23/09/2009

BBC et la Révolution des salaires

Lors d’un récent entretien sur la radio BBC4, Henry Engelhardt, fondateur et propriétaire de compagnie d’assurances, s’étonnait des salaires de ses copains banquiers. Engelhardt, lui, ne s’octroie un salaire annuel « que » de 540'000 francs, le plus bas des 100 plus grandes entreprises anglaises. Il s’emportait avec véhémence contre les traitements somptueux que s’octroient des banquiers, surtout ceux qui viennent tout juste de recevoir des injections massives d’aide des contribuables : Sir Fred Goodwin, patron de la Royal Bank of Scotland, qui se paie plus d’un million de francs, après que sa banque, et notamment par sa faute, a subi des pertes de plus de 40 milliards de francs. Ou Morgan Stanley qui, après avoir reçu 10 milliards d’aides fédérales en 2008-2009, met de côté 11,4 milliards pour les bonus de 2010.

A ces gens-là, on doit craindre que la crise n’aura rien appris. Ou plus exactement, que les remèdes imaginés par les états ont été si efficaces que la dure leçon de l’échec s’est épuisée avant d’arriver à la salle du Comité de direction, au 44e étage, derrière ses lourdes portes capitonnées. Et ça n’est pas vraiment de leur faute, mais plutôt celle d’un système. Qu’on l’aime ou non, le modèle des entreprises globalisées, même s’il ne durera peut-être pas cent ans, est aujourd’hui le modèle dominant. La taille de ces entreprises – Nestlé, Toyota, Citibank ou WalMart – leur permet de réaliser d’énormes économies d’échelle, de noyer des millions en recherche et développement et, surtout, de rémunérer leurs cadres supérieurs sans parcimonie. Et comme ces entreprises sont « too big to fail », elles sont aussi assurées d’un soutien public en cas de malheur, comme on vient de le constater.

Or ce modèle fonctionnait très bien et sans réelle contestation au sein d’un monde bipolaire, dans la moitié duquel les gens étaient soumis à des régimes dirigistes. Dans ce monde-là toutefois, on se payait encore avec modération, même si déjà le million que Philippe de Weck recevait comme PDG de l’UBS en 1988 choquait certains. Mais aujourd’hui, après l’effondrement communiste, alors que McDonald’s et L’Oréal sont parvenus jusqu’aux confins de tous les mondes, les possibilités de rémunération ont augmenté d’autant et la logique mathématique permet de justifier, alors, que l’on reçoive un bonus de 100 millions pour services rendus. Pourtant, ces banquiers magnifiques ne sont pas propriétaires de leurs entreprises. Si celles-ci coulent, ils ne feront pas comme le capitaine Smith du Titanic : ils iront voir ailleurs et laisseront leurs troupes couler sans eux. Comme ils ne sont pas propriétaires, comme Henry Engelhardt, mais uniquement managers, ils n’intègrent absolument pas la notion de responsabilité. Ce qui a des conséquences tragiques, lorsque l’entreprise en question emploie des centaines de milliers de gens dans des dizaines de pays.

Car non seulement les dirigeants de ces entreprises n’en sont pas propriétaires, ils ne sont pas non plus élus sur une base démocratique. Ce que révèlent péniblement les démantèlements d’usine en Europe, où l'on a vu s’installer un climat de haine et de violence au sein des entreprises, avec séquestration de patrons et incendies volontaires des équipements. Car les employés d’aujourd’hui finissent par considérer leur entreprise comme une seconde maison. Ces tensions entre un monde raréfié qui vit dans l’opulence et jouit du don d’ubiquité et un autre monde qui peine à survivre et demeure profondément ancré et local ne font que s’accentuer. Dans ces tensions la question des salaires intervient pour souligner à quel point le divorce entre patrons et employés est consommé. Il sera donc peut-être nécessaire d’introduire, dans cette mécanique à sens unique, une part de démocratie véritable qui donne aux uns et aux autres non seulement le contrôle, mais aussi le sens des responsabilités.

En 1941, le politologue américain James Burnham disait que si l’on installait l’un des Présidents de General Motors à la table du Soviet Suprême, il n’y verrait que du feu. Burnham ne faisait qu’anticiper ce monde de ces superstructures globalisées, employant des centaines de milliers de personnes avec des méthodes standardisées, pour ne pas dire dictatoriales. Et dans ce monde-là comme au Soviet Suprême, les dirigeants jouissent de pouvoirs étendus, discrétionnaires et assortis de privilèges qu’ils se fixent eux-mêmes et sans aucun garde-fous. Que les uns appartiennent au domaine de la politique communiste slave et les autres à celui de l’industrie automobile américaine ne fait que souligner leurs similitudes profondes. Reste à savoir si leurs destins seront, eux aussi, identiques.

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13/09/2009

Vanity Fair et Ruth Madoff

Lors d’un séjour à Bucarest, j’avais poussé jusqu’au cimetière central. Un mélange de honte et de peur m’avait interdit de demander mon chemin. Je savais seulement que l’objet de ma recherche se trouvait dans le premier carré. Mais mon apparence trop bien mise et maladroitement fouineuse m’avait immédiatement trahi. En moins de dix secondes, quelques petites vieilles m’avaient pratiquement pris par la main et mené devant la tombe de Ceausescu. La sobriété de la petite croix de marbre frappée d’une étoile rouge m’avait laissé songeur. C’est surtout la tombe d’Elena, sa femme, de l’autre côté de l’allée, qui m’avait impressionné. Elle n’avait droit qu’à une pauvre croix de métal grossièrement soudée sur laquelle son nom était peint en blanc, à la main, en petites lettres irrégulières. En dépit des quelques fleurs fanées qui gisaient sous la croix, la haine qu’elle suscitait était visible jusque dans la mort, plus virulente apparemment que celle que suscitait son illustre mari.

 

Vanity Fair fait ce mois le portrait de Ruth Madoff. Bien évidemment, c’est un portrait à charge, ne serait-ce que parce que personne, absolument personne, ne croit une seule seconde qu’elle ait pu ignorer les méfaits de son mari, comme elle le prétend encore aujourd’hui. Non seulement complice, c’est donc aussi le portrait d’une menteuse, ce qui lui ôte le vernis d’admiration épouvantée qu’on peut ressentir face à son mari Bernard qui dort en prison et qui ne nie plus rien du tout. On apprend tout, par la bande bien sûr, par tous ces amis d’hier transformés en une minute en ennemis mortels : son mode de vie somptuaire, son culte du secret, son impolitesse crasse « dans les dîners », son obsession des apparences et des castes sociales, sa négligence dans son travail d’éducation de ses deux garçons, sa jalousie face à ses belles-filles, sa paranoïa – justifiée – qui la poussait à ne jamais laisser Bernard dormir sans elle plus d’une nuit.

 

L’histoire est replète d’exemples édifiants d’épouses maudites, d’Elena Ceausescu à Mira Markovic, la femme de Milosevic, en passant par Clara Petacci, compagne de Mussolini, ou encore Brigitte Frank, la femme du gouverneur de Pologne sous Hitler, qui aimait à se faire appeler Reine de Pologne. Pour devenir d’authentiques salauds, il est probable que tous les époux des précitées n’auraient eu besoin de personne et après tout l’histoire est suffisamment pleine de salauds célibataires ou peu attachés, avec Hitler et Staline au premier rang, sans oublier Pol-Pot ou Ratko Mladic, pour se rappeler que le mal fleurit tout aussi bien en couple que dans la solitude. Mais il incombe à la femme d’un grand salaud un rôle très particulier, celui de matérialiser contre elle toute la puissance de haine vengeresse qu’un reste de crainte et d’admiration nous empêche parfois de lancer contre son coquin de mari.

 

A mon sens, ces femmes ont en commun deux caractéristiques : la conscience d’avoir trouvé l’homme de leur vie et la volonté de l’aimer complètement, et la regrettable incapacité de constater ses défauts qui, sous la lumière de l’amour, se transforment en qualités. Plus encore, leur passion aveugle est une preuve de plus du pouvoir et du charisme qui ont tant servi leurs compagnons. Et on haïra pour toujours Ruth Madoff, Mira Markovic ou Elena Ceausescu parce qu’elles demeurent fidèles à leur amour jusque dans la tombe, et que, pour certains, cet amour n’est que l’exact reflet des sentiments qu’on portait à leurs maris, autrefois. Ainsi, on a le droit de haïr à contre-courant, mais pas d’aimer.

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07/09/2009

Wall Street Journal et la Nouvelle Réalité

J’ai passé mon enfance à Prilly, au chemin des Baumettes, une petite rue de petites villas dans une petite ville. A un kilomètre environ, sur la commune de Renens, se trouvait l’avenue des Baumettes où, dès les années 80, des grandes entreprises ont commencé à s’installer. Vers les années 95, avant le GPS, il était courant de voir un double remorque s’engager dans notre petit chemin pour se rendre compte après 100 mètres que le numéro 12 était une petite maison blanche, pas un immense dépôt de matériel de chantier. Il devait donc repartir à reculons, ce qui finit par provoquer la colère autant que la pitié de certains riverains. Une réunion de quartier fut organisée au cours de laquelle ma mère proposa de changer le nom de notre chemin. Avec son pragmatisme batave, elle comprenait que le rapport de force était en notre défaveur et que notre quartier avait plus de marge de manœuvre pour cet exercice que des dizaines de grosses entreprises. Mais la décision prise par les Sages des Baumettes fut celle-ci : « D’accord, on change de nom de rue. Mais eux aussi. »

Ainsi va la vie dans notre beau pays. Sans nous en rendre vraiment compte, et de la même manière qu’en France où le Front National est finalement parvenu à dicter une bonne partie de son agenda au nouveau Président, la révolution conservatrice de l’UDC a percolé dans toute notre société. Désormais tout discours de politique extérieure semble suivre point par point la stratégie des Sages des Baumettes. Une attitude volontairement aveugle et sourde qui peut aussi se résumer par le « y a pas de raison que » ou du « j’vois pas pourquoi ». Or en matière de négociations internationales, les décisions si unanimement critiquées de notre gouvernement sont déjà en train de sauver notre place bancaire. En effet nos institutions, contrairement à ce que nous répète l’UDC, fonctionnent comme elles sont censées fonctionner, c'est-à-dire plutôt bien.

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31/08/2009

Le Telegraph et l'honneur de la Suisse

De retour de vacances, je me frotte les yeux et les oreilles : suis-je vraiment rentré en Suisse, ou suis-je resté en Serbie ? La Serbie en effet continue de payer le prix fort pour des années de politique insensée menée au nom d’un supposé honneur de la nation serbe, de son droit imprescriptible à ceci ou cela, bref, d’une rhétorique strictement émotionnelle, nationaliste et électoraliste, sans aucun lien avec le rapport de forces existant avec ses voisins et ses propres ressources. En Serbie, dans les Balkans reculés et lointains, cela ne choque pas, ça fait presque partie du paysage. Mais voilà qu’en Suisse, phare de démocratie éprouvée, modeste et prudente, deux événements distincts en une seule semaine révèlent une attirance regrettable pour cette même rhétorique cocardière, hurlante et, doit-on le rappeler, parfaitement inutile.

