16/01/2015

Charlie Hebdo, Mélenchon et la trahison de la gauche

Ce matin, le discours de Jean-Luc Mélenchon sur la bière de Charb, rédacteur en chef de Charlie Hebdo, m'a retourné l'estomac. C'était comme si, un en seul instant et un seul endroit, s'était cristallisée toute l'étendue de la capitulation et de la trahison de la gauche.

D'abord, les personnes en présence. Côtés vivants, un ancien sénateur socialiste devenu ultra-gauchiste par opportunisme électoral. Mélenchon a tout de même saisi que la social-démocratie s'était peu à peu vidée de son contenu depuis 1990 et qu'il convenait de revenir à l'essentiel. Ce qu'il a fait en devenant ce tribun populiste, qui ne s'est malheureusement pas trouvé d'autres cibles que les journalistes. Un fonctionnaire à vie, plus habitué aux petits fours et aux chauffeurs gratuits qu'à la distribution de tracts et à la grève dans le bassin houiller lorrain.

Côté trépassés, un caricaturiste engagé à vie au PCF, pour les funérailles duquel on fait tonner l'Internationale. Mais aussi un homme dont la compagne a été ministre dans le gouvernement Sarkozy avant de devenir avocate d'affaires pour le compte d'un cabinet américain. Un dessinateur qui, depuis plus de quinze ans, a développé une « islamophobie obsessionnelle », pour reprendre le constat d'un ancien fondateur de Charlie Hebdo. La victime d'un assassinat épouvantable, au cours duquel lui-même et 11 de ses amis et collaborateurs ont payé le prix, non pas de la liberté d'expression, mais de l'usage perverti et irresponsable qu'il en faisait. Le directeur communiste d'une publication sensément opposée au pouvoir, mais qui comptait parmi les membres de sa direction un directeur de la Banque de France. Et que le président de la République est immédiatement venu visiter, une fois qu'un des journalistes l'a obtenu personnellement au téléphone moins de vingt minutes après les faits. Et qui vient de recevoir de la République une aide de 100'000 euros pour se remettre sur pied.

Ensuite, l'indispensable lyrisme à la française, qui donne à la plus belle déclaration politique un petit relent distinctif de fascisme autoritaire. Après les hurlement tonitruants de Valls à l'Assemblée nationale, Mélenchon s'est lui-même mis à hurler, cette fois-ci sur la tombe de son ami « tombé le crayon entre les dents ». Un tribun vociférant sur une tombe, cherchant fébrilement à séduire autant l'assemblée que les électeurs qui la composent, dans une indignité complète.

Et puis il y a le fond idéologique de tout cela. Mélenchon lançait, au bord des larmes, à son ami Charb qu'il était tombé dans le combat contre l'éternel, le seul, l'unique ennemi : l'obscurantisme et le fanatisme religieux. Ah. C'est donc cela, aujourd'hui, en 2015, l'ennemi désigné de l'ultra-gauche auto-proclamée. Pas le fascisme à domicile. Pas le capitalisme ultra-libéral. Pas les errements de l'Europe. Non, non, ça, on s'en accommode très bien. Ou plus exactement, on en a besoin pour survivre électoralement et professionnellement. Et puis le fanatisme religieux et l'islamo-fascisme sont tout de même fort commodes. Ils permettent aux représentants de cette gauche de désigner un ennemi effectivement hideux, mais lointain et face auquel la défaite ne sera jamais honteuse.

C'est d'abord une capitulation. Lorsque Charb et Mélenchon désignent comme ennemi principal l'islamo-fascisme (ou plus simplement l'islam dans le cas de Charb), ils refusent d'admettre qu'en réalité ils ne sont plus capables et/ou désireux de mener le combat contre le capitalisme. Quand bien même ce combat est plus nécessaire que jamais, alors qu'en dépit de toutes leurs turpitudes avouées, les places fortes de la finance mondiale continuent de croître et de détruire la richesse industrielle de tous pour la transformer en dividendes pour quelques-uns. Mais même dans le parti de Mélenchon, et même à Charlie Hebdo, on admet en creux que le capitalisme, au fond, c'est pas si mal. En tout cas, on s'en accommode fort bien. On tire dessus de temps à autre en dessinant un gros bonhomme à moustache avec un chapeau haut-de-forme et un cigare, c'est-à-dire une caricature de ce que fut le combat de la gauche il y a environ 120 ans. Et on dépense le plus clair de son temps à vociférer contre des ennemis d'autant plus agréables qu'ils sont largement fantasmés, en dépit de ce qui vient de se passer.

Et puis il y a la trahison. Parce que l'islam, qu'on le veuille ou non, est d'abord la religion de 5 millions de Français qui sont pour la plupart tout en bas de l'échelle sociale. Que ces Français ne sont représentés par aucun parti, aucun média digne de ce nom, et même aucune institution religieuse véritablement française et musulmane. Ainsi, lorsque Charb le communiste et Mélenchon l'ultra-gauchiste, ces deux hommes français, bien éduqués et parisiens, se déboitent la mâchoire à vitupérer contre l'islam, ils ne font en réalité que s'en prendre à une minorité ouvrière, mal éduquée, facilement manipulable et traitée comme une entité négligeable depuis le début de la colonisation. Ils trahissent donc directement les idéaux qu'ils sont sensés défendre. Laissant ainsi la voie libre, d'un côté au Front National, qui est le dernier parti de France à s'adresser, avec succès, aux ouvriers ; et de l'autre côté aux imams radicaux, qui n'ont qu'à souffler sur la braise de l'identité bafouée pour récupérer et transformer cette frustration en machine de mort

Commentaires

Quand tous les extrémismes se font face, tout le monde fait dans la surenchère... C'est la loi de la concurrence, régime libéral... Les enragés contre les enragés contre les enragés...et le peuple, la peur au ventre, qui regarde sa mort venir sur un écran géant. Heuu, cher David, pourquoi qu'on parle toujours autant des extrémistes et qu'on laisse sur le carreau les poètes parlant au nom de la liberté chérie pour nous tous? Si vous avez la réponse, donnez-la moi parce que personnellement je ne l'ai pas.

Écrit par : pachakmac | 16/01/2015

Moralité : il n'y a pas grand chose à attendre des extrêmes, mélenchonistes ou autres. J'étais Charlie jusqu'au dernier numéro, celui du 23 décembre 1981. Et comme l'équipe nous envoyait tous nous faire enc..., je n'ai pas insisté...
Le suivant était très décevant. Vulgaire et lourd et sans humour. Comme les extrêmes...

Écrit par : Géo | 16/01/2015

4 morts à Zinder, 1 au Pakistan, des églises brûlées, des chrétiens pourchassés, des foules qui défilent en scandant : "nous sommes tous Chérif, nous sommes tous Saïd"...
Déclaration de Hollande : pas d'amalgame ! Ce n'est pas l'islam !

Écrit par : Géo | 16/01/2015

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