22/03/2009

OK Magazine et Jade Goody

 

 

C’est une étrange fête des mères aujourd’hui en Grande Bretagne. La maman la plus célèbre du pays vient en effet de rendre son dernier souffle, ce dimanche 22 mars à trois heures du matin. L’histoire de Jade Goody, c’est le nom de cette jeune maman de 27 ans, ne peut laisser personne de glace tant elle est bizarre, choquante, émouvante et pour toutes les raisons qui en font un extraordinaire symbole culturel et social.

 

Jade est née en 1981 de parents pauvres et drogués. Jusque là, rien d’exceptionnellement triste dans l’Angleterre thatchérienne, en proie aux troubles sociaux et plongée dans un gouffre financier apparemment sans fond. Son enfance dans le sud de Londres est violente selon ce qu’elle en a raconté et on la croit volontiers. Assez rapidement son père l’abandonne. Il mourra d’une overdose en 2005, à l’âge de 42 ans. Sa mère, accro au crack, perd l’usage d’un bras dans un accident de moto. Malgré ces parents modèles, Jade parvient à devenir assistante dentaire.

 

En 2001, Jade est une vraie « Essex girl ». Ces jeunes filles qui habitent les banlieues Est de Londres et prennent le train pour débarquer à Liverpool Street Station, ce sont ces Anglaises délurées qui font peur et envie aux Continentaux, qui ont un accent et une vie sexuelle sauvages, qui boivent plus que les garçons, se battent dans les matchs de football et dans les pubs, et qui sont très souvent d’excellentes secrétaires ou assistantes à la City, comme l’était ma secrétaire en 2006, elle aussi une authentique Essex girl. C’est « l’Angleterre d’en bas », comme disait l’autre, celle qui a depuis longtemps remplacé le chapeau melon, le tweed et les bouteilles de lait en verre. Ne demeurent que la Reine et le thé, mais leurs jours sont comptés.

 

Tout ne commence vraiment qu’en 2002, dans le jeu télévisé Big Brother où, malgré son débarquage assez rapide, elle devient vite la coqueluche des médias pour son comportement d’Essex girl, avec tout ce que cela comporte de sincérité et de vulgarité. Depuis ce jour, la vie de Jade n’a plus échappé à l’œil des caméras. Elle a deux fils en 2003 et 2004 avec un coparticipant à Big Brother. Puis elle est prise dans un scandale aux proportions épiques pour avoir fait un commentaire raciste à l’encontre d’une autre participante indienne. Elle sort naturellement, comme l’exigent les règles du marketing élémentaire, son autobiographie, son parfum, son DVD fitness et ouvre un salon de beauté pour homme.

 

En août 2008, la vie de Jade bascule. Sur Big Boss, le Big Brother indien, elle apprend en direct qu’elle atteinte du cancer du col de l'utérus. Sanglots, hurlements, tout y est. Elle revient en catastrophe à Londres où, quelques semaines plus tard, elle apprend qu’il n’y a plus grand-chose à faire que d’attendre le rideau de fin. Avec un naturel déconcertant qu’on appelle le courage, elle décide de vendre les droits de la couverture de son agonie au magazine OK! pour des sommes considérables. Son but avoué étant d’accumuler un maximum d’argent pour assurer l’avenir de ses deux fils.

 

Sous nos latitudes, on se choque facilement de ce genre d’expressions. On les trouve vulgaires, et c’est ma foi souvent vrai. N’empêche, c’est l’une des conditions premières de la démocratie de laisser s’exprimer toutes ces cultures et contre-cultures. Ça n’est pas qu’une question de démocratie : en laissant s’exprimer Jade Goody, on permet aussi à des cultures plus sophistiquées et novatrices de trouver leur public. Autrement dit, en laissant au pire une chance de s’exprimer, on laisse aussi s’exprimer le meilleur, c’est d’ailleurs une condition sine qua non de son existence. Par chez nous, on craint ces excès et on les prévient par tout un système subtil de censure et d’autocensure. Jade Goody serait impossible chez nous, se félicitent certains. Les Rolling Stones et Harold Pinter non plus.

 

Les dernières semaines de Jade auront été l’occasion d’une hystérie médiatique très rarement égalée. Sa tête chauve à cause de la chimiothérapie, souriante et maquillée, a fait la une de tous les journaux. On y a tout appris sur elle, jusqu’à ce matin, trois heures, où elle est finalement morte entourée de sa mère et de son mari, ce qui ne génère que plus d’hystérie médiatique encore.