 

D’abord, il y a l’exquis Kadhafi. Je me souviens d’une conférence UE-Afrique à laquelle j’avais assisté en 2000 au Caire. Tous les chefs d’États étaient là, accueillis par un Moubarak triomphant. Le seul problème, c’était Kadhafi. La Libye et l’Egypte étant en froid permanent, les rodomontades de Kadhafi avaient mis la diplomatie égyptienne sur les dents. Lors de la conférence inaugurale, le premier rang comptait une chaise vide. Le Président libyen était évidemment en retard. Las, Moubarak est monté à la tribune pour son discours d’introduction. Dix minutes à peine après le début du discours, voilà que débarque Kadhafi de derrière les rideaux. Il a dû mettre au moins trois minutes à rejoindre son siège, serrant les pognes au passage, s’arrêtant pour remettre en ordre sa toge, pour enfin s’asseoir en sachant parfaitement que tout le monde ne regardait plus que lui et n’écoutait plus Moubarak dont il était parvenu à foutre en l’air la journée, but manifeste de sa petite opération.

 

Ce souvenir, pour souligner qu’avec Kadhafi, de toute façon et de quelque côté qu’on se trouve, on finira par manger de la merde, tout simplement parce que c’est son unique plaisir. Sa capacité de nuisance est réelle, grâce à son pétrole et à son attitude bête et méchante, exactement comme Abdallah dans Tintin. Alors les hurlements lus et entendus depuis ce voyage de Merz à Tripoli m’auraient fait sourire s’ils n’étaient pas dangereusement idiots : l’enjeu de ce voyage était la vie de deux otages suisses, et pas l’honneur du pays. Il n’y avait là aucune humiliation, ou preuve d’isolation puisque même l’Angleterre ou la France sont passées par là, mais une nécessité humaine et politique à laquelle, de toute évidence, il n’existait pas d’alternative. Sinon d’attendre encore quelques années en multipliant des discours aussi napoléonesques que stériles. Imaginer que Merz ou Calmy-Rey aient pu récupérer les otages sans contrepartie aucune est aussi bête que naïf.

 

Ensuite il y a eu le voyage en Suisse de Christine Lagarde, Ministre française de l’Economie, au terme duquel on aura pu définitivement poser une couronne sur la tombe de notre secret bancaire avec la France. Et de nouveau, Le Matin et La Tribune de Genève en tête, la presse suisse, largement appuyée par des commentaires de lecteurs, se lance dans des accusations de déculottage, d’humiliation, et pleure amèrement l’honneur perdu de la Suisse. Le Telegraph en fait un article dans lequel pointe le sourire moqueur du journaliste, l’air de dire : alors, on a cassé son jouet ? Partout, on accuse Berne de détruire la place bancaire suisse, en oubliant fort opportunément que le secret bancaire est une disposition légale, pas une compétence. Je ne prône de loin pas son abandon et j’ai d’ailleurs souvent écrit dans ce sens, mais je suis très curieux de voir quelles seront les conséquences directes de l’accord passé avec la France. Parce que je suppose, prudemment, qu’on s’apercevra assez rapidement que bien des grands noms de la place genevoise sont tout nus derrière leurs portes de bronze et qu’en terme de compétences bancaires, ils ne valaient pas la soie de leurs costumes. A survendre le secret bancaire, certains banquiers suisses sont bien plus responsables de ce qui vient de se passer que le gouvernement français, ou suisse d’ailleurs.

 

La résurgence de ce discours fondé sur l’honneur est en vogue depuis la croissance remarquable de la droite dure dans tout le pays. La presse donne volontiers de la voix dans ce sens, opérant une opportune confusion entre électeurs et lecteurs. Et on nous reparlera à nouveau très bientôt de notre honneur d’être helvète lorsqu’il s’agira d’interdire les minarets au nom de la « Swiss Pride », comme si nous étions, tous les Suisses ensemble, une sorte de minorité menacée au sein d’un concert de nations jalouses, perverses et prêtes à tout pour nous faire souffrir. Au fond, ce que ceux qui pleurent si bruyamment adoreraient, c’est que la Suisse se dote elle aussi d’un emmerdeur irascible, lunatique et péremptoire, sur le modèle de Kadhafi ou de Milosevic. Un vrai mec à poigne qui ne brade pas la dignité de son peuple et qui joue à celui qui pisse le plus loin avec tous les chefs d’Etat. Plutôt que de résoudre des problèmes qu’on ne va tout de même pas essayer de comprendre. Le jour où on nous colle un type comme ça à Berne, et notre histoire récente nous prouve que ça n’est pas totalement impossible, je retournerai peut-être en Serbie avec l’espoir que là-bas, entre temps, ils aient appris la leçon.

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02/08/2009

AFP et Frédéric Mitterrand

Après Carla Bruni, l’Elysée s’est doté d’un nouveau jouet : Frédéric Mitterrand. Le voilà propulsé Ministre de la Culture et de la Communication, un titre auquel le mot Commissaire siérait beaucoup mieux. L’irruption de Mitterrand est somme toute bienvenue, comme en témoigne le ton sur lequel il s'exprimait en Avignon pour l'AFP, savant mélange de formules toutes faites et de spontanéité. Son arrivée à la rue de Valois forcera ce gouvernement à s’impliquer un peu dans la culture, un domaine si parfaitement emmerdant, semé d’embûches, sempiternellement déficitaire et, doit-on encore le souligner, inutile. En fait, pire qu’inutile, nocif, censeur et castrateur. Evidemment, un des premiers chantiers qui attend Mitterrand à la rentrée, c’est celui des Intermittents du spectacle. Or cette épineuse question possède le mérite de regrouper en son sein la quasi-totalité des absurdités du système culturel français, mais aussi suisse à bien des égards. Et comme l’Elysée se fout, fort heureusement, de la culture, je doute que Mitterrand puisse mener à bien la seule décision qui s’impose, mais que n’auront la légitimité pour le faire que des ministres de gauche : la dissolution du Ministère.

 

Le système des Intermittents du spectacle fonctionne à peu près comme suit : quelqu’un qui a des compétences dans les métiers du spectacle, mais pas assez de contrats pour justifier un temps plein ou un salaire décent, peut enchaîner les petits contrats avec divers employeurs, et l’Etat se chargera, au moyen d’une caisse de compensation et moyennant un minimum de 507 heures travaillées sur 10 mois, de boucher les trous. Ce système prend en charge environ 80'000 individus en France. On trouve donc normal et nécessaire que des ingénieurs du son puissent devenir quasiment fonctionnaires parce qu’ils contribuent à l’édification de leur pays à travers la culture, tandis que des monteurs automobiles ou des peintres en bâtiment, qui ne font probablement rien de superbe ou d’émouvant, méritent eux de crever la gueule ouverte. On appelle cela « l’exception culturelle ».

 

L’exception culturelle est un système formidable. Idéologiquement, elle se fonde sur une prémisse étonnante selon laquelle la culture ne peut pas être considérée comme une marchandise. Elle mérite plus d’égards et doit, comme la rose du Petit Prince, être mise sous cloche par crainte des courants d’air. Selon cette logique, qu’un décorateur de théâtre ou qu’un guitariste crève la dalle et ne perce pas est conçu comme une tache sur l’honneur de la République. C’est comme si la République tentait de faire amende honorable des misères entendues dans la fameuse chanson « A 18 ans » d’Aznavour : « Si tout a raté pour moi, si je suis dans l’ombre, ce n’est pas ma faute mais celle du public qui n’a rien compris. » Comme tous les artistes sont potentiellement des Van Gogh, il faut les financer sans distinction. Dieu reconnaîtra les siens.

 

Derrière cette mauvaise conscience se dissimulent deux démons, le premier bien moins pervers que l’autre. Le premier, c’est que tout artiste qui connaît du succès est immédiatement suspect de populisme et de commercialisme. On demeure, à Paris comme à Genève, indécrotablement victime du cliché selon lequel l’artiste – érotomane et opiomane si possible – doit crever de faim sous un toit qui pisse. Les subventions permettent opportunément au dit crève-la-faim de ne pas tout à fait crever, tout en lui interdisant de toucher à l'opulence qui briserait l'image d'Epinal. L’autre démon, c’est celui qui, selon moi, est à l’origine même de la création du Ministère de la Culture en France, et d’une manière générale de toutes les subventions culturelles qui sont octroyées en Europe. Ce démon-là est probablement immortel et s’appelle la censure.

 

Chaque Etat centralisé connaît une relation tendue avec les artistes. La plupart du temps, à travers l’histoire, cela se règle avec des lettres de cachets, des embastillements, des réductions de taille ou des exils prolongés. Or, force est de constater que cette censure-là, avec la multiplication des moyens de communication, n’est plus très efficace. On a donc devisé un système autrement plus sournois : l’étouffement par le pognon. Pourquoi risquer des renversements de gouvernements quand l'aumône de quelques millions et de bureaux lambrissés peut résoudre le problème calmement ? Les employés du spectacle mais aussi les éditeurs (ouvrez un livre d’un éditeur vaudois et tâchez de n’y point trouver un « avec le soutien du Service des Affaires Culturelles de… ») ne se sont même pas rendu compte qu’ils étaient ainsi devenus rien de moins que des fonctionnaires, des petits ronds de cuir commodes et dociles sans plus une once de subversion ou de révolte en eux, drogués qu’ils sont devenus par un privilège de jean-foutre rémunérés. Vous imaginez Karl Marx, Georges Brassens ou les Sex Pistols remplissant un formulaire de subvention ?

 

Frédéric Mitterrand, qui est un type bien, risque quand même de se lasser de son rôle d’inutile opportun. J’espère seulement qu’il sera suffisamment libre pour démissionner, puisque j’imagine qu’il le fera un jour, et qu’il claquera la porte avec assez de force pour ne pas fissurer que le chambranle, mais tout l’édifice avec lui. Toute subvention culturelle d’Etat n’est pas forcément un mal, mais l’institutionnalisation et la généralisation des aides gouvernementales aux artistes ou aux techniciens du spectacle sont pour les arts une gangrène d’une redoutable virulence. Car même si on veut leur faire ainsi échapper à ce qu’on condamne sous le terme de « marchandisation », ces subventions culturelles portent en elles une vérité profonde et inhérente à toute forme de marché : c’est celui qui paye qui commande.

