08/01/2015

Lettre à Flavie

Chère Flavie,

J'ai reçu de toi un message privé qui m'a touché. Tu m'y expliques qu'en ce qui concerne la tragédie de Charlie Hebdo, tu n'es pas totalement d'accord avec moi. En un message, tu fais preuve à la fois d'honnêteté en m'exprimant ton désaccord, et d'élégance en me le disant avec douceur, en privé, et en ajoutant même un compliment. Ces vertus m'obligent. Permets-moi donc de m'expliquer un petit peu.

J'ai fait preuve hier, dans les heures qui ont suivi le massacre parisien, d'un manque typique de tact. En postant sur Facebook un blog vieux de deux ans dans lequel je critiquais la ligne éditoriale de Charlie Hebdo, j'ai confondu plusieurs événements et j'ai manqué d'un respect nécessaire aux victimes. Je voudrais tenter d'y remettre un peu d'ordre. Il y a, à mon avis, quatre sujets majeurs qui se sont amalgamés dans cette horreur : la ligne éditoriale de Charlie Hebdo, la liberté d'expression, l'attaque elle-même, et la réponse politique, sociale et médiatique à cette horreur.

Commençons par la ligne éditoriale de Charlie Hebdo. En réalité, et comme expliqué plus haut, il n'y a pas vraiment lieu d'en parler ce soir, ni même plus tard d'ailleurs. Parce que lier cette ligne à l'attentat atroce dont ses auteurs ont été les victimes, c'est se tromper de cible. Trois salopards ont décidé de tuer des journalistes qui les dérangeaient : quelles que soient les turpitudes réelles ou supposées de ces journalistes, un tel acte ne peut ni s'excuser, ni se justifier. Les caricatures de Mahomet ne sont pas une justification, elles sont un prétexte. A leur sujet, j'ai préféré la réserve du New York Times qui avait décidé de ne pas les reproduire. D'une manière générale, je préfère la satire politique anglo-saxonne, qui me semble à la fois plus fine et plus responsable, à la satire française, que je trouve souvent démodée, sans en dire plus. J'aime l'esprit de Jon Stewart, de John Oliver, de George Carlin ou de Conan O'Brien.

Ensuite, la liberté d'expression. Il ne m'a pas échappé que c'est surtout le Front National, l'UDC, le Tea Party et les fascistes de tous poils qui, depuis quelques années, se réclament d'une liberté d'expression absolue pour banaliser leurs propos les plus épouvantables. Dès qu'on leur fait remarquer que leur discours est insultant ou qu'on censure un article, ils hurlent au bâillonnement. Ce sont des bullies qui tentent, avec succès, de nous intimider. Or la liberté d'expression, comme toutes les libertés, a ses limites. Et une société se met à en perdre le sens et les contours dès qu'elle se sent obligée de la légiférer, ce qui est le cas aujourd'hui. Nous légiférons parce que nous ne sommes manifestement plus capables de faire un usage correct et responsable de cette liberté. A cause des irresponsables précités, qui ne s'en servent plus que pour insulter les minorités, les femmes et les gens qui ne pensent pas exactement comme eux, et qui hurlent au « politiquement correct » dès qu'on leur signale qu'un minimum de retenue et de conscience historique seraient de rigueur. La liberté d'expression est une victoire de haute lutte sur des siècles d'oppression. Elle a été remportée non pas par l'affrontement brutal mais par la lente corrosion de l'intelligence sur l'obscurantisme, la bigoterie et l'autocratie. Elle s'est gagnée par la métaphore, le sous-entendu, la science-fiction et les doubles sens. Autrement dit, par une attitude faussement naïve, en retrait, et toujours consciente du rapport réel des forces en présence. Sachant toujours qu'un papier est plus fragile qu'un sabre. Et que la patience, la ruse et l'humilité sont finalement plus efficaces et plus admirables que l'attaque frontale.

En ce qui concerne l'attaque elle-même j'ai été, une fois de plus, dégoûté par le traitement qu'en ont fait les chaînes d'information continue. Moins d'une heure après les faits, les spéculations les plus fantastiques fusaient de plateau en plateau. Moins d'un jour après les faits, les éditorialistes avaient non seulement compris les événements, ils savaient exactement qui étaient les coupables, quels étaient leurs mobiles et comment ils avaient agi. Or une certitude s'impose avec les heures qui passent : c'est une attaque d'une extrême complexité, à la fois en raison du profil de ses auteurs et de leur mode opératoire. Il faudra encore des mois et des mois d'enquêtes approfondies pour espérer comprendre ce qui s'est passé, quelles étaient les motivations réelles des assassins, s'ils ont agi seuls et pour les raisons qu'ils ont invoquées sur place. Pour le moment, nous n'en savons que très peu à leur sujet et sur le déroulement des événements. Une retenue s'impose, là aussi.

