurait tout aussi bien pu être un cours pré-enregistré diffusé par haut-parleur.

 

J'ai toujours détesté le sport et méprisé les sportifs, comme tout crétin instruit qui s'assure que seule l'élévation intellectuelle est admirable. Par acquit de conscience j'ai commencé la gym, le tennis, le vélo, le squash, la course à pied, le vélo d'appartement. Toutes ces tentatives se sont systématiquement soldées par un échec. Et puis j'ai horreur du matos, en contradiction complète avec habitudes des Suisses. Eux adorent dépenser des fortunes dans des culottes de vélo ou des lampes frontales ou des sacs à dos ou des lunettes de ski ou quarante trois sortes de chaussures de marche. Cela fait donc des années que je ne fais quasiment pas usage de mes muscles et de mes poumons. Ce printemps, une succession de petits ennuis de santé m'a convaincu que je vivais dans le péché. Le temps était donc venu de me convertir. Mais comment ?

 

Vanja. Voilà mon remède. Vanja est un ancien boxeur de quarante ans. C'est aussi mon entraîneur personnel, dans ce club de gym antique à côté de chez moi à Belgrade. J'ai compris que, seul, je n'arriverais à rien. Que j'avais besoin d'être dirigé, contraint, conduit, instruit. Deux ou trois fois par semaine, je me rends donc à pied aux leçons de Vanja. Et Vanja me fait comprendre que non seulement j'ignorais quasiment tout du fonctionnement de mon propre corps, mais pire encore que cela : j'ignorais que j'ignorais. Jusqu'à cet automne, j'ai toujours pensé pouvoir mesurer le bienfait d'un exercice aux litres d'eau que je transpirais et à quel point je parvenais à me mettre hors d'haleine. Vanja m'explique l'importance de la respiration, de l'extension des muscles, de la lente et progressive gradation vers les limites de sa propre résistance, que je ne dois jamais franchir. Je me sens donc beaucoup mieux, non seulement parce que ma structure physique est en train de se remettre de vingt années de négligence presque complète. Mais parce que je commence à comprendre comment je fonctionne, et comment je peux faire en sorte de fonctionner de mieux en mieux.

 

Si j'étais une exception, il ne me viendrait pas à l'idée que, peut-être, il y a dans cette petite histoire une des illustrations de ce qui est fondamentalement faux dans notre système éducatif. Car nous passons le plus clair de nos jeunes années assis, passivement, à écouter un adulte. Qui souvent s'emmerde ou n'a pas une idée très précise de ce qu'il doit nous raconter, et pourquoi ce qu'il nous raconte est important et/ou utile. Ainsi je sais quand et pourquoi la bataille de Bouvines a eu lieu et où se trouvent les sources du Nil et à quelle dynastie appartenait Néron. A une époque j'ai même su par coeur des dizaines de formules chimiques, des axiomes et des théorèmes. Mais je ne savais pas jusqu'à cet été qu'il faut expirer lorsqu'on contracte ses muscles et inspirer lorsqu'on les relâche parce que si on fait le contraire, le coeur est comprimé par les poumons et cela peut conduire à des complications. Je ne savais pas cela, et tant d'autres choses essentielles à ma propre santé, parce que personne ne me l'avait dit. Et personne ne me l'avait dit parce qu'on considère que cela n'a aucune importance dans la formation d'un contribuable discipliné. En gros, ça ne rapporte rien.

  

Pourtant, je continue de penser qu'il y a quelque chose de décadent dans l'idée même d'une salle de sport. Pendant des dizaines de milliers d'années, nous avons fait usage de notre corps pour survivre, chasser, creuser la terre et construire des maisons. Mais comme désormais nous sommes, pour la plupart d'entre nous, assis toute la journée, il fallait trouver un ersatz d'exercice pour lequel notre structure physique est constituée. D'où ces salles de sport et ces instruments par lesquels nous entretenons notre musculature comme on fait rouler régulièrement une vieille voiture pour ne pas que son moteur ne s'encrasse. C'est cela qui me semble décadent, cet exercice artificiel qui ne fait qu'entretenir, mais qui ne produit plus rien. Pourtant, beaucoup trop peu d'entre nous s'y résolvent. D'où les taux importants d'obésité, de cholestérol et de maladies cardiaques, que compensent des soins médicaux aux coûts de plus en plus élevés. Ce qui est une autre forme de décadence, c'est-à-dire un aveuglement et un refus complet de constater que l'exercice n'est pas une forme de distraction ou de punition, mais une nécessité absolue. Entre ces deux forme de décadence, j'ai fait mon choix. 

Commentaires

Ce n'est pas aussi simple. L’hypercholestérolémie ? Mon médecin me disait il y a quelques jours qu'il a deux patients végétariens et sportifs qui ont des taux de mauvais cholestérol affolants...Vous êtes devenu sportif, au même sens que moi : un substitut de la chasse, et non des jeux stupides. Mais il suffit d'un détail pour gripper la machine. Pour moi, des pieds creux et avec le temps, une bursite inter-métatarsienne. Et adieu les grandes marches. Alors vélo, pendant que c'est encore possible. Et il y a le danger de trop vouloir contrôler, et la perte du plaisir de vivre que cela peut impliquer...
Et il y a Churchill...
Et "carpe diem"...
Les néo-convertis ont toujours un petit côté excessif...