 

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27/07/2009

Savannah Morning News et Troy Davis

Troy Anthony Davis est un Américain noir de 41 ans qui est dans le couloir mort depuis 1991 dans une prison de l’Etat de Géorgie, après avoir été accusé puis condamné pour le meurtre d’un policier, sur le parking d’un restaurant de la ville de Savannah en 1989. Le récit du meurtre, d’une violence animale sinistre, est un prodige de confusion factuelle. Il faisait nuit, tout s’est passé très vite, on a entendu des choses, bref, on n’est sûr que d’une chose, c’est que rien n’est sûr. En plus, depuis 1991, sept des neufs témoins initiaux ont officiellement déclaré avoir fait leur déposition sous pression et ne reconnaissent plus Davis comme le coupable. Un des deux derniers témoins qui ne change pas d’avis, présent sur les lieux du meurtre, est désormais désigné par la défense comme suspect numéro un.

 

Ces manœuvres ont eu un succès certain, puisque l’exécution de Davis a déjà été repoussée trois fois. Entre temps, le cas de Davis a attiré l’attention des médias mais aussi des personnalités. Desmond Tutu, Jimmy Carter ou Benoît XVI, mais aussi le Conseil de l’Europe, ont fait des déclarations officielles demandant le réexamen de l’affaire, en arguant qu’il est inconstitutionnel d’exécuter un innocent. En dépit de ces faits troublants, la machine de la justice américaine est en train de prouver, une fois de plus, sa remarquable inertie puisque Davis n’a pour l’instant droit qu’à des sursis successifs et temporaires, mais pas encore à un nouveau procès. Cette inertie institutionnelle et morale est démontrée avec une précision hors du commun dans un article du District Attorney (juge d’instruction) Spencer Lawton, en charge de l’affaire depuis 17 ans et récemment parti à la retraite et par conséquent libéré de son devoir de réserve.

 

Rédigé sur un ton calme dans un numéro de Savannah Morning News de juin dernier, le morceau de Lawton est une tentative de régler son compte à la défense. Notamment lorsqu’il suggère ouvertement que les sept rétractions de témoins ont été payées ou forcées, ce qu’absolument aucun élément ne peut suggérer. Lawton exprime ainsi dans son article toute la fatale ambiguïté d’un système qui permet la peine capitale. Tout simplement parce que la peine de mort est un acte sans retour. Et qu’une fois qu’on a tout fait pour y envoyer un accusé, admettre qu’on peut s’être trompé équivaut à admettre qu’on est prêt à tuer des innocents. La première phrase de cet article résume fort bien cet état d’esprit, mélange de principes érigés en religion et d’aveuglement volontaire : « Beaucoup de gens se disent choqués qu’on puisse exécuter un innocent. Je connais ce sentiment, et je le comprends. Pourtant, je ne partage pas ce sentiment, et je voudrais expliquer pourquoi. »

 

Les récits d’erreurs judiciaires sont parmi ceux qui me touchent le plus parce qu’on y touche du doigt le cœur de la relation entre l’individu et l’Etat d’une part, et d’autre part la relation entre la justice et la légalité. Pour beaucoup, la relation entre un individu et l’Etat doit être semblable à celle qui existe entre des parents et des enfants : la contradiction y est interdite parce que mère du désordre, de l’anarchie. Quoi qu’on dise, il faut s’y tenir, parce que c’est l’autorité de l’Etat et de ses représentants qui est en jeu, et que cette autorité est beaucoup plus importante dans la cohésion nationale que la vérité. Ceux qui pensent ainsi pensent aussi souvent que la respect de la loi est plus important que le respect de la justice, parce le premier est le produit d’un consensus social écrit et que le second fait appel à des qualités et à des valeurs individuelles, détachées de tout socle social et politique.

 

A ce jour j’ignore tout à fait si Davis est innocent ou coupable. Mais je suis absolument certain que Davis mérite un nouveau procès, et que la peine de mort est une abomination. Une de mes chansons préférées est « Hurricane » de Bob Dylan, un long récit souligné par un violon entêtant qui raconte les mésaventures de Rubin Carter, qui connut dans les années soixante un destin semblable à celui de Davis et qui a finalement été libéré après vingt ans de prison. J’aime Bob Dylan, comme j’aime Joan Baez et Neil Young et Joni Mitchell et cette époque du folksong américain engagé. C’est bourré de pathos, de beaux sentiments, et c’est souvent excessif. Et pourtant, et pourtant, quarante ans plus tard, ça ressort comme du diamant et « Hurricane » sonne toujours aussi juste. Probablement parce que le système est toujours aussi faux.

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19/07/2009

Wall Street Journal et les femmes de carrière

Ecrire cet article me prendra environ une heure. C’est ainsi chaque dimanche depuis bientôt deux ans, et chaque fois cela exige quelque négociation. De mon côté j’essaie de trouver un moment qui convienne, tandis que du sien mon épouse fait de son mieux pour soutenir mes efforts éditoriaux en m’assurant que cela ne la dérange pas du tout, elle qui s’occupe de notre enfant à plein temps, tous les jours de toutes les semaines. Ces petites négociations suivies de petits sacrifices sont l’essence même du fonctionnement d’un couple ordinaire et de sa façon de gérer les besoins vitaux d’un enfant. Aujourd’hui encore, en dépit de tant d’avancées techniques et sociales, cette gestion demeure largement inchangée par rapport à ce qu’elle était il y a 2'000 ans. Et ce sont les femmes qui en font encore très, très largement les frais.

C’est pourquoi la conférence que donnait en juin dernier Jack Welch, ancien très influent PDG de General Electric, a attiré mon attention. En vingt ans, Welch a fait de GE la première entreprise mondiale en taille et en revenus. Mais les propos qu’il a tenus à cette conférence n’avaient rien à voir avec GE et ont été largement rapportés, notamment dans un long article du Wall Street Journal. En substance, Welch explique « qu’il n’existe pas d’équilibre entre le travail et la vie domestique. Nous aimerions avoir plus de femmes en position dirigeantes mais les femmes doivent faire des choix difficiles et elles en connaissent fort bien les conséquences. » L’article détaille ensuite les réactions de femmes dirigeantes face à ces propos iconoclastes. Certaines louent la franchise de Welch et le remercient de mettre le sujet au centre du débat. D’autres, se citant elles-mêmes en exemple, tentent de prouver qu’il a tort.

Je pense pour ma part, et de mon point de vue d’homme, que Welch a cent fois raison. Et que c’est effectivement un tabou majeur de notre société. Quelques chiffres tout d’abord. En 2009, seules 15 sociétés du classement de Fortune 500 des plus grandes entreprises américaines, sont dirigées par des femmes, soit 3,3%. On peut se réjouir de savoir que ce chiffre a augmenté de 50% depuis 2006 seulement, il n’en demeure pas moins catastrophique quand on sait que les écoles de business, de droit et de médecine sont aujourd’hui trustées par les jeunes femmes ambitieuses et bien souvent plus âpres au combat académique que leurs confrères mâles. En France, la situation est identique avec 4% de femmes dirigeantes parmi les sociétés les plus puissantes du pays. Avec des salaires en moyenne 33% inférieurs à ceux des hommes. Et ainsi de suite, où que l’on regarde. On pourrait presque dire que depuis l’âge des cavernes, rien n’a changé pour les femmes. Le signe le plus encourageant pour elles serait que le temps de gestation est passé de 18 à 9 mois, et que viendra un jour où cela ne durera plus qu’un mois ou deux.

Car tout le problème est, et demeure là : la possession d’un utérus et de ses fonctionnalités demeure l’apanage des femmes seules. Depuis la Deuxième guerre mondiale, on apprend que les femmes se sont libérées. On cite essentiellement l’exemple de la pilule et de l’avortement, c'est-à-dire des éléments qui tournent autour du problème mais qui ne le résolvent en aucun cas. Pire : en libérant la femme et en lui permettant de devenir l’égale de l’homme dans la société, beaucoup de femmes se sont simplement retrouvées avec leur devoir de mère et d’épouse en plus de celui de travailleuse et de salariée. C’est particulièrement vrai dans les pays du Sud comme la Serbie, c'est-à-dire des pays fortement patriarcaux, où il n’est pas rare de voir une femme rentrer de son job à 100% pour se dépêcher de faire le repas pour sa famille, s’occuper de ses enfants et faire la vaisselle, tandis que son mari regarde la télé en buvant des bières et en donnant des ordres. Dans le même ordre d’idées mais avec une autre mentalité, j’avais une collègue à Londres qui avait fait ses quatre enfants alors qu’elle était encore à l’université avec l’espoir qu’elle pourrait poursuivre sa carrière en ayant, bien avant les autres, solutionné ce problème. Dès 18 ans, elle était donc entrée dans un monde millimétré et au sein duquel son droit à l’erreur est nul.

Bien que mon garçon soit la plus grande joie de ma vie, je répète ce mot de « problème » à dessein. En effet, j’ai découvert que faire naître et éduquer un enfant est une tâche titanesque, une menace pour presque tous les couples et une responsabilité écrasante. Mais on continue de faire croire qu’il est possible de tout faire à la fois : une carrière, des enfants, et un épanouissement personnel. La pression qui repose sur les femmes d’aujourd’hui est par conséquent monumentale, peut-être plus encore que celle qui reposait sur leurs ancêtres. Par un effet secondaire particulièrement pervers, celles qui choisissent ou qui, comme mon épouse, sont contraintes à ne pas travailler pour s’occuper seulement de leur ménage, sont largement déconsidérées. Pour preuve, administrativement, ma femme est classée comme « sans emploi », elle qui travaille plus que bien des banquiers et sans salaire.

La condition des femmes se détériore régulièrement depuis des décennies et la guerre des sexes est de plus en plus aigue, au travail comme à la maison. Contrairement aux idées reçues, bien loin de s’émanciper, les nouvelles règles du jeu ne font qu’accentuer leur rôle d’objet sexuel passif. Jusqu’ici, seul l’art parvient à évoquer ces sujets avec pertinence, par exemple dans des films comme Eyes Wide Shut de Kubrick ou Antéchrist de Lars von Trier. Ces deux œuvres vivement et universellement conspuées vont pourtant à l’essentiel en nous rappelant que toute civilisation repose sur l’unité du couple. Et que c’est la civilisation elle-même qui est en danger lorsque l’équilibre du couple est perverti.

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13/07/2009

Novosti et le Monténégro

J’étais peinard en train d’écrire mon billet de cette semaine sur le phénomène Facebook – qui n’est au fond qu’un génial site de cul qui ne dit pas son nom et dont je me suis finalement désinscrit, lassé d’y apprendre que Sandra ou Michel ou Zoran trouvent qu’il fait beau aujourd’hui – et c’est alors que mon épouse a éclaté de rire devant son MacBook. Elle lisait un article sur le site du quotidien belgradois Novosti. Elle me l’a lu. Et j’ai moi aussi éclaté de rire. J’ai donc effacé un début de billet que je sentais peu inspiré, et voici une petite pérégrination dominicale dans un domaine qui a le désavantage par rapport à Facebook de n’être – hélas – pas virtuel.