 

C’est comme si un pays entier s’était observé pendant des années à travers un spécimen unique et archétypique, sorte d’Homo Britannicus des années 2000 qui suscite la haine et l’amour en égales quantités. On l’a dit depuis longtemps déjà, Jade Goody prouve par l’extrême qu’Orwell avait tout prévu dans 1984 : le totalitarisme a plusieurs visages, notamment celui des médias derrière lesquels un dictateur cannibale et polymorphe attend chaque jour sa ration de malheurs et misères. Jade Goody lui en aura fourni à la tonne, jusqu’à la mort. Et il est impossible de ne pas penser qu’elle sera parvenue, bien malgré elle, à incarner l’Angleterre toute entière, pleine de bruits et de fureurs pendant une décennie et qui s’éteint doucement dans les premiers rayons de ce soleil de mars.

 

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15/03/2009

Budapest Times et le franc suisse

Depuis des semaines, j’hésite et je change d’avis tous les deux jours : allons-nous, oui ou non, nous prendre le mur ? La Suisse va-t-elle éviter le crash comme je le disais il y a quelques mois dans ce blog, ou va-t-elle se prendre les pieds dans le tapis, comme tout le monde, mais avec un effet retard. Comme rien ne m’aide à le deviner, même pas notre semi abandon du secret bancaire de la semaine dernière, autant se tourner vers des pays qui, eux, sont en train de jouer au crash test avec leur société et toutes leurs économies. Par exemple, la Hongrie.

L’écrasante majorité des Européens considèrent encore les pays de cette région comme très largement arriérés et post-soviétiques, c'est-à-dire comme un film de Kusturica. Bien qu’un voyage d’un jour dans la banlieue de Belgrade puisse aisément le faire croire, la réalité est, on s’en doute, un rien plus nuancée. Donc, la Hongrie, comme l’Ukraine et beaucoup d’autres pays de cette région, sont en train de connaître une descente aux enfers économiques et sociaux dont on se fiche doucement au-delà du Danube.

Une des raisons principales est, comme aux Etats-Unis, liée à l’immobilier. Poussés par leurs gouvernements et par l’Union Européenne, les Hongrois, comme l’explique un article en anglais du Budapest Times, ont voulu devenir propriétaires. Et pour le faire, ils ont contracté des hypothèques en monnaies étrangères, plus précisément en franc suisse qui offrait une remarquable stabilité face aux monnaies locales. On a de la peine à se représenter que jusqu’à 70% des emprunts hypothécaires hongrois sont aujourd’hui en francs suisses, même si depuis quelques mois les banques épouvantées ont cessé ce type d’opérations. Comme pour les subprime, ce système ne fonctionne qu’en situation de croissance forte. Dès qu’intervient une légère inflexion de l’économie, c’est foutu. Comme un franc suisse valait 150 forints en septembre dernier et 212 ce soir, on imagine aisément que le Laszlo de base qui a pris un emprunt l’an dernier peut déjà s’acheter des cartons et un sac de couchage.

Des chers amis vivant en Hongrie m’en rapportent d’excellents vins, mais aussi des histoires de conspirations très années trente. On colporte qu’Israël aurait téléguidé la ruine de la Hongrie parce que les conditions en Palestine sont trop tendues et que la Hongrie serait une bonne idée pour relancer le sionisme. On entend que le Ministre des finances, Gordon Bajnai, a déclaré la semaine dernière au Sunday Times que les marchés boursiers étaient délibérément manipulés dans le seul but de couler la Hongrie. La haine contre la communauté Rom connaît elle aussi un vrai printemps. Et un parti de fous dangereux, la Garde Magyare, faisait aujourd’hui défiler 4'000 de ses membres à Budapest avec des croix gammées, des crânes rasés et des uniformes noirs et rouges fort seyants.

Dire que ce pays, et que la région toute entière est proche de l’implosion est un doux euphémisme. De ce côté de l’Europe, on trouve qu’ils maugréent beaucoup et qu’ils pourraient montrer un minimum de gratitude après tout le fric qu’on a déversé, en toute connaissance de cause, dans les poches des fonctionnaires corrompus ou dans des projets culturo-socio-pédago-foireux. Alors, pas contents, les Hongrois ? Furieux de s’être fait avoir jusqu’à l’os par leur gouvernement et par ceux de l’Europe entière ? Qu’ils mangent de la brioche.

