06/04/2015

Michel Onfray et le discrédit de l'athéisme

Le 7 janvier 2015 n'aura pas été qu'un massacre abominable. Comme beaucoup d'actes commis par des extrémistes, il aura engendré une extrémisation d'un débat public jusqu'alors plutôt contenu. Ce qui n'était toléré que dans les bouches des opposants les plus radicaux est désormais repris verbatim par les pontes de l'idéologie dominante. A ce titre, Michel Onfray est probablement l'exemple le plus éclairant de ce basculement à la fois rapide et radical.

Une obsession s'est clairement manifestée dans sa pensée : l'islam. Cela avait commencé avec l'athéisme. Onfray, comme tout homme de gauche qui se respecte, proclame son athéisme. Il en fait presque une profession de foi, pour tout dire, avec ce zèle assez intolérant qui caractérise les nouveaux convertis. Pour lui, la foi n'est pas seulement une offense faite à la raison, encore faut-il insulter et moquer ceux qui pratiquent leur foi.

On connaît ce discours depuis très longtemps en France. Brassens s'en faisait volontiers l'écho. Cela s'appelait l'anticléricalisme, qui n'était pas forcément athée mais avant tout l'expression d'un rejet des églises constituées, de leur pouvoir et de leur hypocrisie. Depuis que l'église n'a effectivement presque plus de pouvoir, on se concentre sur la foi, nouvel objet de rejet. Mais sans l'humour potache et acide de Brassens ou de Brel. Désormais, Onfray et ses compères fustigent la foi de la même façon que les prédicateurs d'antan fustigeaient son absence. Mais les chrétiens n'ont plus la foi puisque, comme le souligne Zizek – qualifié de staliniste impénitent par Onfray, donc ignorant la pensée de Zizek – l'athéisme est un produit du christianisme. Il faut donc en trouver ailleurs.

Le 7 janvier a répondu à cette question. Pour Onfray désormais, nous sommes une civilisation en déroute appelée à se faire bouffer et nettoyer de la carte par l'islam conquérant. Dans un récent entretien au Figaro, il déclarait ceci :

« Les gens préfèrent toujours des mensonges qui les rassurent à des certitudes qui les inquiètent. Néanmoins, je crois qu'on assiste moins au retour du religieux qu'à l'avènement de l'islam. Je ne suis pas sûr que le judaïsme ou le christianisme se portent très bien. (...) Une civilisation se construit toujours avec une religion qui utilise la force. Si l'Église est tolérante aujourd'hui, c'est parce qu'elle n'a plus les moyens d'être intolérante. L'islam a aujourd'hui les moyens d'être intolérant et ne s'en prive pas. Reste que c'est la spiritualité chrétienne qui a rendu possible l'Occident. Aujourd'hui, une religion laisse la place à une autre religion. (...) L'islam qui lui succède fait l'économie de dix siècles de philosophie: quid du cogito, de la raison, de la laïcité, de la démocratie, du progrès? La raison disparaît quand la foi fait la loi. Et la disparition de la raison n'est jamais une bonne nouvelle... »

Ce qui est intéressant et révélateur dans ce texte, c'est tout ce qu'Onfray ne dit pas. Il regrette la disparition de notre civilisation qu'il lie à la disparition de la religion (ce dont il s'abstiendrait s'il avait lu Zizek). Il semble souhaiter une religion qui utilise la force, une religion intolérante. Il donne ainsi l'impression de détester l'islam tout autant qu'il envie sa puissance et l'absence de scrupules. Il y a là, déjà, une bonne indication de ce qu'est effectivement la pensée véritable de Michel Onfray, telle que révélée par les horreurs du 7 janvier. Il ne fallait donc pas comprendre « sans dieu », mais « sans ce dieu-là, faible et tolérant ».

Mais il n'y a pas que cela. Ce qu'Onfray passe sous un silence complet est encore plus surprenant pour un homme de gauche, à savoir les circonstances politiques, historiques et sociales. Parler de l'islam radical aujourd'hui, avant même de savoir de quel islam on parle – et Onfray est remarquablement générique sur ce sujet – c'est aussi et même surtout parler des conflits liés au post-colonialisme et aux énergies fossiles. Et parler de l'islam en France, c'est aussi parler de ségrégation, de précarité et de non-représentation. Là encore, Onfray maintient un silence sidérant. Autrement dit, tout ce qui doit nous permettre de comprendre pourquoi certaines franges de l'islam, aujourd'hui, sont entrées dans une phase de radicalisation destructrice doit être interprété comme une faiblesse idéologique intrinsèque à cette religion. Toute autre explication est naïve ou bien-pensante.