Le Monténégro. Voilà un pays qui compte autant d’habitants que le canton de Vaud et qui est grand comme la Suisse romande. C’est un curieux pays à la géographie superlative – montagnes culminant à plus de 2'000 mètres, côte adriatique découpée et translucide, golfes scandinaves, lacs immenses, forêts sauvages et canyons effrayants – mais qui pèche par presque tous ses autres aspects : corruption chronique, mafia omniprésente, chauvinisme cocardier qui serait risible s’il n’était pas violent. Tout petit, désert et lointain, le Monténégro souffre depuis toujours  d’une géographie confinée: il fut aux confins de l’Empire ottoman qui ne se donna pas la peine de le conquérir complètement, puis de la Yougoslavie titiste dont il fut la plus enthousiaste des républiques – parce que la plus démunie –, enfin aux confins des Balkans, eux-mêmes aux confins de l’Union Européenne.

Et ce confinement le démange à l’endroit d’un amour-propre inversement proportionnel à sa taille. De meilleur élève de Tito avec sa capitale Titograd, le Monténégro s’est vite rangé du côté de Milosevic et de sa puissante armée lorsque la Croatie, vers 1991, a réveillé son désir d’indépendance en menaçant quelques arpents monténégrins d’annexion. Mais à mesure que la Serbie s’enfonçait avec un malin plaisir dans le rôle du sale gosse de l’Europe, Milo Djukanovic, le Premier ministre monténégrin (il l’est encore aujourd’hui, 19 ans après sa première élection à l’âge de 29 ans) a jugé bon de se distancier de Milosevic. Ce pas, opéré il y a dix ans, à l’époque des bombardements de l’Otan, fut effectivement très judicieux. C’était un premier pas politique qui a été suivi d’une manœuvre plus profonde et plus perverse encore : il s’agit désormais pour le petit pays de ne pas souffrir de l’image catastrophique de la Serbie en créant de toutes pièces une nouvelle identité monténégrine.

Strictement électorale – Djukanovic veut bénéficier de la manne euro-américaine pour justifier ses mandats successifs – cette politique a culminé en juin 2006 avec la déclaration d’indépendance du Monténégro. Jusqu’alors, Serbie et Monténégro étaient liés par un destin commun de culture, de religion, de peuple, d’histoire et, on le verra, de langue. Cette césure soudaine était aussi incongrue que si la Broye déclarait son indépendance du canton de Vaud, lorsqu’on sait qu’absolument rien de substantiel ne sépare ces deux entités. Mon épouse est à la fois Serbe et Monténégrine, comme l’écrasante majorité des habitants de Serbie et du Monténégro, comme Milosevic lui-même, et ces rodomontades sont en réalité plus affligeantes que réellement graves. Dans les faits, rien ne change. Et c’est bien cela qui chagrine le gouvernement monténégrin.

D’où l’éclat de rire de mon épouse, et le mien subséquent, lorsque nous avons l’article de Novosti qui rapporte que le gouvernement monténégrin vient de changer ses lois et d’introduire le concept de « langue monténégrine ». Pour marquer le coup, ils introduisent une syntaxe propre et des mots nouveaux. La chose avait commencé lorsque le terme de langue serbo-croate avait été remplacé dans les manuels par le terme « langue maternelle ». La ligne est donc franchie. On ne parlait il y a 20 ans qu’une seule langue, le serbo-croate. Et mon beau-père plaisante depuis en rapportant qu’il parle quatre langues : le serbe, le croate, le bosniaque, et désormais le monténégrin.

En ce jour anniversaire du massacre de Srebrenica, il est peut-être utile de rappeler que ce massacre a bien eu lieu, qu’il a bien fait environ 8'000 victimes sous le commandement des armées serbes de Bosnie. Et il est également utile de rappeler que la langue que parlent tous ces gens qui se sont massacrés jusqu’à ce que, depuis l’extérieur, on les désarme, cette langue est une seule langue, avec une seule grammaire, une seule syntaxe et deux graphies, latine et cyrillique. Le nom de cette langue unique est le serbo-croate. Toute autre appellation que serbo-croate est politique et guerrière. C’est-à-dire un mensonge.

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05/07/2009

ESPN et le footballeur à 142 millions

En regardant les papas qui, comme moi, attendent sur un banc que leur fils descende du toboggan jaune, je me demande quels sont leurs rêves. L’argent et la respectabilité sont des mesures universelles. Alors, quels sont les rêves d’aujourd’hui ? Footballeur, dans six cas sur dix au minimum. Car ce qui descend des toboggans, la couche-culotte bien visible sous le bermuda, ce sont tous les noms des grands footballeurs du moment, floqués sur des jerseys où les couleurs criardes et satinées le disputent aux marques de téléviseur ou de téléphonie mobile. Parmi ces footballeurs en culotte courte, on voit beaucoup de Cristiano Ronaldo. C’est normal, Ronaldo venant d’acquérir le titre de joueur de football le plus cher de l’histoire avec son transfert du Manchester United au Real Madrid pour 142 millions de francs suisses.

 

Il est de bon ton pour un intello pantouflard de mon espèce de vomir sur tous les sportifs de haut niveau et de se moquer de leurs déclarations monosyllabiques. On les juge à l’aune d’un talent qu’ils n’ont évidemment pas la plupart du temps. Ce faisant on escamote leur fantastique combinaison de coordination, de puissance et de précision physiques, et leur capacité hors du commun à intégrer l’activité d’un groupe de coéquipiers et d’adversaires, à une vitesse folle et sous les hurlements d’une foule de dizaine de milliers de personnes. Bref, c’est ce qu’on appelle de l’intelligence dans son expression la plus nette, certainement bien plus nette que dans les cas trop nombreux de leurs confortables contempteurs. Ainsi les sommes déboursées par les clubs ne sont-elles pas totalement dénuées de réalité économique : on s’arrache celui qui a du talent et qui fera gagner son équipe. Et qui justifiera des tarifs publicitaires à sa mesure.

 

Mais voilà que les clubs de football, depuis quelques années déjà, ont entamé une course au transfert qui commence à sentir mauvais. Le site sportif ESPN révèle que la somme totale déboursée par le Real Madrid pour renflouer son écurie est désormais de 410 millions de francs. Et encore, on attend les chiffres des transferts de Villa, Maicon et Ibrahimovic, donc la machine à sous est loin d’être enrayée. Ronaldo déclarait récemment qu’il était fier d’être le footballeur le plus cher de l’histoire, après que Michel Platini, président de l’UEFA, se posait ouvertement la question de cette logique économique. Car ce qui est en train de se passer n’a plus grand rapport avec le sport, mais un rapport de plus en plus étroit avec une logique économique du court terme et totalement destructrice, pour le sport, pour le public, et pour les sportifs eux-mêmes qui se retrouvent multimillionnaires à vingt deux ans.

 

Il y avait autour de la ville de Mostar, en 1992-95, des bataillons d’artillerie serbe, croate et bosniaque. Et d’un ennemi à l’autre, on se louait les canons lorsqu’il en manquait. On allait même jusqu’à acheter les coups de canon. Un Serbe téléphonait à son ennemi croate et demandait : combien tu me fais pour un obus de 75 sur la position bosniaque à côté du pont ? S’en suivait un marchandage purement financier, puis un coup de canon. La population de Mostar, prise entre les belligérants, mourait lentement et vivait pour ses héros, tandis que ceux-ci se passaient tranquillement les canons et les obus, occupés seulement à se remplir les poches et à ne pas se faire tuer.

 

142 millions de francs, c’est cher payé pour un canon, même en or massif, même adulé par des millions de fans. Ronaldo s’efforce maintenant d’oublier dans une débauche de luxe et de luxure qu’il ne s’appartient plus à lui-même, qu’il est une marchandise, et qu’il a perdu absolument toute once de liberté. Il réfléchit certainement, du moins il devrait réfléchir à ce qui vient d’arriver à Michael Jackson, et à n’importe quelle mégastar dont la renommée est telle qu’elle nourrit une foule immense de parasites anonymes qui finissent par la tuer. A commencer par les dirigeants de clubs qui, comme les artilleurs de Mostar, se moquent bien de faire gagner ou perdre leur équipe, de satisfaire ou non leur public, tant que Sony et Deutsche Telekom crachent au bassinet.

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29/06/2009

Financial Times et Bernard Madoff

Rien que ce matin, j’ai reçu par email deux offres pour augmenter la taille d’une partie de mon corps qui n’est pas mon oreille gauche, pour ceux qui se demanderaient. Ce type d’email viral porte toujours un titre très subtil, une sorte de clin d’œil salace virtuel. Le plus drôle de cette histoire, évidemment, est qu’il est impossible, aujourd’hui encore, d’augmenter la taille d’un pénis. En dépit de ce fait clinique indépassable, on continue de proposer des tonnes de potions, d’appareils incongrus qui font penser à des croisements de tensiomètres et de vibromasseurs, et si on persiste à en proposer, c’est donc qu’on en achète. Tant est grand et irrationnel le désir qu’ont les mâles d’avoir entre les jambes une batte de baseball, que certains, par dépit, remplaceront par une voiture de sport ou un poste de Vice-président des acquisitions chez Nestlé.

Il n’existe qu’un seul désir dont la violence pousse les hommes à des idioties comparables, c’est évidemment la cupidité. Bernard Madoff a été condamné aujourd’hui à 150 ans de prison pour la fraude la plus spectaculaire de tous les temps et qui fait passer le fameux « Ponzi scheme » pour un jeu d’enfants. L’histoire est pourtant loin d’être terminée et le Financial Times rappelle que seuls 1'341 comptes Madoff ont été identifiés pour un total de 13 milliards de dollars. On est encore très loin des 65 milliards de fraude déclarés. Mais pour Madoff qui a plaidé coupable et qui se sera épargné une enquête infâmante, la fin de l’histoire est déjà écrite : en prison jusqu’à sa mort pas forcément très lointaine étant donné qu’il a déjà 71 ans.

Avec sa parfaite connaissance de l’âme humaine et pour entretenir son propre mythe, Madoff ne recevait que très rarement ses clients et les faisait patienter des mois ou des années avant de condescendre à les arroser de pognon. Il était parvenu à cette situation idéale où le serviteur se fait prier par son maître tant il sait se rendre indispensable. Et l’une des pierres angulaires de ce dispositif était cette vieille vérité que, parmi ses victimes potentielles, les plus gogos de tous les gogos sont ceux qui sont déjà riches et qui, par définition, n’auraient jamais eu besoin de lui.

Un type qui a sué sang et eau pour mettre de côté 10'000 francs ne se lancera pas dans des combines, même prisées comme l’étaient celle de Madoff jusqu’en novembre 2008. Il préférera choisir sept ou huit placements différents, appellera tous les jours son banquier et se fera un sang d’encre en pensant à ses enfants et à ce qu’ils hériteront, peut-être, si tout va bien. Mais le type qui a déjà un ou deux millions, celui-là a acquis le goût du luxe, le pouvoir qu’il confère sur son entourage, et les joujoux qui y sont attachés. Il en voudra plus, toujours plus. Mais sans patienter pendant des années. Madoff est la réponse idéale, à la fois parce qu’il promettait des retours faramineux, mais aussi parce qu’il conférait un statut social. On était client Madoff comme on était membre du Yacht Club.

