18/10/2018

Rodolph de Marco – hommage à un ami

rodolph.jpg

Il m'avait téléphoné fin 2008 pour la première fois. Rodolph de Marco était alors rédacteur en chef d'une radio locale, un „robinet à musique“ comme il aimait à le rappeler avec cette absence de vanité qui le caractérisait. Je venais de publier un bouquin sur la crise bancaire et Rodolph l'avait lu. Un journaliste qui lisait les livres qu'on lui envoyait, qui voulait en savoir plus, qui faisait preuve d'ironie, c'était presque trop beau. J'étais conquis d'entrée. Dès cette première rencontre et ce premier interview à la radio, nous sommes devenus amis. Ce fut une amitié courte et néanmoins essentielle. Durant dix années exactement, nous n'avons cessé de renforcer ce lien, de l'approfondir au long d'interminables discussions, de vacances partagées, de visites familiales, d'emails et d'interviews dans son robinet à musique. Et dix ans plus tard exactement, lundi 15 octobre, Rodolph est mort.
Lorsqu'un homme sain et en pleine possession de ses moyens est fauché par la maladie, on est tenté d'en faire un hommage plus grand que nature. La tristesse, le sentiment d'injustice et de surprise effrayée sont comme des lunettes déformantes et prêtent au disparu des dimensions héroïques. Mais si j'ai été rendu attentif à une qualité chez Rodolph, c'est l'absence d'emphase, le dégoût de l'apitoiement et de la sensiblerie. Il m'a aidé à cultiver ces qualités et à en faire des balises dans ma propre vie, moi qui monte facilement sur mes grands chevaux.
Il ne faisait pas le silence dès qu'il entrait dans une pièce. Il n'était pas dévoré de passions et ne nourrissait pas d'ambitions gigantesques. Rodolph était un homme tranquille, attentif à son bonheur, à celui de sa famille, de sa fille qu'il aimait par-dessus tout. Il rendait quotidiennement hommage à tout ce qui constituait, en creux, une sorte de déni de tout ce que notre monde actuel a d'excessif et d'insupportable – la consommation compulsive, le narcissime, la victimisation, le politiquement correct, l'anxiété de la perfection. En dix années, jamais je ne l'ai vu accablé, même lorsqu'il aurait pu l'être. Peut-être apparaissait-il éteint ou résigné, si on ne le connaissait pas. Pour moi, cette forme de résignation s'appelle la sagesse. Rodolph, même gravement malade, continuait à prendre la vie jour après jour, sans grandes phrases, sans déclarations intempestives. Une bonne bouteille, une discussion sans fin ou un bon livre avaient pour lui plus de valeur qu'un gros salaire ou qu'une carrière ébourifante. Il m'est arrivé d'évoquer la mort avec lui. Passée la quarantaine, le sujet commence à émerger. Mais avec Rodolph cette discussion était inutile. A quoi pouvait bien lui servir d'évoquer quelque chose qu'on ne connaîtra jamais que passivement, qui est inévitable et nécessaire. C'était le moment où il me resservait un verre et me proposait de me détendre un peu.

La mort n'est un problème que pour ceux qui restent. Sa femme, sa fille, ses parents, ses amis. Pour lui, je trouve réconfort dans cette certitude qu'il avait accepté cette possibilité, sans gaieté mais sans épouvante non plus, bien avant sa maladie. Durant ces derniers mois il n'a fait que confirmer la nature des qualités que j'appréciais chez lui.
Aujourd'hui lorsque je regarde sa fille de quinze ans, je le vois. Je vois non seulement Rodolph, ses yeux et son sourire. Je vois l'homme, sa vive tranquillité, sa joyeuse résignation, sa folie sage. Il est parti mais il ne nous a laissé que ses qualités. De quoi me plaindrais-je.

Commentaires

❤️

Écrit par : Milica Laufer | 18/10/2018

❤️

Écrit par : Julien | 18/10/2018

❤️

Écrit par : Jean-Do. | 18/10/2018

Écrit par : Arsène | 28/10/2018

Les commentaires sont fermés.