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09/03/2009

Le Figaro et Auschwitz

En passant devant le château de Chillon, j’expliquais à un ami en visite qu’on avait pensé à le raser pour faire passer le chemin de fer, il y a cent ans. Face à l’énorme bâtisse, l’idée paraît aujourd’hui aussi absurde que sacrilège : s’attaquer à des murs de 5 mètres d’épaisseur qui ont tenu bon durant 8 siècles, pour le seul plaisir de faire passer des touristes anglais en route vers les palaces de Zermatt. C’est qu’alors on n’entretenait pas le même rapport avec le passé. Ce rapport était vivant, quotidien, on ne ressentait donc pas le besoin d’en conserver des traces matérielles. On vivait comme son grand-père, on respectait les mêmes traditions et on connaissait dès son jeune âge l’endroit du cimetière l’on irait reposer plus tard, à côté de plusieurs générations portant le même nom.

Serge Klarsfeld, le célèbre « chasseur de nazis », a récemment fait des déclarations étonnantes et très représentatives de notre époque. Il s’inquiète de la détérioration du camp de Birkenau, particulièrement des baraques en bois où dormaient les prisonniers qui, on s’en doute, n’avaient pas été construites pour durer 60 ans et plus. Soulignant qu’il s’agit du dernier camp de concentration nazi presque complet, Klarsfeld pense que sa conservation représente une chance inouïe pour les générations à venir de comprendre, se souvenir, réfléchir à la Shoah. Un budget, à répartir sur quelques pays européens, est d’ailleurs prononcé : 120 millions d’Euros, pour maintenir lesdites baraques, et aussi trouver des moyens de conservation pour les tas de cheveux, de chaussures et de valises qui ont tendance à tomber en poussière face aux manipulations des quelque 1,3 millions de visiteurs annuels.

Pour louable et compréhensible qu’elle soit, je ne crois pas que cela soit une bonne idée. D’abord, parce que ces monuments sont l’œuvre de ce que la Terre a porté de plus effroyable dans l’humanité et que la destruction du mal passe aussi par des actes, passifs ou actifs. Une ruine, lente mais inéluctable, de cette architecture de l’horreur me semble autrement plus symbolique et efficace que sa conservation à tout prix. Même si elle peut servir à des fins pédagogiques, cette conservation me semble être aussi, d’une façon particulièrement perverse, une espèce de victoire des bourreaux sur les victimes, incapables d’en détacher leurs regards à jamais ébloui. La visite du camp de Westerbork, en Hollande, qui n’est plus qu’une clairière dans une forêt d’épicéas, m’avait profondément marqué par l’absence de toute trace. On était seul face à ce vide sacré, de toute façon incompréhensible pour celui qui n’y est pas passé, et il y avait quelque réconfort à savoir que, précisément, tout avait été détruit.

L’autre raison de ne pas conserver Birkenau à tout prix est plus désespérée. On n’a bien vu que toutes les preuves matérielles n’empêchaient pas les cuistres par milliers de remettre en doute, au nom d’une supposée science, la vérité historique. Comme certains doutaient encore, dans les années 60, de l’innocence de Dreyfus. Les cuistres ne voient que ce qu’ils veulent bien voir et même si tous les camps de travail et tous les camps d’extermination nazis étaient encore debout, ils nous abreuveraient quand même de leurs questions arithmétiques macabres. Ce ne sont pas quelques baraques en bois qui sauveront la mémoire des milliers d’innocents qui y sont passés.

La mémoire de ces victimes doit être défendue becs et ongles, sous peine de quoi c’est une seconde mort qui les menace. Mais il me semble parfaitement garanti que cette mémoire existe et survivra toutes les attaques qu’elle subit de la part de ces esprits malades et criminels, parce que, au bout du compte, la vérité trouve toujours son chemin à travers les mensonges. L’histoire de la femme de Lot, dans la Genèse, me semble pleine d’enseignements pour la présente situation. Se retournant sur Sodome en flammes, c'est-à-dire sur un passé corrompu, pleine de nostalgie et de regrets, elle se fait transformer en statue de sel, immobile et stérile. Et c’est un peu ce qui menace notre époque qui, au lieu de se souvenir et de réfléchir, préfère toucher quelques planches et quelques briques pour ressentir un frisson fugace et probablement inutile. Il faut laisser les morts reposer en paix et s’en souvenir. Et la meilleure façon de le faire, c’est de commencer par laisser s’écrouler, lentement, le lieu de leur martyre.