Madoff était bien plus qu’un escroc. C’était un dealer de rêves. Il avait compris où se trouvaient, et comment fonctionnaient les plus évidentes faiblesses de ses concitoyens, et fasciné par son propre don, il n’a pas su en faire bon usage. Imaginez que vous découvrez le moyen de mettre toutes les très jolies femmes dans votre lit, et de vous faire prier pour le faire. Il faut une force de caractère hors du commun pour y résister, puis pour décider de transformer ce don en quelque chose de positif. Madoff n’aura fait que suivre sa pente naturelle, maudit par une disposition psychologique hors du commun et incapable d’y résister. La violence de sa condamnation trahit surtout la fureur de toute une classe blême de rage d’avoir vu son insatiable cupidité ainsi exposée dans tous les médias.

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22/06/2009

L'Express et le voile intégral

En regardant des portraits de la Renaissance française ou anglaise, on voit les Calvin ou Erasme ou Moore arborant chapeaux plats avec cache-oreilles et une abondante barbe, vêtus d’un surplis noir et un livre à la main. Les femmes portent des coiffes compliquées qui ne leur laissent souvent que le visage de découvert, la racine des cheveux et le cou jusqu’au menton engoncés dans des tissus damassés et artistement agencés. A peu de choses près, voilà des gens qui ne déteindraient pas beaucoup en Afghanistan ou dans certains pays du Golfe.

 

Là-bas, pour l’Européen en goguette, c’est exotique. Ici, bien sûr, ça l’est déjà beaucoup moins. Les questions soulevées par le port du voile intégral sont très nombreuses et il ne suffira pas de trancher dans le vif et de hurler des positions de principe. Ainsi la proposition de Fadela Amara, la Secrétaire d’État à la Ville du gouvernement Fillon, a le mérite de mettre les pieds dans le plat et de discuter publiquement de cette patate chaude. Elle-même « Française-issue-de-l’immigration » et d’un milieu très modeste, Fadela Amara mène depuis plusieurs décennies un combat contre l’enfermement des jeunes filles et garçons dans des cadres sociaux étrangers aux « valeurs de la République », notamment à travers l’association Ni putes ni soumises qu’elle a créée en 2003. Sa proposition possède donc l’avantage de la légitimité, ce qui est essentiel sur un sujet si sensible.

 

Un rappel tout d’abord. Lorsque British Airways a décidé d’interdire le port de tout signe d’appartenance religieuses à ses employés, dans le but manifeste d’interdire le port du voile à ses hôtesses, c’est une brave Anglaise quarantenaire qui a été licenciée pour port d’un petit crucifix au bout d’une chaînette en or autour de son cou. Ce détail doit nous rappeler que toute disposition légale qui tendrait à ne limiter que les droits vestimentaires de certains finit mécaniquement par créer une infinité de dommages collatéraux plus ou moins scandaleux. La loi s’applique pour tout le monde et sans distinction, et il n’existe pas plus d’application chirurgicale de la loi qu’il n’existe de bombardement chirurgical. Ainsi, en contradiction avec sa consoeur, Eric Besson, également membre du gouvernement, déclare dans l’Express que « toucher à cet équilibre me paraît risqué ».

 

Je suis d’accord avec lui parce que du point de vue de la philosophie politique, qui est le seul qui nous évite de tomber dans un affrontement violent sur des questions de société si essentielles, la liberté d’expression n’est pas un vain mot. Elle ne s’applique pas seulement à notre manière de penser et de parler, mais aussi à notre manière de nous vêtir. Sur les dictatures du Golfe, en dehors du climat, la liberté d’expression est probablement notre avantage comparatif le plus essentiel. Et les porteuses du voile intégral, ou ceux qui les y forcent, nous posent cette question le plus crûment possible : au nom de la liberté d’expression, a-t-on le droit d’interdire à une femme de montrer un centimètre carré de sa peau ? Pour antinomique que cela paraisse, et dans la mesure où ce vêtement ne constitue pas une offense ou une violence au reste de la société, la réponse doit pourtant être oui.

 

Parce qu’une limitation de la liberté d’expression dans le but de la préserver finit toujours par créer un mal plus pernicieux que le mal qui est censé être combattu. Pour me faire comprendre, je veux faire un parallèle en parlant du négationnisme. On a créé des lois qui font du négationnisme de la Shoah un délit qui tombe sous le coup du code pénal. Ce faisant, on a interdit à quelques débiles mentaux de s’exprimer, mais on a aussi interdit une véritable travail de réflexion sur la Shoah, sur la manière d’écrire l’histoire et de se comporter face à l’histoire. On sacralise un moment de l’histoire et on fige tout autour, créant un glacis parfaitement artificiel qui nourrit les extrémistes de tous bords, surtout de droite, les amateurs de conspiration, et finalement on grossit directement les négationnistes qui ne vivent que dans un esprit de contradiction.

 

A titre personnel – mais ça n’intéresse personne – la vue d’une femme voilée me soulève le cœur et me donne envie de baffer le gros moustachu qui la précède en petite chemise et en sandalettes de plastic. C’est d’ailleurs la réaction de loin la plus courante sous nos latitudes, celle qui pousse chacun et chacune d’entre nous à donner des leçons à ces gens, à s’enhardir dans la défense de notre laïcité jusqu’à l’affrontement religieux et civilisationnel, en absolue et totale contradiction avec ce que notre société a développé de plus précieux. Alors, laisser ces femmes dans leurs prisons de coton ? Oui, avec la certitude qu’une société qui les en empêcherait les plongerait aussitôt dans une autre forme de prison, et nous avec.

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14/06/2009

Radio Vatican et le célibat des prêtres

J’aime l’histoire du Père Alberto Cutié. Quand je dis « Père », entendons-nous. Cutié n’est pas exactement le débonnaire pansu qui déambule avec son bréviaire et sa soutane luisante de crasse par les rues du village. Cutié a 40 ans, une belle tignasse noire, des yeux bleus acier, un sourire ravageur et des biscoteaux qui lui ont valu le surnom de « Père quel-gâchis » dans la communauté hispanique de Miami. Star d’un show télé, il donne des conseils matrimoniaux à des millions de catholiques hispanophones. On réprimera donc sa surprise en apprenant qu’un tabloïd mexicain a récemment publié des photos de lui glissant sa main dans la petite culotte d’une jolie femme à la plage, vautré sur elle, le corps luisant de crème solaire et de bonheur.

La suite a été rapide. Mis à pied par sa hiérarchie, il a fait des excuses en public, puis affirmé qu’il aimait la jolie femme en question, puis quitté l’Eglise catholique et enfin rejoint la paroisse épiscopalienne de South Beach qui n’exige pas, elle, le célibat. Le site de Radio Vatican rapporte l’affaire en sept lignes dans un langage qui sent l’épouse trompée et étouffant à peine ses larmes outrées. Ce qui est un exact reflet de la situation. Personne en effet n’a forcé Alberto Cutié à prendre soutane et à prononcer ses vœux. De la même manière, personne ne m’a forcé à me marier. Son geste, pour bénin qu’il soit, n’en est pas moins une rupture de promesse solennelle, donc une trahison. Voilà donc remis sur le devant de la scène la question du célibat des prêtres. Et c’est dommage.

Parce que le seul vœu de chasteté concentre le gros des attaques de la société contemporaine sur le Vatican, on tend à oublier qu’il en existe deux autres, ceux de pauvreté et d’obéissance. Les théories abondent sur les dangers de la répression des pulsions sexuelles et sur les risques très grands qu’encourent les jeunes prêtres à ne pas s’épanouir sexuellement, comme autrefois le Vatican menaçait de surdité les masturbateurs. Ainsi on n’en vient parfois à croire que faire l’amour est un besoin vital, au même titre que boire ou respirer. Et ce faisant on fait de la sexualité un bien de consommation, une marchandise, un truc mécanique sans mystère et sans joie. Mais je m’écarte du sujet. Je voulais parler des autres vœux de pauvreté et d’obéissance.

Si l’Eglise a acquis à travers les âges une telle puissance politique, morale et financière, c’est certainement à ces deux-là qu’elle le doit, et non pas à la chasteté, lubie moyenâgeuse fort utile en son temps mais fondamentalement pas nécessaire. Et si l’Eglise est en train de perdre aujourd’hui son pouvoir sur l’humanité, c’est encore de ce côté-là que je regarderais, plutôt que de passer mon temps à soulever les soutanes. De mes discussions avec des prêtres, j’ai souvent entendu que des trois vœux, celui d’obéissance était le plus difficile à observer et que cette difficulté augmente avec les années, contrairement, bien sûr, à la chasteté. Obéir ne signifie pas seulement se plier aux règles d’un couvent ou d’un diocèse. Cela signifie qu’on attribue à sa propre opinion moins de valeur qu’à celle de son supérieur hiérarchique. Cela signifie s’humilier quotidiennement dans une structure pyramidale qui du bedeau va jusqu’au Pape. C’est disparaître à soi-même et tenter de renaître dans un tout.


Cette discipline insensée dure depuis plusieurs siècles. L’obéissance a façonné, depuis les monastères clunisiens, notre vie en société. Elle a percolé dans nos institutions politiques, donné naissance aux monarchies absolues, qui ont elles-mêmes donné naissance aux dictatures du 20e siècle. Aujourd’hui elle a même survécu aux révolutions. Elle est l’incarnation matérielle de l’autorité indiscutable qui naît non pas d’une légitimité personnelle mais d’une position hiérarchique. Et si le modèle a fonctionné en son temps, s’il a offert à Rome l’assise qui lui a permis d’étendre son empire, il trouve aujourd’hui, dans nos démocraties libérales individualisées, ses limites définitives. Bien plus que ces histoires de touche-pipi, je pense que le vœu d’obéissance est aujourd’hui la véritable faiblesse du Vatican, la faille qui empêche à cette institution de trouver les ressources nécessaires à son renouvellement, comme on le voit par l’élection d’un Pape octogénaire et doctrinal. Et c’est l’un des défauts de notre époque de croire qu’il est plus important d’avoir un orgasme que de penser librement.

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02/06/2009

The Guardian et la mort en Suisse

Jusqu’à un passé récent, la Suisse représentait pour les Anglais un paradis alpin saupoudré de visites chez le banquier. La crise est passée par là, et même si quelques banques sont toujours debout et que les Alpes ne sont pas encore aussi usées que le Jura, on doit varier les plaisirs, n’importe quel employé d’un département marketing vous dira ça. Et Dignitas a inventé un truc génial pour rafraîchir l’offre : le suicide assisté. On fait désormais le pèlerinage de Heathrow à Zurich, non plus pour planquer ses économies mais pour se faire administrer la potion magique du bon docteur. Et hop, d’un coup de seringue, on oublie, et sa sclérose multiple, et ses mauvais placements boursiers.

