16/11/2017

L'heureuse mort du journalisme

La photo d'actualité la plus vendue de l'année 2005, pour la première fois de l'histoire, n'avait pas été prise par un professionnel. Son auteur était l'un des survivant des attentats de Londres. De son téléphone portable, l'un des premiers équipés d'un appareil de photo, il avait saisi le moment où il s'était avancé dans le couloir du métro en quittant la rame fumante et à moitié défoncée. La photo n'était pas belle mais elle condensait toute l'émotion de ce moment d'horreur et de confusion. Le fait que son auteur ne soit pas professionnel ne faisait qu'ajouter à l'attrait. On sentait que c'était un moment vrai, sans montage, sans artifice.

 

Ce que ce cliché racontait était, je le sentais bien alors, beaucoup plus grand que la seule réalité de ces attentats. Les métros de Londres sont remplis de lecteurs de journaux gratuits. Et c'était justement l'un d'eux qui, à la faveur de développements technologiques imprévus, s'était soudain transformé en acteur. Ce que cette photo annonçait, c'était la disparition de la différence entre producteur et consommateur d'information. L'émergence et désormais la domination effrayante des médias sociaux dans les années qui ont suivi ont largement consacré ce phénomène. Il ne s'agit plus d'avoir un diplôme, il s'agit d'être là où ça se passe. Depuis 2005 le monde entier est composé de producteurs éventuels de contenus informatifs.

 

Douze années plus tard, je suis en train de cuisiner à Belgrade, en Serbie. J'écoute un podcast de la BBC, un long documentaire à propos de ma voisine la Hongrie. La journaliste a le ton de la professionnelle qui a suivi tous les cours de politique, d'histoire, d'économie et de statistiques dans son école de journalisme. Elle sait interviewer, monter et habiller le son. Elle rajoute par-ci par-là une pointe d'humour ou de poésie. Elle sait faire vivre son sujet. Et pourtant tout ce qu'elle raconte est une succession de platitudes, de clichés racistes et occident-centrés. Son propos distille une propagande d'autant plus irritante qu'elle en semble elle-même inconsciente. Le journaliste de la Pravda, dans les années soixante, devait être conscient qu'il n'était pas là pour informer mais pour être le porte-voix du Kremlin. La journaliste de la BBC, elle, déroule sa petite histoire à la gloire de Bruxelles, de Londres et de Washington, son ode à l'économie de marché globalisée sans le moindre battement de cil. Ses seuls points de référence pour juger de l'état du pays sont un journal récemment fermé et une université privée américaine financée par George Soros. Sur Soros lui-même, pas un mot, pas un seul mouvement de recul face à cet insatiable géant de la spéculation financière.

 

Ayant gratté des milliers d'hectares en deux minuscules endroits avec son petit micro, elle émet les jugements habituels que l'on entend dans la presse occidentale dès qu'il s'agit de la Hongrie (on peut remplacer ce nom par n'importe lequel des pays de l'ex-bloc soviétique). A l'entendre, la Hongrie est – évidemment – un pays de racistes, congénitalement staliniens, farouchement anti-démocratiques et lâchement profiteurs de la gentillesse européenne. Bref, des barbares, des menaces sur la magnifique harmonie démocratique, libérale, prospère de l'Union et de ses « valeurs », que l'on cite sans jamais les détailler.

 

Tout est journalistique dans ce podcast de la BBC, le ton, la technique, le format, tout. Sauf la journaliste. Qui n'a manqué de rien, ni d'argent, ni de pouvoir, sauf de curiosité, d'ouverture d'esprit et d'éthique personnelle. C'est-à-dire tout ce qu'on ne peut pas apprendre dans une école, tout ce qu'on possède, ou qu'on ne possède pas. Il ne s'agit pas d'une journaliste mais d'une communicante dépêchée aux marches de l'empire pour en gronder les habitants et expliquer aux sujets de la capitale que les barbares de ces contrées sont effectivement des barbares. « You had ONE job », dit la formule.