Se priver volontairement de toute interprétation sociologique pour décrypter des faits aussi extraordinaires que ceux survenus le 7 janvier est indigne d'un homme de gauche et encore plus d'un philosophe. Michel Onfray décide que la responsabilité de ces actes, et d'ISIS ou de Daech, repose entièrement dans un texte composé il y a 1400 ans, et par conséquent correctement interprété par les assassins. L'homme n'est pas seulement critique, c'est aussi et toujours un expert. C'est ainsi qu'il se permet de tancer publiquement Alain Juppé de n'avoir pas lu le Coran, comme si cela constituait une nécessité pour s'exprimer sur l'islam. Alors qu'en réalité cela lui permet de couper court à toute discussion d'ordre sociologique ou sociale. L'islam est un mal en soi, point barre.

Le voilà donc, notre nouvel ennemi. Onfray développe contre lui une énergie et une virulence que n'auraient pas reniés Saint Just ou l'Abbé Grégoire. Reste une question centrale et dont la réponse reste assez floue : pourquoi ? Pourquoi Michel Onfray et tant d'autres aujourd'hui peuvent-ils justifier l'abandon de toute raison pour combattre cet ennemi de la raison ? Suis-je naïf, idiot ? L'islam est-il effectivement un danger mortel et immédiat ? Je ne l'observe pas, ni dans ma vie de tous les jours, ni dans celle de l'écrasante majorité des citoyens de ce continent.

La réponse, peut-être, se trouve dans la personnalité et le profil des Michel Onfray de notre monde. Car il n'est pas seul. Aux Etats-Unis comme en Angleterre, plusieurs intellectuels ont développé depuis le 11-septembre une opposition radicale à l'islam, violemment amplifiée depuis janvier. Je pense notamment à Bill Maher ou au défunt Christopher Hitchens. Et tous partagent à peu près le même fondement idéologique libertaire ou en tout cas d'une certaine gauche. En d'autres termes, ce sont des enfants des années soixante et de l'interdit d'interdire. Michel Onfray, comme Maher, revendique haut et fort une liberté sexuelle absolue, un rejet des codes et des conventions. Ce rejet-là, eux-mêmes n'ont jamais vraiment eu à souffrir pour l'obtenir et pour butiner comme bon leur semble dans un nombrilisme orgasmique absolu. Et comme tous les héritiers, ils considèrent ce qui leur a été légué comme un droit divin.

C'est exactement là que se trouve, je crois, une double et fatale obsession : celle des islamistes radicaux qui fustigent nos moeurs dissolues, et celle des libertaires qui jugent tout régime en fonction de la liberté qui leur est laissée de continuer à jouir sans entraves. Or l'islam radical, et là Onfray ne se trompe pas, ne lui permettrait pas d'allonger indéfiniment la liste de ses aventures. Chaque fois qu'ils parlent de l'islam dans la presse, Onfray et Maher insistent continuellement sur l'homosexualité, sur la sexualité des femmes, sur l'adultère, autrement dit sur la sexualité en général.

Michel Onfray se lamente sur la mort de notre civilisation. Mais ce qu'il appelle « notre civilisation », c'est un ensemble de valeurs en réalité très récentes et dont il est, fort heureusement je crois, un des derniers représentants. Onfray est le pendant idéologique de ces milliardaires libertaires et « fun » que la presse nous montre en modèle. C'est-à-dire un courant de pensée qui s'est servi du combat pour la liberté pour la restreindre à une acception strictement individualiste, jouisseuse et intolérante. Pour eux, la religion, et surtout l'islam radical, est un ennemi non pas parce qu'il massacre des étudiants au Kenya, mais surtout dans la mesure où ils y voient un empêcheur de baiser en rond. En tant qu'athée, je ne peux pas imaginer de pire discrédit pour les valeurs que je porte.