Un article du Guardian de cette semaine m’apprend que 800 sujets de sa très gracieuse majesté sont sur des listes d’attente de la clinique Dignitas. Et que 23 de ces sujets ont été exfiltrés, comme dirait M, dans les douze derniers mois, contre 15 seulement en 2003. Comme quoi, crise ou pas crise, le marché de la mort a le vent en poupe, en Suisse en tout cas. Parce qu’en Grande-Bretagne, une législation de 1960 condamne pénalement l’assistance au suicide. Au point que les citoyens anglais qui accompagnent leurs proches malades à Zurich ont peur de se faire choper sur le chemin du retour, précisément en vertu de cette législation. Comme autrefois on serrait nerveusement son attaché-case tout rebondi de grosses coupures, on planquera discrètement son bodybag sous le fauteuil de classe économique.

Finalement, ça n’est pas si lointain du secret bancaire. C’est aussi un service sur mesure qui ne concerne que la sphère privée du client. Là aussi, ça n’est pas sorcier, une signature par ici, un coup de seringue par là. Ça exige seulement une certaine législation et des gens pour l’appliquer. Faut surtout que ça rapporte, sinon ça ne sert à rien. Ah, quand même, les Suisses ont de belles traditions et ils savent bien les réinventer. De leur côté les Anglais sont toujours riches et friands de solutions dont les privent certaines contraintes morales et historiques intrinsèques à cette antique nation. La conjonction est quasiment parfaite et j’attends maintenant les publicités Easyjet montrant un cercueil orange avec un gros " Zurich - 23 £ " collé au travers, dans toutes les stations de métro de Londres.

Après tout, notre beau pays est depuis longtemps une terre de prédilection pour venir pousser son dernier soupir, pour les Anglais notamment : Charles Chaplin, James Mason, Peter Ustinov, David Niven, Graham Greene, Richard Burton, sans oublier Audrey Hepburn. Alors pourquoi pas Monsieur et Madame toutlemonde, dans un irrésistible élan démocratique ? " La mort au bord du Léman pour le peuple ! ", voilà le slogan du futur, celui qui verra nos quais et nos parcs s’emplir non plus de Rolls et de poupées en Vuitton mais de chaises roulantes et de caissons à oxygène.

Au risque de paraître un peu court, je n’ai pas envie d’étayer mon dégoût de ces nouvelles pratiques qu’on enveloppe d’une indigeste gangue de mots grandiloquents, de sentiments pieux et profonds, de considérations humanitaristes et d’un supposé bon sens. Dignitas. Rien que ce mot m’insulte. Donc, si je sors de chez moi et que je me prends un 28-tonnes dans la face qui me disperse aux quatre vents, je ne serai pas mort dans la dignité ? Ça veut dire quoi, exactement, mourir dans la dignité ? Mourir est une belle saloperie inventée par un dieu sadique et narquois. Enfin, il faudra bien y passer un jour, je le sais, Villon nous l’a assez répété. Mourir pour mourir, autant que ce soit le plus tard et le moins douloureusement possible. Mais dignement ou pas dignement, je m’en fous.

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24/05/2009

M6 et le voleur de bicyclette

A propos du présent article, j’ai comme la sale impression d’être soit un facho, soit un idiot, ce qui, depuis Céline, n’est quand même pas exactement la même chose. Vous connaissez peut-être ce sentiment étrange, mi-enivrant, mi-effrayant, de ne pas partager un sentiment apparemment universel. J’ai dû me taire, par exemple, en sortant de la projection d’Amélie Poulain, consterné par un film débile (et un peu facho) autant que par une adulation collective si prenante que décider de n’y point participer équivalait à n’écouter que le cliquetis des glaçons au fond de mon verre lorsque, pendant des mois, on ne parlait plus que de cela « dans les dîners ».

Personne ne peut ignorer ce qui s’est passé à l’école Louis-Aragon de Floirac en Gironde. Petit rappel de faits, diversement rapportés selon les sources : il y a quelques jours, un petit garçon de 6 ans et son cousin de 10 ans ont été attendus à la sortie de l’école par six policiers puis emmenés au poste pour y être entendus pendant deux heures, puis ont été relâchés. Le sujet de cet entretien concernait un vélo. La mère d’une petite fille s’était plainte à la mère d’un de ses camarades, un petit garçon qui se promenait depuis quelques jours sur le vélo de sa fille. Mais la mère du voleur présumé refusait de croire cette histoire et couvrait son fiston chéri. Donc la mère de la victime est allée voir le proviseur de l’école, qui lui a dit qu’il n’y pouvait rien et qu’il lui fallait en conséquence aller voir plus haut. D’où appel aux flics, d’où interpellation et, surtout, scandale hexagonal hystérico-blogo-politique.

Alertée, la mère d’Hicham, le cousin du voleur, parvient en quelques heures à faire la une des organes de presse nationale. Elle s’indigne et s’emporte, tance la police, le Ministère de l’Intérieur, la direction de l’école, le Malfaisant de l’Elysée (évidemment, jamais sans lui), et accuse le monde entier de s’en prendre à son agneau. Dire que la presse, de gauche à droite, lui a emboîté le pas, ça n’est pas peu dire. L’article sur le site de M6 résume bien le sentiment général : Du côté des parents d'élèves, ces méthodes pour le moins radicales provoquent colère et consternation…Une interpellation qui a laissé des traces…. On n’aura donc passé sous silence presque total que si Hicham n’a effectivement rien volé, son cousin de 6 ans a avoué les faits. Maîtrisant, à défaut de ses pulsions, l’art de la litote, il a admis devant les policiers avoir « emprunté » le vélo. Mais vous pouvez surfer pendant longtemps avant de trouver cette info, écartée au profit de tous ces sentiments vachement citoyens.

Cette intervention de la police a poussé la nation entière à s’identifier aussitôt à la mère du voleur. Comme beaucoup de parents, elle est débordée par des enfants qui filent du mauvais coton, si jeunes fussent-ils, ce qu’elle préfère ignorer parce qu’elle est probablement obsédée par d’autres problèmes plus pressants de loyer et de boulot. Ainsi la réaction populaire qui fait suite à l’affaire de Floirac trahit la pire conception qu’on peut avoir de la vie en société : on doit mieux protéger les enfants et les cadres juridiques existants sont obsolètes. En résumé, c’est une lecture strictement légaliste des événements, avec tous les articles et paragraphes à l’appui.

Or moi, ce qui m’intéresse, ce n’est pas la loi. C’est la justice. Et voilà : un enfant de 6 ans a volé un vélo, ce qui, alors qu’on en s’en gausse sur tous les blogs qui traitent du sujet, est un délit tout à fait grave, surtout à cet âge-là ; sa mère l’a couvert et a menti activement à tout le monde ; le proviseur de l’école s’est voilé la face. Personne n’était donc prêt, à la maison et à l’école, à faire respecter la justice et se planquait tranquillement derrière la loi. Le recours à la police, dans un cadre légal certainement un peu flou, a momentanément rétabli la justice, que les médias, les parlementaires et le gouvernement se sont empressés de foutre en l’air, ce qui semble être leur sport favori, en France et ailleurs.

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18/05/2009

The Nation et les journalistes

J’étais invité la semaine dernière dans une émission de radio où les autres invités, tous deux représentants des grands groupes de presse suisses, s’en prenaient avec violence à la concurrence déloyale que représente Google. Selon l’un, Google ne fait rien d’autre que du pillage de contenu, empochant de l’argent publicitaire pour mettre à disposition des internautes des articles écrits par d’autres qui ont sué sang et eau pour obtenir des informations très précieuses.

 

Il est assez cocasse que justement cet accusateur était du groupe Edipresse. En effet Edipresse ne rémunère pas ses blogueurs, qui pourtant rapportent à l’avenue de la Gare des revenus publicitaires conséquents. L’autre accusateur s’emportait contre Google et ce qui n’est rien de moins qu’une attaque contre « la démocratie », par le porte-monnaie. A en juger par ces propos tenus par des représentants de la presse dominante, la presse écrite est une incarnation sacrée de la démocratie (pour la pensée de gauche) et doit être défendue contre la rapacité sans morale de groupes étrangers (pour la pensée de droite).

 

Pas un seul moment il n’est apparu dans leurs propos que, peut-être, journaliste étant une profession comme une autre, il était normal que les journalistes subissent, de temps à autre, une concurrence très rude. Mieux : que cette concurrence est l’assurance de sa qualité et, à long terme, de son adaptation à des environnements nouveaux. Non, à leurs yeux, la concurrence de Google est une sorte d’hydre monstrueuse fondant sur notre société civile comme la vérole sur le bas clergé breton. Cela m’a rappelé les propos tenus devant la volée 2007-2008 de l’école française du journalisme à Lille par un patron de presse français qui désignait le blog comme la bête à abattre, parce que sans badge, sans revenus désignés, sans preuve de sources, etc. Ces propos, pour sincères qu’ils puissent être, sur les menaces réelles qui pèsent sur l’avenir de la presse trahissent une certitude imbue de faire partie d’une profession à qui on doit autre chose qu’un salaire et des congés payés. Une manière d'exiger, comme un dû, le privilège d'échapper aux contraintes du marché.

 

Dans la livraison actuelle de The Nation, l’écrivain Alexander Cockburn s’en prend avec une violence cent fois supérieure à la mienne contre cet esprit de corps. Lui-même grand reporter plusieurs fois récompensé, il compare les cris d’alarme de la presse dominante aux sorcières de Macbeth se prenant pour Vénus dans le jugement de Pâris. Mieux, il s’en prend à sa propre publication pour fustiger des confrères qui ont récemment signé un article dans lequel ils expliquent que « tandis qu’on ferme des journaux et qu’on vire des journalistes, des pans entiers de notre société civile sombrent dans l’obscurité ». A ceux-là, il promet le même avenir que la machine à vapeur. Et il termine : « En gros, depuis des décennies, la presse écrite dominante a saboté et obstrué – souvent avec rage – les efforts d’amélioration de notre condition politique et sociale ».

 

Dès qu’une profession ou une classe de la société se perçoit autrement que ce qu’elle est réellement, elle entame sa propre destruction. Il y a quelques années, un vigneron de Lavaux avait entamé une campagne de récolte de fonds auprès de ses amis et des collectivités pour la survie de son exploitation – qu’il avait presque ruinée par sa propre incurie. Mais à l’entendre, ce n’est pas une exploitation agricole qu’on était appelé à sauver, c’était un rempart de civilisation, d’histoire, de savoir-vivre et de préservation de la nature. En lui versant de l’argent, on se sauvait soi-même. La vente des Indulgences rapportée à la picole. Et pourquoi suis-je à ce point certain qu’on rirait d’un carrossier qui ferait la même tentative ?