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01/03/2009

Le Point et Picasso

Même si je ne ressens pas de profonde affection pour elles, j’ai de la peine à me réjouir, comme certains, trop nombreux, en voyant la déconfiture des grandes banques. Au-delà de la morale, des bonus abusifs, de la confiance trahie, des impostures éhontées, il y a des centaines de milliers de guichetiers, emprunteurs ordinaires, femmes de ménage, restaurateurs, chauffeurs, livreurs, qui disparaissent dans le naufrage, et personne n’y gagne. En revanche, mon sentiment est fort différent au sujet de ce qui s’est passé la semaine dernière à Paris, et qui ressemble à un séisme au sein d’un monde ultra feutré : Picasso – le peintre, pas la voiture familiale – n’a pas trouvé preneur.

L’événement faisait la une des gazettes du monde entier, et celle du Point en particulier qui en faisait des pages et des pages : la dispersion par Christie’s de la collection de Pierre Bergé et d’Yves Saint Laurent. Il y avait quelque chose de vaguement morbide dans cette vente. Peut-être parce que je ne comprends pas bien cette idée très contemporaine d’accumuler des biens en tous genres, des choses qui, même somptueuses, chères et rares, demeurent des choses, comme le soulignait Georges Perec. Les photos de l’appartement du couple provoquent chez moi une irrépréhensible nausée : un mélange de meubles Art Déco et Louis XV que surplombent un maître flamand, un Goya, un Ingres et un Mondrian et tout, jusqu’au plus insignifiant guéridon, servant de socle pour des sculptures, des faïences, des cristaux, des vases chinois, des antiquités. C'est-à-dire pas une collection mais un empilement. Pas un appartement mais le dépôt d’un Mont-de-piété de luxe. Le lien unique entre ces objets étant créateur universellement reconnu peut-être, mais quelle invraisemblable dispersion.

Au sommet de cet entassement trônait, encore, une toile de Picasso, une grande composition cubiste intitulée Instruments de musique sur un guéridon, de 1914. Un de ces trucs qu’adolescent je contemplais dans les musées en me convaincant du mieux que je pouvais que, comme c’était un Picasso, ça devait probablement être beau. Passaient ainsi des minutes infinies et lourdes d’un doute affreux mais jamais exprimé : et si, après tout, c’était simplement moche ? Et voilà que le marché de l’art, dans un mouvement très surprenant et libérateur à la fois, vient de snober la toile en n’offrant que 21 millions d’Euros quand Bergé, qui l’avait achetée à Picasso lui-même, en attendait un minimum de 25 millions. Dans le même temps, une autre toile cubiste de Juan Gris (un Picasso, un Braque ou un Gris de cette époque sont parfaitement impossibles à différencier) partait aussi loin sous son estimation de base. Tandis qu’un Matisse somptueux faisait littéralement péter les scores à 35 millions. Déjà à Londres en 2007, dans une vente Sotheby’s, j’avais vu un Matisse dépasser de loin sa cote et un Picasso cubiste stagner, ce qui me fait dire qu’au-delà de l’événement se dessine peut-être une tendance.

Dans le contexte d’une vente historique, nul doute que ce Picasso négligé aura un impact profond sur le marché et redéfinira quelques valeurs et quelques noms jusqu’ici peu discutés. Evidemment, Picasso ne passe pas soudain au stade d’imposteur pour autant et conserve tout son génie. Je me souviens de ma femme lâchant une larme silencieuse devant son Garçon à la colombe de la National Gallery à Londres. C’est plutôt la remise en question d’une façon d’envisager la création artistique dont Picasso s’était fait le porte-drapeau, plus cérébrale qu’émotionnelle, partiellement en réaction à un XIXe bourgeois et trop « joli ». Ainsi il y a eu pour moi dans cet événement quelque chose de jubilatoire, presque de vengeur : pour révolutionnaire et novateur que l’art puisse être parfois, la notion très subjective et changeante de beau en demeure, au bout du compte, indissociable. Le travail de la raison est fascinant mais sans cœur, c’est un rien frisquet.