 

Il y a quelques semaines j'étais de passage à Lausanne où j'ai eu le plaisir de déjeuner avec un ami journaliste. Jeune talent, l'un des plus prometteurs de sa génération, je suivais sa carrière avec intérêt. Or voilà qu'il a quitté sa rédaction et qu'il communique désormais dans l'économie privée. Son histoire n'a rien de honteux. Il n'a fait que réaliser que le journalisme n'a plus vraiment grand chose à offrir à ceux qui, adolescents, rêvaient de Watergate et de longs reportages. Aujourd'hui, la réalité du journalisme, c'est les people, la resucée de ce qui se passe sur les médias sociaux, le sport et les publi-reportages. En résumé, c'est #balancetonporc. Tant qu'à communiquer, autant être correctement payé pour le faire. Comme j'ai perdu contact avec beaucoup de journalistes que je côtoyais dans les années où j'étais actif dans les médias romands, mon ami me brosse un petit tableau récapitulatif des carrières des uns et des autres. Parmi tous ceux et celles qui étaient prometteurs, qui avaient de la culture, pas un seul n'est resté dans le journalisme. L'un est fonctionnaire à la ville, l'autre communique pour un grand groupe, l'autre est au CICR, etc. Ce qui reste, c'est Rire et Chansons.

 

Je me souviens d'une émission radio à Lausanne où une journaliste avait déclaré avec le sérieux d'un évêque : « Les journalistes sont les garants de la démocratie ». La proposition était tellement vraie en principe et tellement fausse dans les faits que je me souviens avoir étouffé un cri de stupeur. Comment cette journaliste qui avait, comme tellement de ses confrères, servi de porte-voix officiel à un ministre cantonal, pouvait-elle se leurrer de cette façon sur sa propre importance ? Comment cette journaliste de la BBC peut-elle produire un pareil tissus de contre-vérités avec de tels moyens ? Comment se fait-il que le seul travail de journalisme qui ait un quelconque impact (hélas très relatif) sur nos sociétés provienne désormais de fuites organisées par des hackers dont on ignore, et l'identité, et les motivations ? Comment se fait-il que la presse locale ait quasiment disparu au profit d'une presse régionale ou nationale parfaitement consensuelle, fidèle à tous les pouvoirs en place et complètement accro aux revenus publicitaires ?

 

Il y a des métiers qu'on ne peut pas, et qu'on ne devrait pas apprendre. Le journalisme est d'une importance sociale si fondamentale qu'il ne devrait jamais être réduit à une somme de savoirs techniques et soumis à un diplôme. Un journaliste doit constamment se remettre en question, ne pas se laisser acheter, amadouer, séduire. Il doit n'avoir qu'un seul et unique objectif et prendre absolument tous les risques pour obtenir ce qu'il veut. Un diplôme ne peut pas enseigner cela. Un diplôme fait de vous un membre respecté de la communauté. Un journaliste ne doit pas être respecté, il doit être craint, suffisamment pour que cette crainte le protège. Le journalisme n'est pas un métier, c'est un accident, une vocation. C'est un type qui sort du métro et qui prend LA photo. En standardisant la production de journalistes professionnels, on a inventé la synthèse de l'or à bas prix. On a pratiquement détruit ce qui fait l'intérêt et la valeur du journalisme. Les seuls espaces – mais on sait que ça ne durera pas – qui offrent encore un petit peu de liberté et d'originalité sont sur Internet, qui est pourtant une jungle dans laquelle la vérité et le mensonge ont voix égale. Le résultat, c'est que notre monde n'est plus accompagné d'un commentaire pertinent mais d'un brouhaha disqualifiant et anxiogène.

 

Alors, le journalisme est mort ? Certainement pas. Accro que je suis aux podcasts, il en est qui m'enchantent. Mais tous ont ceci en commun : ils sont réalisés par des individus qui ne sont pas journalistes. Il est philosophe, elle est ingénieure, il est député, elle est serveuse (oui, une serveuse de bar à Chicago, incroyablement vive, curieuse et cultivée). Les sujets qu'ils explorent n'ont parfois qu'un rapport lointain avec l'actu. Mais ils nous aident à penser le monde, à le voir en trois dimensions, à nous extirper du clic, de l'immédiateté et du formatage. Avec la mort lente et douloureuse du journalisme traditionnel, d'autres moyens d'expression sont en train de naître et de croître. Les gens, quels qu'ils soient, qui sont possédés par un sujet ont désormais les moyens de l'explorer et de le diffuser, sans crainte de représailles ou de perte de revenus. En réalité, en cherchant un peu, on découvre des paroles plus libres, indépendantes et impertinentes que jamais. Mais cessons de les qualifier de journalisme, ce serait les rattacher à une époque révolue. Heureusement.