Enfin, il y a la question à mon avis centrale du traitement de cette tragédie. A droite et à gauche, j'entends ces propos affreux, horribles, fous : nous sommes en guerre, la France ne sera plus jamais la même. Cela ne se constate pas, cela se décide. En d'autres termes, il n'appartient qu'à nous de penser que nous sommes en guerre et de laisser nos émotions prendre le pas sur tout le reste. Ce que désirent ces assassins, c'est précisément nous faire changer de braquet, nous pousser jusqu'aux extrémités de la peur, de l'état sécuritaire, et même nous lancer dans une guerre meurtrière. C'est aussi ce que désirent les partis et les éditorialistes d'extrême-droite, qui y voient la matérialisation de toutes leurs prédictions et qui se voient déjà au pouvoir demain. Et c'est ma foi possible, c'est même probable. L'exemple américain nous montre à quel point c'est probable. C'est pourquoi mon sang se fige à l'idée d'une unité nationale. Je n'y vois pas, moi, d'unité mais une disparition de notre esprit critique et notre sens commun au profit de la vengeance et de la haine. Une disparition de la gauche et du centre au profit de la droite dure. Autrement dit, une insulte directe à la mémoire des victimes et de leur vie de travail. Et nous plongerons ainsi la tête la première dans des législations type Patriot Act, un flicage poussé à l'extrême et une perte générale des libertés civiles. Au nom de la défense de la liberté. Et au final, une multiplication des terrorismes et des terroristes et des violences sociales et communautaires. A mon sens, la réponse politique la plus intelligente à cette horreur, cela te choquera peut-être, mais c'est très simple : rien du tout. La Grande-Bretagne a vaincu des dangers mille fois plus grands avec cette ligne de conduite : keep calm and carry on. 

Commentaires

Bonjour David, vous êtes très pessimistes. Je crois que ce crime à toucher les consciences humaines au-delà de tout. La démocratie s'affaiblit à chaque fois qu'elle n'a plus confiance en ses vertus. La France civile a réagit de manière remarquable. Tous citoyens, tous égaux. Le communautarisme vient de perdre une bataille. Les musulmans reprennent la parole publique. Ils vont redoubler d'efforts pour éduquer leurs enfants dans le respect des lois démocratiques. Ils ne veulent pas plus que vous d'une guerre civile.

Pour la liberté d'expression, je comprends vos réserves. Pourtant nous sommes régulièrement blessés par des gens qui ne pensent pas comme nous et qui n'ont même pas les armes de l'humour pur nous le signifier mais une haine féroce qui s'exprime par des insultes, un mépris, un rejet total. Charlie essaye de briser les hypocrisies du monde par un trait d'esprit ou un dessin. Une blessure narcissique est parfois nécessaire pour faire bouger les choses. Si les musulmans se sentent atteints dans leur foi par des caricatures, alors leur foi n'est peut-être pas aussi inébranlable que ça. Et encore moins quand certains passent à l'acte violent et assassinent la liberté d'expression.

Personnellement, je n'ai pas besoin que tout le monde approuve mon blog et aime mon travail. J'admets que certains et certaines puissent me critiquer et se foutre de ma gueule, de mes croyances, de mes amours... Mais l'humour pour le dire est tellement plus délicat, plus touchant, plus rigolo que l'agression haineuse. Mes idées ne sont pas intouchables et inattaquables. Le Prophète des musulmans n'est pas intouchable et inattaquable. Le penser comme cela, c'est de l'idolâtrie, plus du tout de la religion. Et la dérive actuelle et extrémiste prouve que Charlie a touché juste quelque part dans le coeur de la foi musulmane. Et si ce crime peut changer quelque chose dans les dérives de cette religion alors Charlie aura réussi quelque chose de bon qui tient de la sainteté humaine.

Écrit par : pachakmac | 09/01/2015

Il n'en reste pas moins qu'on en sait beaucoup plus que vous ne dites. Un des frères aurait suivi les enseignements d'un imam américain au Yémen, dont la préoccupation majeure était de venger le prophète des caricatures faites de lui en Europe...
C'est très exactement de cela dont sont morts les types de Charlie Hebdo : ils ne voulaient pas savoir que l'on n'a pas le droit de représenter le prophète de l'islam. Alors le caricaturer...
Et qu'il y aura toujours, aussi longtemps qu'il y aura des musulmans, quelqu'un parmi eux pour exécuter la fatwa.
A l'époque de la parution de ces caricatures, je m'étais insurgé de cette politique de Charlie, parce qu'après avoir vécu dans pas mal de pays musulmans, je crois avoir bien compris qu'ils ne rigolent pas vraiment avec la religion.
Il faudra bien que les Français et les Européens débattent des contradictions entre valeurs européennes et islamiques, un jour ou l'autre, plutôt que se cacher la tête dans le sable.

