29/12/2014

Portrait psychologique du nationalisme

En quoi consistent le nationalisme et le chauvinisme ? Avec les années, il me semble que la différence fondamentale entre un admirateur de Blocher ou de Le Pen ou de Zemmour et moi-même n'est pas tellement d'ordre idéologique et politique. Sur le fond, nous sommes d'accord sur des points essentiels ainsi que sur une certaine vision de la société telle qu'elle est aujourd'hui. Ce qui nous divise est plus une question d'attitude psychologique. Je m'en convainc d'autant plus facilement que ma propre réaction aux propos de Farage ou de Freysinger est elle-même psychologique avant d'être politique : je suis profondément irrité par le ton de leurs voix et par leurs sourires, et puis ensuite par leurs arguments.

Un autre argument en faveur de cette lecture psychologique est d'ordre géographique. Bien sûr que l'UDC et le FN et l'Ukip ont des racines différentes et des nuances parfois importantes. Mais il me semble évident que tous ces mouvements, y compris aux Etats-Unis, partagent une attitude psychologique commune qui est d'abord une façon de se considérer soi-même, en dehors de tout contexte immédiat. Et puis il est idiot, et surtout vain, de faire du fétichisme sur quelques noms et sur quelques partis. Le problème, ce n'est pas l'UDC et le FN et le Tea Party. Le problème, c'est qu'ils ont gagné et que, même à gauche désormais, on emprunte les mêmes langages et les mêmes attitudes.

En tentant de résumer ces traits psychologiques, je parlerais du refus de l'auto-critique. En d'autres termes, un refus d'envisager le passé dans toute sa complexité. Ce qu'expliquent les penseurs et les acteurs du nationalisme est inchangé depuis des décennies et à travers les continents : nous ne sommes coupables de rien, nous sommes de braves gens, tous nos problèmes proviennent de l'extérieur. Toute auto-critique est systématiquement disqualifiée : on parle alors d'auto-flagellation pour bien souligner son caractère psychologique et dangereux. En Suisse, la publication du rapport Bergier aura servi de carburant politique à l'extrême-droite dans des proportions incalculables. En France, le rapport à l'Occupation autant qu'à la guerre d'Algérie ont permis à Le Pen et aujourd'hui à Zemmour d'émerger. Aux Etats-Unis, le rapport au 11-Septembre permettent au Tea Party de s'imposer, etc, etc.

Il y a là une posture psychologique remarquablement efficace d'un point de vue politique. Parce qu'elle est d'abord un moyen de dire aux gens : vous, individuellement, n'avez rien à vous reprocher, vos problèmes sont insupportables parce qu'ils sont causés par des agents extérieurs. Pour définir ces agents on peut remplir la case comme on l'entend : les juifs, les musulmans, l'Union Européenne, les écologistes, les Américains, les riches, les immigrés, la liste des coupables est en constante adaptation. On se convainc que tout bienfait n'est imputable qu'à soi-même, sans aucune cause historique ou géographique. Tout comme on se convainc que tout méfait n'est imputable qu'aux autres, sans aucun regard critique sur soi-même ou sa communauté.

En dépit de mon athéisme résolu, il y a un message des évangiles qui me semble conserver sa nature profondément et perpétuellement révolutionnaire. C'est cette idée selon laquelle les Romains, c'est-à-dire l'occupant, le tortionnaire, le salaud proverbial, sont un problème annexe. Et que le véritable et l'unique problème consiste à se réformer d'abord soi-même, à comprendre qui on est, d'où l'on vient, en quoi on est toujours perfectible. Que celui qui n'a jamais péché jette la première pierre, c'est-à-dire : changeons le monde en commençant par nous-mêmes. Ce que nous hurlent aujourd'hui les politiciens de droite et de gauche, les penseurs stipendiés, les publicistes corrompus, les Pharisiens de notre temps, c'est exactement l'inverse. Et c'est dit avec un sourire un peu désolé, comme si c'était une évidence. Et c'est ce qui m'irrite, perpétuellement.