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10/05/2009

Marianne et les diplômés au chômage

En revenant hier soir d’un tour en vélo, mon voisin m’a regardé comme si je tombais de la lune. « Tu es allé de Vevey à Pully et retour habillé comme ça ? » Il faisait référence à mes chaussures de ville, mes pantalons de toile, ma chemise à carreaux et ma veste de velours côtelé. Il n’osait pas trop, par délicatesse, faire référence à mon vélo, un antique Cilo des années 70 avec guidon anglais. Parce que lui, si vous le voyez partir à pied pour Blonay, vous le croiriez parti pour franchir à pied les Alpes jusqu’à Salzbourg escale. Les Suisses et les Américains partagent en effet une inexplicable passion pour le matériel de sport. On ne fait plus de vélo sans investir au moins 3'000 francs dans des chaussures en kevlar, des jerseys en fibre synthétique, des casques fluorescents et des gourdes profilées qui contiennent des liquides orangés et parfaitement dégueulasses, et je ne parle pas même du vélo qui coûte en tout cas 4'000 francs.

Oui car dans les loisirs aussi, nous sommes parvenus à une société de spécialisation. Je le regrette amèrement parce que ça coûte beaucoup trop cher et que ce coût est une entrave à la liberté de choix et de mouvement. Le monde des loisirs ne fait qu’illustrer le côté risible de la spécialisation à outrance dans laquelle nous nous engouffrons chaque jour un peu plus. Ceux qui en souffrent le plus sont, évidemment, les jeunes, parmi lesquels j’ai décidé qu’il devenait indécent de me ranger. La pression est énorme si on n’a pas encore décidé vers l’âge de 15 ans de ce qu’on allait faire de ses dix doigts. Il est fini le temps insouciant qui laissait aux adolescents jusqu’à l’âge de 30 ans pour décider de ce qu’on ferait de ce diplôme de droit ou d’histoire. Mais comment désormais se décider à quoi que ce soit dans une société qui vous déresponsabilise, vous psychiatrise et retarde chaque année un peu plus, au profit d’études interminables et atrocement compliquées, l’irruption de la réalité dans votre vie, sous forme d’apprentissages, de travaux pratiques, physiques, expérimentaux ?

Le magazine Marianne offre un reportage éclairant auprès de quelques diplômés des grandes écoles parisiennes – HEC, Sciences Po, ESSEC, etc – qui galèrent très sérieusement pendant des mois ou des années avant de se faire offrir un stage gratuit. Premier acquis essentiel : ces formations qui autrefois étaient une autoroute sans péage vers un poste de cadre et une retraite dorée sont désormais des chemins de campagne parsemés de troncs d’arbre. C’est le cas depuis quelques années déjà mais la crise vient consacrer ce fait. Et c’est une mini-révolution. Parce que ça signifie que très bientôt l’élite ne sera pas celle dont le fond de culotte a été usé à toutes les facs et tous les MBA du monde, mais celle qui, le plus tôt possible, se sera frottée à la réalité du marché, qu’il s’agisse de commerce, de droit, de médecine, d’art ou de confection. L’ère des éternels adolescents qui empilent diplômes sur diplômes est probablement révolue, et ça n’est pas forcément un mal.

Deuxième constat : c’est, dans la même ligne que l’irruption de Wikipedia, la fin des experts patentés. Si vous êtes nés au Liban et que vous vous y êtes intéressé avec application, que vous avez le sens de la synthèse et de la transmission du savoir, alors votre connaissance des conflits qui hantent la région dépasse certainement celle du Vaudois qui a passé dix ans à HEI à polir un doctorat. La connaissance empirique se fait exhumer des placards où l’amour masturbatoire des théories et des « ismes » l’y avait enfermée. Je me souviens avoir voulu recevoir un certificat de stage à la fac de Lettres de Lausanne en 1992. On m’y avait simplement répondu : les étudiants en lettres ne sont pas sensés faire de stage. Bienvenue dans le monde de l’assistanat. J’avais quand même fait mon stage, mais sans assurance ni reconnaissance quelconque. Gratuitement, bien entendu.

Ces chômeurs diplômés révèlent peut-être un changement de paradigme. Comme l’avait démontré James Burnham en 1941 dans son livre L’ère des organisateurs, la similitude entre l’Union soviétique et le système de nos entreprises capitalistes est frappante. Trouver une différence pour laquelle on serait prêt à mourir pour se défendre contre l’Union Soviétique tout en soutenant General Motors exigeait selon lui d’avoir une position théologique. Il y a quinze ans, j’avais demandé à Jean-Claude Guillebaud ce que je devais faire de ma vie. Il m’avait répondu : « Soit vous voulez le pouvoir, soit vous voulez la liberté. C’est l’un, ou l’autre. Et si, comme je le suppose, vous voulez la liberté, il existe deux façons d’y parvenir : n’avoir aucun patron, ou en avoir plusieurs. » J’ai porté cet adage avec moi depuis. Et il me semble qu’au-delà de l’adage, il y avait de la vision : c’est ce monde vers lequel nous semblons nous avancer et qui abandonne son mimétisme compétitif avec le communisme, ce modèle centralisé de structures énormes et hiérarchisées. Nous nous dirigeons donc vers un modèle plus éclaté, plus individuel, moins formaté, et peut-être plus libre.

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03/05/2009

France Inter et la censure

Il paraît que tout est permis de nos jours parce que plus rien ne choque. C’est vrai, et c’est faux. Dans une société qui tend à adopter ses coutumes non plus d’un village à l’autre mais d’un continent à l’autre, la notion d’interdit social ou religieux devient de plus en plus relative, et difficile à imposer. En revanche, derrière une vaste constellation de notions récentes telles que la dignité humaine ou les droits des minorités, qui sont en eux-mêmes parfaitement défendables, on est parvenu à faire perdurer la notion de censure d’une manière particulièrement perverse. Et c’est normal : la censure est indissociable de l’idée de pouvoir central et de l’exercice de celui-ci.

Il y a quelques années, à Londres, à Earl’s Court, j’avais visité – seul, mon épouse n’étant pas parvenue à accumuler suffisamment de courage pour le faire – l’exposition « Bodies ». Et j’avais été profondément impressionné. Comment ne pas l’être face à un corps qui fut vivant et qui, devant vous, est immobilisé dans une posture de course, entièrement écorché, observable jusqu’à la moindre petite veine. C’était beau, instructif, émouvant, révélateur, choquant, profond, spectaculaire, ainsi tous les ingrédients qui composent ce qu’on appelle l’art me semblaient réunis. Je ressentais donc dans ces salles des émotions comparables à ce qu’on peut ressentir dans n’importe quel grand musée d’art.

Mais on parlait déjà à l’époque de provenance douteuse, de possibles condamnés à mort chinois, de marché sordide. Personnellement et jusqu’à un certain point, la question me semble sans importance, n’en déplaise à un certain Torquemada de carnaval qui nous avait assourdi de ses cris d’orfraie depuis le Valais central. Sans vie, un corps n’a de valeur qu’en tant que quantité de chair, de sang, d’os et de liquides divers. Pour autant qu’on ne le souille pas ou qu’on n’en abuse pas, même s’il s’agissait de mon propre corps ou de celui d’un être aimé, ce qu’on fait d’un corps humain sans vie m’est à peu près aussi important que ce qu’on fait de son chat. Or la mise en situation proposée par l’exposition en question est tout sauf une humiliation ou une souillure. Il n’y a rien là qui porte rire ou à se moquer des êtres exposés. En effet, les visiteurs semblaient frappés d’un mutisme presque complet, évitant les gestes brusques et ne faisant que murmurer leurs commentaires entre eux.

Pourtant, une décision administrative vient de faire fermer cette exposition à Paris. On argue que les preuves de provenance des corps ne sont pas crédibles et qu’un doute subsiste. Invité à s’exprimer sur France Inter, un grossium du comité national d’éthique se félicitait de cette décision et qualifiait l’exposition de honteuse, de scandaleuse, bref, tout un vocabulaire qu’entendirent des Sade, Baudelaire et Wilde en tribunal. Car à une époque pas si lointaine, la censure, bégueule et brutale à la fois, avait un rôle parfois intéressant comme contrainte créative. Pour brocarder les puissants sans finir en prison, combien de détours Molière ne dut-il pas utiliser. Et ces détours ajoutaient à la complexité psychologique comme au style d’une oeuvre.

Pareil en peinture, lorsqu’on voit Rembrandt rendre un verdict ravageur sur la société hollandaise dans son tableau Claudius Civilis, tableau censuré puis presque détruit par son auteur, de rage. Mais cette censure-là disait son nom, elle était visible et, en ce sens, combattable. La nouvelle censure se camoufle, se pare de vertus diverses et grandiloquentes. Mais c’est la même complète cuistrerie, le même désir d’exercer du pouvoir en s’érigeant en arbitre de ce qu’on peut voir ou pas au nom du bien commun et sans aucun doute à l’exact opposé de celui-ci.

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19/04/2009

Le WSJ et l'UBS

Lors d’un récent voyage à travers la Suisse j’ai découvert le monde absurde du GPS. Un monde où l’ordinateur de bord parle sans cesse de sa voix monocorde et hachée, lance des ordres abscons pour se reprendre cinq minutes plus tard d’un « veuillez faire demi-tour dès que possible ». J’ai presque eu peur de soudain entendre « how are you Dave ? », comme le dit Hal9000, l’ordinateur fou de 2001, l’odyssée de l’espace. Ce n’était plus moi qui conduisais, c’était cette satanée machine qui m’envoyait me balader à travers champs, qui se trompait et se reprenait sans s’excuser.

 

Manifestement je ne suis pas le seul à me faire conduire par des ordres absurdes et des stratégies obscures. Oswald Grübel, le nouveau CEO de l’UBS nous a annoncé des choses extraordinaires lors de l’Assemblée Générale du mercredi 15 avril dernier. La plus attendue étant l’annonce des 8'700 emplois détruits, ce qui fait mesquin à côté des 50'000 employés que Citigroup a virés en novembre dernier. La nomination de Kaspar Villiger était elle aussi un non-événement de taille, même si on pouvait espérer mieux pour briser le cliché du gros banquier cupide qu’un fabricant de cigares. Mais je laisse là les chips aux crevettes pour passer sans plus attendre au gigot.

 

Oswald Grübel a en effet annoncé en substance que l’UBS ne changerait absolument rien à sa stratégie générale. Voici une métaphore simple à comprendre : prenons une petite banque qui se lance sur le plus gros marché du monde ; imaginons qu’elle s’y taille une place au soleil notamment par la mise en place d'un système massif d’évasion fiscale ; toujours pour les besoins de la métaphore, imaginons qu’arrive une crise gigantesque et que la banque se fait tailler des croupières par un marché devenu fou et qu’elle subit des procès en série assortis d’amendes monstres ; il y a le feu et le titre passe, mettons, de 75 francs à 9 francs sur une année ; mettons enfin que la banque perde 23 milliards de dollars sous gestion en trois mois seulement ; et devant ce naufrage, imaginons que la direction décide de ne rien faire du tout.