Écrit par : Géo | 09/01/2015

Personnellement j'ai l'impression que l'on donne un peu trop d'intelligence et d'importance à une action horrible mais finalement mal montée contre une cible facile et évidente.
Peut être que les assassins ont été piloté pour s'attaquer à Charlie Hebdo en tant que symbole de la lutte contre l'extrémisme ou comme symbole de la pensée occidentale et de la démocratie. Peut-être. On n'en sait rien.
Personnellement j'ai l'impression que l'on donne un peu trop d'intelligence à une action horrible mais finalement mal montée contre une cible facile et évidente.
Peut être que les assassins ont été pilotés pour s'attaquer à Charlie Hebdo en tant que symbole de la lutte contre l'extrémisme ou comme symbole de la pensée occidentale et de la démocratie. Peut-être. On n'en sait rien. Mais ce me semble bien compliqué et rien ne permet de pousser si loin la recherche de mobile. Souvent, la simplicité est la vérité. Charlie a fait des critiques, mordantes, de l’islam, du prophète et de ses fous. On se venge donc, en les tuant et en espérant que cela fasse peur à ceux qui seront tentés de faire pareil. Faut-il vraiment chercher plus loin ?
On parle de 11 septembre français, mais cela n'a, à mon sens, absolument rien à voir, sinon dans la réaction que la population va avoir en se serrant les coudes. Si l’on souhaitait s’attaquer à la république en faisant cela, si l’on souhaitait s’attaquer à la liberté de la presse, réellement, la manière serait on ne peut plus mal choisie. Pourquoi les français ne réagiraient pas de la même manière que les américains après avoir été frappé au cœur ? Tous montre plutôt la vengeance ciblée sur un but atteignable facilement.

On parle d’attaque faite par des professionnels. J’ai envie de demander comment on peut en arriver à cette conclusion ? Ils se trompent de bâtiment pour commencer. Une carte d’identité est perdue dans le véhicule, ils en braquent un deuxième pour fuir, au milieu de Paris et à midi, puis une station-service et ils finissent par être acculés après à peine 2 jours de fuite. C’est de la préparation professionnelle ça ? Bien évidemment non, et heureusement. En comparaison, le 11 septembre c’est des mois de préparation, pour plusieurs dizaines de personnes, afin de piloter des avions contre des bâtiments en plein New-York. Le choix de la cible, la logistique nécessaire et l’esprit de sacrifice des terroristes n’a évidemment aucune commune mesure avec l’attaque de Charlie.
Un des protagoniste a été désigné comme un branquignole et, sincèrement, c’est ce qu’il est.
La seule chose qu’il faut leur reconnaître est du sang-froid, de la détermination et un apprentissage du maniement des armes. En cela, ces 3 points pourraient montrer qu’effectivement, au moins un des 2 est allé faire la guerre. Le fait de tirer sur les policiers, en groupant suffisamment les tirs comme les photos le montrent, indiquent qu’il s’agit effectivement de gens qui se sont entraînés à tirer avec des militaires et non des apprentis brigands tirant à la kalash dans la forêt pour voir. A part cela, le reste du déroulement montre un manque de préparation et d’intelligence crasse.

J’espère sincèrement que les flics parviendront à les prendre vivants. Histoire que l’on puisse montrer à tous les jeunes qui se mettent déjà à les présenter comme des héros que ce ne sont finalement que de parfaits assassins complètement cons.
Il n’y aurait pire fin que d’en faire des martyrs.

Merde aux cons.

Écrit par : lefredo1978 | 09/01/2015

Assez d'accord avec vous, lefredo. (pour une fois...). Le plus drôle, c'est ce rassemblement de barbouzes chez Calvi qui pontifient sur le professionnalisme de ces branquignols de banlieue.
"J’espère sincèrement que les flics parviendront à les prendre vivants"
Cela va être difficile. Et d'ailleurs, on ne peut que s'étonner du peu de moyens dont disposent les forces armées pour neutraliser des individus dangereux sans les tuer...
Ultra-sons ? Infra-sons ? Chocs électriques ? Gaz divers, fumées, etc ? Pourquoi n'y a t-il pas de progrès dans ce domaine et autant de modèles nouveaux de fusils d'assaut (alors qu'une bonne vieille Kalach de 1947 continue de faire bon usage, semble-t-il...)?

Écrit par : Géo | 09/01/2015

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