16/12/2014

L'argent: sa vie, son oeuvre

Belgrade a elle aussi ses banlieues chics. C'est une nouveauté pour les plus de cinquante ans, qui ont grandi dans une ville communiste où seuls les dignitaires du parti et les officiers occupaient les quelques villas des grands bourgeois d'avant-guerre. Désormais, au sud de la ville, on peut naviguer par les rues d'un quartier cossu, peuplé des gigantesques villas des nouveaux millionnaires. On voit des portiques ornés de lions en plâtre, des grilles de fer forgé de cinq mètres de haut qui ceignent des parcs immenses, et d'énormes bolides allemands blindés aux vitres teintées.

Pour un Européen de la vieille école, à fortiori lorsqu'il est protestant, cet étalage est du dernier mauvais goût. On se moque de l'absence d'éducation et de raffinement que trahit cet empilement d'objets qui n'ont entre eux rien de commun sinon d'être chers. Et fort de ce point de vue qu'on imagine supérieur, on applique à cette ostentation le qualificatif de « nouveau riche » – une des insultes les plus injustes et les plus méprisantes qui soient. Un nouveau riche commet quotidiennement le crime absolu de ne pas savoir être riche. Un nouveau riche ignore l'allusion. Il ignore les vieilles pierres, les couleurs dont le nom n'existe pas et les intérieurs dépouillés.

Et Belgrade est pleine de nouveaux riches. Presque tous ont fait fortune durant, ou juste après la dictature de Milosevic. Ces fortunes considérables – certaines atteignent les centaines de millions d'euros – proviennent parfois des spoliations de guerre mais plus souvent de privatisations frauduleuses, de marchés publics truqués, de trafics de cigarettes ou de drogue. Bien sûr il a fallu en liquider quelques-uns, ce sont les exigences du métier. Il arrive encore que l'un d'eux répande le contenu de sa boîte crânienne sur les lambris d'un restaurant. Mais ils sont nos nouveaux maîtres et les agitations des politiques ne trompent personne. 

En Europe occidentale, cette réalité de l'argent et de sa provenance est masquée par les années et par les kilomètres. Lorsqu'on déambule autour de St Sulpice à Paris ou de St Pierre à Genève, on s'émerveille devant tant d'histoire et de merveilles architecturales. Or l'édification de ces demeures somptueuses a été rendue possible par exactement les mêmes mécanismes qui, aujourd'hui, couvrent les collines méridionales de Belgrade d'immondices clinquants. A l'origine de toute fortune sérieuse, de celle qui permet de construire des hôtels particuliers et de commissionner des artistes pour les décorer, il y a une forme plus ou moins nettement définissable de crime.

Mais à la différence de Belgrade, les crimes commis à Genève ou Paris ne sont pas sensibles. Ils ont été commis il y a trop longtemps, ou sont encore commis aujourd'hui mais trop loin de chez nous. On célèbre aujourd'hui le fondateur d'une ancienne dynastie de métallurgistes ou de banquiers, comme on célèbre le succès d'un entrepreneur du textile ou de l'Internet. Tout en sachant pertinemment que de tels succès ne sont possibles qu'au prix d'un nombre incalculables d'entorses avec la morale et les règles essentielles de la décence. C'est par cette magie du temps et de l'espace que les auteurs de ces crimes se métamorphosent en « pionniers » et en « visionnaires ».

A Belgrade, on ne s'embarrasse pas de telles délicatesses. L'origine de ces fortunes n'est ni lointaine, ni ancienne. Elle provient de crimes locaux et récents. Et j'aime cela. J'aime que l'argent ne mente pas et se montre sous son véritable jour. Cet argent-là, celui des nouveaux riches, dégoûte ceux qui vivent dedans depuis des générations. Ils peuvent ainsi avoir la chance de comprendre que l'origine de leur propre fortune repose sur des bases identiques. Et qu'il y a, quelque part dans leur arbre généalogique, un gros bras, inculte et brutal mais malin comme un singe, qui s'achetait de trop gros chevaux et construisait des écuries trop voyantes.

Et c'est d'ailleurs ce qui attend les enfants de ces nouveaux riches. La plupart de ces enfants sont envoyés dans les meilleures écoles de Belgrade. Ils iront rapidement à l'étranger, apprendront la différence entre un Rembrandt et un Frans Hals. D'ici trente ans ils seront devenus les parents de jeunes New Yorkais ou Tokyoïtes brillants, raffinés, cosmopolites. Que font glousser les lions en plâtre et le fer forgé.