Écrit par : Géo | 14/11/2014

« Si tu est rapide au festin et lent à la course, mange avec tes pieds et cours avec ta bouche. »
Lucien, philosophe grec

Écrit par : PL | 15/11/2014

Les Grecs aiment beaucoup invertir...

Écrit par : Géo | 15/11/2014

Au risque de vous paraître quelque peu moqueur ou insolent, je me permets donc de noter qu'il vous a fallu plus de 20 ans de vie d'adulte pour vous rendre compte que vous étiez responsable de vous-même jusque dans vos choix de vie ?

Et dire que je vous parie qu'il y a longtemps de cela, sur ces même bancs d'école que vous critiquez, vous avez appris "Connais-toi toi-même" etc comme tant d'autre... N'est-ce pas ?

Vous l'avouez, dans mens sana in corpore sano, vous avez délibérément "choisi" mens sana.

Pourquoi donc critiquer l'école alors qu'elle vous avait donné les clefs et que c'est donc votre auto-critique qu'il faut faire ?

Je soulève ce point non par plaisir de vous chicaner, mais parce que le symptôme que vous présentez est la plaie de nos sociétés modernes : personne n'est jamais responsable, la faute en incombe toujours à d'autres...

Meilleures salutations sportives.

Écrit par : Greg | 19/11/2014

Nosce te ipsum, mens sana in corpore sano, que de souvenirs. Un bel exemple de paternalismus infinitus, votre commentaire. Sur ce, ave, et pis surtout cave canem.

Écrit par : david laufer | 20/11/2014

Bah, ne le prenez pas comme du paternalisme, je n'ai que 3 ans de plus que vous et suis encore un jeune con.

Je vous disais cela en toute connaissance de cause puisqu'à 18 ans mon physio me disais que j'avais les armes pour me battre contre mes déformations de colonne vertébrale et que si j'oubliais le combat j'aurais mal au dos tous les matins au réveil à 40 ans.

Jeune con de 18 ans se rendit compte à 35 ans que le mal de dos était bien là, que le temps avait passé et que mon physio avait, forcément, vu juste.

J'ai repris mes exercices tout en passant pas mal de temps à étudier la musculation en autodidacte grâce à internet.
Je vous passe les détails, mais 2 fois 40 minutes par semaine font des miracles !

Je reviens sur le point important, de nos jours les gens ont cette fâcheuse habitude de négliger leur corps tant que tout ne va pas trop mal, puis de compter sur la médecine pour réparer leurs errances, si possible sans devoir faire eux-mêmes des efforts. Vive la pilule magique qui soigne tout...

Et j'insiste avec une citation que j'adore et que je commence par me rappeler à chaque problème que je rencontre dans ma vie :

"Dieu se rit des hommes qui déplorent les effets dont ils chérissent les causes."

Et souvent, le problème ne vient pas des autres comme c'est si commode de croire, mais de moi-même.

Ce que l'école oublie de vraiment faire comprendre aux élèves, c'est qu'elle ne peut pas tout leur apprendre, et qu'il faudra qu'ils utilisent leur tête pour résoudre les problèmes.

Avez-vous vu cette infantilisation galopante qui consiste à mettre des autocollants avec un lapin qui se fait pincer dans les portes du métro ?

Est-ce la peur du procès par un usager stupide ? Ou faut-il vraiment déresponsabiliser les gens de tout et mettre des mises en garde partout pour tout et rien ?

Mais bon, si je m'égare je vais montrer mon visage libéral, me mettre à critiquer le socialisme et les pédagogues constructivistes et cela va devenir long.

Dernier point, si comme je le pense vous maitrisez parfaitement l'anglais, le précurseur de la musculation moderne qui a investit énormément de son temps, énergie et argent pour comprendre et faire bouger des choses, c'est Arthur Jones. Sa vie est un roman, et ce n'est pas un tendre, mais il a quasiment tout compris le premier à la musculation.
Tout son travail est disponible en ligne si le sujet vous intéresse.

Écrit par : Greg | 20/11/2014

Vous avez trop de peine avec la critique, DL. J'ai trouvé aussi que vous sur-réagissiez au commentaire de Greg. Pour ma part, je me trouve avec beaucoup de problèmes au genou et je suis presque certain - mais comment le prouver ?- que c'est dû au ski. Beaucoup de fun quand on est jeune, mais cela se paie plus tard...
Le sport est devenu une drogue dure comme les autres. Courir la patrouille des glaciers en 5 h et quelques, c'est de la folie furieuse. Même ou surtout si c'est avec EPO. Mais est-ce possible de faire ce temps sans ça ? La pratique du sport doit absolument être adaptée à chaque individu. L'excès est aussi si ce n'est plus dangereux que le manque.

Écrit par : Géo | 21/11/2014

Greg, le petit lapin sur la porte coulissante du métro a déjà sauvé plusieurs mains de mes enfants! L'exemple de ce village du nord de l'Hollande qui a supprimé toute la signalisation routière du centre ville et a vu ainsi le chiffre des accidents réduit à 0 me semblerait, par exemple, mieux illustrer votre propos.

Écrit par : PL | 21/11/2014

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