 

Cette décision sent la peur blanche, celle qui vous saisit par le ventre et vous cloue sur place tandis que s’avance le monstre bavant prêt à vous écrabouiller comme un vulgaire moucheron. C’est mauvais signe : maintenant qu’on semble minimiser le secret bancaire, c’est comme s’il n’existait selon l’UBS aucune autre façon de confronter les difficultés qu’en les niant avec la dernière énergie. Le Wall Street Journal en fait le commentaire avec sa froideur technique habituelle, qui est bien plus terrifiante que les cris qu’on entend ailleurs. Ce qui est dépeint dans l’article, c’est la faiblesse inimaginable dont souffre aujourd’hui l’UBS sur tous les fronts. Et la seule médecine qui vient soulager le mourant, c’est comme au Moyen Age : une petite saignée. A moins que ce ne soit Hal9000 ou le GPS de ma voiture qui ait soufflé cette solution à Oswald Grübel. 

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06/04/2009

France 3 et les armes à feu

Suite à l’horrible massacre de Binghamton, suite aux échauffourées de Strasbourg et à celles de Bastia, on remet sur le métier l’éternel sujet des armes à feu et de leur possession. D’abord, dire mon horreur des armes à feu, des armes tout court, quelles qu’elles soient. Ce n’est pas un dégoût efféminé de dilettante, c’est une profonde répulsion qui me saisit lorsque je sens sous mes doigts une crosse ou que j’entends résonner le claquement sec d’un coup de 7,5mm, même dans le cadre bon enfant d’un stand de tir suisse. Voilà un objet dont le but ultime demeure très clairement la mise à mort, même si 99% des armes qui dorment dans les placards de la région ne rempliront heureusement jamais leur destin.

Sur France 3, la semaine dernière, on avait convié un sociologue – dont j’ai oublié le nom – spécialiste de la question pour nous parler des armes et de leur possession dans le monde. Des statistiques, indispensables preuves de transpiration, étayaient son propos résolument anti-armes à feu. Les USA, rappelait-il, connaissent dix fois plus de meurtres par armes à feu que l’Europe, et la Russie six fois plus. De plus, s’enthousiasmait-il, la Grande-Bretagne ne fait toujours patrouiller ses bobbies qu’avec des gourdins et la législation sur les armes y est l’une des plus répressives du monde. Malheureux exemple.

D’abord, c’est faux, puisque aujourd’hui les bobbies sont bien armés et ceux que l’on croise autour de Westminster, avec leurs pistolets-mitrailleurs, vous font volontiers croire que vous êtes à Bagdad. Mais surtout, la Grande-Bretagne est précisément un contre-exemple éclatant pour ceux qui soutiennent l’interdiction du port d’armes à feu. Rien qu’en 2008, et la tendance est à la hausse, on a compté 28 meurtres à l’arme blanche commis par des adolescents sur des adolescents. Parmi les armes utilisées, on recense un plat en pyrex saisi au vol à l’étal d’une boulangerie, ou encore des débris de fenêtre.

Voilà pour l’argument de la facilité, le plus souvent cité dès qu’on s’oppose au port d’armes. C’est-à-dire restreindre au maximum l’accès aux armes en se fondant sur l’idée selon laquelle l’occasion fait le larron. La macabre imagination et la passion destructrice des hommes ne s’arrêtent pourtant pas à ces menus détails. Lorsque vient l’envie de tuer, celle-ci trouve généralement son expression. L’esprit malade qui saisit une arme et tire au hasard parce qu’il en a l’occasion n’apparaît même pas dans les statistiques. En revanche, ce qui apparaît très clairement dans les statistiques, ce sont les morts de la route : 400 par an en Suisse, 5'000 en France, 30'000 aux USA.

En effet, on considère normal de construire des voitures dont il est illégal, voire criminel, d’user les pleines capacités du moteur. Et même si les voitures font, en Europe et aux USA, infiniment plus de morts que les armes à feu, on persiste à considérer celles-ci comme des objets indispensables de la vie quotidienne et à penser que des dizaines de milliers de morts sont un juste prix pour une telle commodité. Pour les armes à feu, on réfléchit exactement de la façon inverse puisque l’usage qu’on en fait en Europe et aux USA est très, très largement récréatif.

Intervient aussi un argument plus complexe, mais peut-être plus essentiel. Il s’agit du rapport que le citoyen individuel a avec l’état. Le sociologue rappelait que c’était sous la monarchie absolue en France qu’était né le contrôle sur les armes, les rois et les grands nobles désirant créer un monopole sur celles-ci pour s’assurer le pouvoir. Il faut donc bien comprendre qu’en interdisant ou en rendant extrêmement difficile le port d’armes pour les citoyens, on s’accorde sur un fait selon moi philosophiquement impossible, à savoir que seul l’état est armé. Les militaires, la police, les services secrets, d’accord, mais personne d’autre.

Comme c’est en réalité les états et non les individus qui tuent le plus – guerres, répression policière, opérations secrètes – je ne peux pas imaginer un monde où l’état seul est en droit de s’armer. La destruction totale des armes dans le monde est un but attrayant mais là aussi, peu convaincant sur son efficacité, lorsqu’on sait par exemple que le rhume et la grippe ont tué 80 millions d’Amérindiens en 30 ans. En revanche, pourquoi ne pas se saisir de la crise pour revoir de fond en comble la manière dont nous construisons les voitures et dont nous les conduisons.

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29/03/2009

Arte et la génération porno

Hier soir, avec mon épouse et un verre d’excellent Tokay, nous avons regardé Top Hat, avec Fred Astaire et Ginger Rogers. Une heure et demi d’enchantement sous une véritable douche de beauté, de talent, de poésie, de légèreté et d’insouciance. Et puis Ginger et Fred qui dansent sur l’air de cheek to cheek, elle dans une invraisemblable robe à plumes blanches et lui dans son inséparable frac noir à nœud blanc, c’est aussi une certaine idée de l’homme et de la femme, une idée évidemment partielle à l’époque mais en tout les cas totalement révolue. Ce qu’on peut parfois regretter, selon l’angle par lequel on juge la façon dont les choses ont évolué depuis Ginger et Fred.

A la barre, j’appelle une inconnue rencontrée dans un documentaire d’Arte intitulé « A l’école du X ». Cette grande blonde soignée, qui se cache très mal derrière un loup pailleté, est décrite comme une jeune Parisienne de 18 ans, étudiante en langues orientales et habitant les beaux quartiers. Arborant un sourire mi-gêné, mi-frondeur qui fait penser qu’elle en rajoute peut-être un peu, elle nous raconte sa vie sexuelle. Alors qu’en 1935 Ginger Rogers danse sans jamais montrer ses jambes, la Parisienne inconnue explique à des millions de téléspectateurs qu’elle aime bien « se faire embrocher comme un morceau de viande » par des dizaines de garçons.

Le reste de son exposé est du même tonneau. C’est le récit sans circonlocutions d’une certaine jeunesse urbaine et désoeuvrée, bored and curious, comme dans un roman de Brett Easton Ellis. On a inversé les rôles, les jeunes filles sont maintenant les « connards », comme autrefois les garçons, explique-t-elle. Et pourtant, alors que la journaliste lui demande s’il y a des choses dans le sexe qu’elle n’aime pas, celle-ci rétorque qu'elle se force parfois sans y prendre plaisir, « parce que, ce qui m’excite, c’est de voir un mec prendre son pied ». 70 ans de révolutions sociales pour que la génération montante de femmes éduquées des capitales européennes n’aspire qu’à une chose, c’est à se faire utiliser pour le seul plaisir des hommes.

Cette génération porno partage une sous-culture commune, immensément répandue mais résolument taboue, que ce soit à la maison ou à l’école. Les statistiques sont effarantes et laissent à penser qu’à peu près aucun enfant ou adolescent ayant accès à un ordinateur n’est à l’abri d’une première rencontre bouchère et à deux dimensions avec la sexualité. Or la pornographie actuelle, pour des raisons très précises, véhicule un cliché complètement dégradant – même s’il n’est pas toujours inexact – des rapports humains, et notamment des femmes en général, réduites à leur quantité en chair et en liquide divers. Les raisons pour lesquelles la pornographie est à ce point navrante sont racontées dans un autre documentaire excellent, « Inside Deep Throat ».

En 1972, un petit producteur américain décide de faire un film entièrement axé sur la fellation. Filmé en six jours et intitulé « Gorge profonde », ce film est le plus gros succès relatif de l’histoire du cinéma : un budget de 25'000 dollars et une recette de 600 millions. Dès sa sortie dans les salles, il provoque un énorme tollé conservateur qui exige, et obtient, qu’on traîne les acteurs en justice puis en prison. Alors que jusqu’ici on pouvait montrer ce genre de films dans n’importe quelle salle, « Gorge profonde » crée un débat à son désavantage au terme duquel une ségrégation est opérée. Désormais ces films-là seront classés X et ne seront montrés que dans certaines salles sous certaines conditions.

C’est le début d’un divorce dont les conséquences seront déplorables : d’un côté on traitera du sexe d’une façon voilée et on aura droit à l’autoroute des médias, mais si on en fait une affaire explicite, on devient une sorte de bandit toléré mais mis au ban de la société. L’industrie pornographique a aujourd'hui un chiffre d’affaires annuel estimé à 100 milliards de dollars, et n’a que des frontières très floues avec celle de la drogue et du marché d’êtres humains. Comme elle fonctionne en dessous du radar, on n’y recrute pas exactement des lumières, ce qui ne fait qu’aggraver sa pauvreté initiale en contenu. Pour rentabiliser, on préfère répéter à l’infini l’histoire de l’infirmière perverse et soumise, dont la Parisienne inconnue reproduit le rôle avec une fidélité presque religieuse. A 18 ans, la norme importe souvent bien plus que la liberté, surtout dans une société urbaine et déstabilisante. Et comme la norme véhiculée par la pornographie est à l’humiliation volontaire, eh bien vive l’humiliation volontaire.

Au-delà du sexe et de la façon dont la pornographie est en train de le dénaturer, c’est pour moi beaucoup plus un problème de prohibition que cette jeune inconnue exprime. En marquant d’un sceau d’infamie toute sexualité explicite à l’écran, on en a fait une activité illicite, artistiquement nulle, et moralement triste et sale. De plus, comme on en a fait un interdit, les jeunes générations, dont c’est le comportement attendu, le transgressent avec l’impression aveuglante de faire l’expérience de la liberté.

17:21 Publié dans Général | Lien permanent | Commentaires (9)