16/08/2015

Passage à Srebrenica

Pour arriver à Srebrenica, en Bosnie orientale, la route vous fait passer par de petits villages aux noms déjà familiers à cause des reportages de CNN d'il y a vingt ans. Kravica, Bratunac, Potocari. J'ai en tête les images floues d'un été écrasant, les taches bleues des soldats de l'ONU, hébétés, au milieu d'une foule terrorisée, menée par des barbus déterminés et graves. Et il me semble en reconnaître le décor. La route est sinueuse, les autres voitures très rares, les fermes, petites, souvent abandonnées. Ou alors elles le paraissent. On ne sait jamais si l'on est en terre bosniaque ou serbe, les minarets et les clochers menant une guerre d'un nouveau genre, détestable continuation de l'ancienne. Tous ces lieux de culte n'en sont en fait pas. Ils sentent la hâte, l'affirmation identitaire le déni de l'histoire. Et puis soudain, un panneau brun, comme ceux qui vous annoncent une abbaye ou une vallée pittoresque. Avec un graphique représentant le cimetière, il annonce la bienvenue au visiteur au nom de « l'organisation touristique de Srebrenica ».

Enfin, voilà le cimetière. De l'autre côté de la route, il y a une petite échoppe de trois mètres de côté, isolée sur son trottoir : « Souvenirs », dit la devanture. Derrière, il y a les hangars abandonnés dans lesquels le Dutchbat, le bataillon hollandais de sinistre mémoire, s'était retranché, accueillant puis refoulant les réfugiés qui venaient y chercher leur protection. Pour entrer dans le cimetière, on passe par un portail à côté duquel trône une pierre qui en indique la nature : « The Srebrenica-Potocari Memorial and cemetery for the victims of the 1995 genocide ». La question de savoir si le massacre de Srebrenica est un génocide est en soi obscène. Elle monopolise depuis des années l'attention de la communauté internationale, des autorités bosniaques, bosno-serbes et serbes qui, toutes, s'en servent à des fins politiques. Ainsi afficher ce mot en grandes lettres sur le portail n'est pas strictement qualificatif. C'est une façon de dire, dès l'entrée, attention, visiteur, tu entres dans un espace plus politique que mémoriel. De la même façon que clochers et minarets se disputent les arpents alentours, on comprend que ce qui s'est déroulé ici, cette horreur sans nom, n'est pas terminée, pas réglée. Et que toutes les opportunités qui se présentent de mettre un doigt dans l'oeil du voisin/ennemi seront utilisées.

J'ai visité plusieurs lieux de mémoire. L'un des plus magnifiques se trouve en Hollande. C'est la clairière de Westerbork, où se trouvait autrefois le camp de rassemblement par lequel 80% des juifs hollandais sont passés pour finir ensuite à Auschwitz ou Bergen-Belsen, et parmi eux la petite Anne Frank. Il n'y a presque rien à voir à Westerbork, tout a été détruit. A l'entrée, des petites constructions contiennent toutes les explications nécessaires au visiteur, les événements, les statistiques, les conséquences. Les rails, devant le terminal inexistant, ont été relevés, comme s'ils emmenaient les trains imaginaires vers le ciel. Et au-delà de la clairière, le gouvernement a installé de gigantesques antennes paraboliques d'un blanc immaculé. Elles ne sont pas là pour leur vertu mémorielles, elles sont utiles, pratiques. Mais elles parlent au visiteur d'ouverture, de communication, d'efforts internationaux, d'avenir. Tout ce qui manquait durant ces années sombres, tout ce qui nous est vital. Et cette clairière qui a vu ce qu'on ne doit pas voir, ces rails qui emportent le souvenir des morts vers le ciel, ces antennes qui nous rattachent aux vivants, tout cela vous afflige et vous apaise à la fois.

A Srebrenica, on tombe d'abord sur une mosquée sommaire, un toit d'une vingtaine de mètres de côté posé sur quatre pilotis. Et autour de cette mosquée un mur circulaire détaille, scène bien trop familière à travers le monde, les noms des milliers de victimes et leur date de naissance. Enfin au-delà, sur plusieurs milliers de mètres carré, les tombes de marbre blanc des victimes, chacune portant cette sourate en serbo-croate et en anglais : « Et ne dites pas de ceux qui sont tués dans le sentier de Dieu qu'ils sont morts. Au contraire ils sont vivants, mais vous en êtes inconscients ». Le conflit bosno-serbe a été mené sur des lignes de partage héritées de l'empire ottoman, qui seul reconnaissait la religion comme nationalité, d'où les confusions qui durent jusqu'à ce jour. C'est à cause de cela que la Yougoslavie titiste avait éradiqué, avec un succès hélas provisoire, la religion ainsi que sa pratique. En 1995, même si les uns et les autres brandissaient leur foi pour massacrer leurs voisins, la pratique religieuse était encore inexistante et elle le reste aujourd'hui, en dépit de la taille des croix et de l'épaisseur des barbes. Mais on a gravé dans le marbre que ces milliers de victimes sont tombées « dans le sentier de Dieu ». Or d'Allah, qu'en savait-il, le petit garçon de 14 ans abattu sauvagement puis jeté dans une fosse, si jamais on ne lui en avait parlé, s'il n'avait jamais fréquenté de mosquée, si ses parents ne mentionnaient jamais le nom de dieu dans sa maison ?

On parcourt du regard ces milliers de petits monuments de marbre blanc. Et puis, c'est tout. On cherche en vain des explications, des cartes, des textes, une explication historique. Ou au moins le poème déchirant d'un sage bosniaque du 17e siècle, une phrase d'Ivo Andric, quelque chose qui mettrait des mots sur l'indicible. Ou un monument qui concentre dans ses formes les sentiments qu'un tel lieu et qu'une telle histoire doivent inspirer, qui nous aide à expulser de notre poitrine les images épouvantables qu'une telle visite peut susciter. Mais rien, on en sort comme on sort d'un parking, d'un cinéma, on pense à ses clés et on se demande où l'on pourra déjeuner. On est ici dans le domaine de la statistique et de la politique : 11 juillet 1995 – 8372 morts – Génocide. Au revoir et n'oubliez pas d'acheter un souvenir en partant. Ce monument qui doit parler au monde entier de ce qui s'est passé sur ces terres est un handicapé émotionnel et muet. Il n'est pas minimaliste et apaisé, il est silencieux et irrésolu.

Si l'on veut, on reprend la voiture et on fait les cinq kilomètres qui séparent le cimetière du village même de Srebrenica. Et c'est là, enfin, que l'émotion m'a étreint. Une colère honteuse. Srebrenica est une ville martyre à double titre : pour ce qui s'y déroulé, et pour l'indigne abandon auquel les autorités internationales et locales ont condamné les survivants. Tout est en ruine, sale, décomposé par le soleil et la poussière, par l'inaction et le poids d'un souvenir insupportable. Les visages qu'on croise vous regardent avec la lassitude de ceux qui savent que nous n'offrirons rien, que nous les regardons et que nous repartirons le plus vite possible, les laissant à leur misère et leur terrible condition de vivants, dans une terre où il est préférable d'être mort. 

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