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23/02/2009

Wall Street Journal et la guerre du Mexique

Tandis qu’on se scandalise beaucoup trop tard sur le secret bancaire, le Mexique s’enfonce dans la guerre. Sans établir de hiérarchie dans l’importance de ces informations, la soudaine réaction d’outrage de la Suisse à propos des attaques de l’administration américaine contre le secret bancaire est pathétique et défaitiste. Depuis des mois, la chose a été dite et redite par des régiments entiers d’analystes : c’est la guerre entre la Suisse et les USA ; l’enjeu, c’est la puissance bancaire, et le cheval de Troie, c’est le secret bancaire. Mais on y a opposé la plupart du temps une moue dubitative et pleine d’un supposé bon sens. Et on a perdu un temps précieux. C’est vrai qu’en matière de guerre, on a déjà fait plus explicite. Par exemple, ce qui se passe depuis deux ans au Mexique est beaucoup plus crédible.

 

Dans le conflit qui oppose les cartels de la drogue près de la frontière américaine, on compte plus 6'000 morts en un an. Pour rappel, c’est plus que les guerres en Irak et en Afghanistan combinées sur la même période. Et les rapports entre ces trois guerres sont en réalité plus nombreux qu’on le pense. D’abord, les trois ont les Etats-Unis comme protagoniste. Pour la guerre du Mexique, si on peut l’appeler ainsi, l’enjeu est évidemment le marché de la drogue américain, estimé par les Nations Unies à environ 140 milliards de dollars. On rappellera que les Américains consomment plus de 60% des drogues illicites dans le monde, et le pauvre Mexique a le malheur d’avoir 3'000 kilomètres de frontières terrestre avec son grand frère et d’être le passage obligé des arrivées de cocaïne et d’héroïne en provenance d’Amérique du Sud.

 

Le nouveau Président mexicain Felipe Calderon est vivement encouragé par Washington qui lui a offert de l’armement et de l’entraînement pour 400 millions de dollars. Sur les photos des zones de combat, on voit des soldats mexicains – les policiers sont complètement corrompus la plupart du temps – intégralement équipés d’armes et d’armures américaines, patrouillant les rues en Hummer. C’est là un autre rapport avec l’Irak et l’Afghanistan : on comprend très bien, visuellement, que tout conflit important ouvert aujourd’hui est équipé et donc décidé par Washington. Un troisième rapport avec ces deux autres guerres, c’est la nature résolument moderne de l’ennemi. On n’a plus affaire à des armées mais à des groupements plus ou moins organisés, liés les uns aux autres le temps d’une livraison d’armes opportune, sans aucune morale ou code d’honneur autres que ceux de l’argent et du pouvoir. Et la drogue, omniprésente, soit comme monnaie d'échange, soit comme matière première, soit enfin comme bien de consommation, tout cela très observé par des dizaines de millions de narines américaines.

 

La vraie menace dans tout cela ? Il semble, selon l’article très détaillé du Wall Street Journal, que le Mexique soit en train de jouer sa survie ces jours-ci. Dans des quartiers de Mexico et dans des villes entières, la police n’a plus le droit de patrouiller que deux jours par semaine. L’explosion de la criminalité et la puissance subséquente des cartels sont telles que non seulement l’état de droit mais l’Etat tout court sont directement menacés. Même si certains aux Etats-Unis voient dans cette violence une raison d’espérer qu’enfin le gouvernement mexicain, après des décennies de tolérance, fait quelque chose contre la drogue, un tel déchaînement de plomb et de feu risque d’avoir des conséquences jusqu’ici, à terme.

 

Parce que le Mexique n’est plus du tout un cactus sous lequel chantent des mariachis pétés à la tequila. C’est la 13e économie mondiale et le deuxième partenaire commercial des Etats-Unis. Si le Mexique s’effondre ou sombre dans une quasi guerre civile sur plusieurs années, le grand frère au Nord en sera autant affaibli. Comme les Etats-Unis sont déjà au bord du gouffre, la guerre du Mexique et les diverses rébellions gauchisantes d’Amérique Latine – au Venezuela, en Bolivie, au Brésil, au Paraguay – pourraient devenir la chiquenaude de trop. Voilà une raison de plus de ne pas attendre de la part de Washington une quelconque clémence envers qui ou quoi que ce soit, Obama ou pas. Et que le nouveau Président gringo ait avoué avoir déjà touché à la marijuana ne devrait pas le rendre plus cool pour autant.

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15/02/2009

Blic et le Politiquement Correct

Dans les rares discussions politiques que je peux avoir avec mes amis – il y a longtemps que la politique n’intéresse plus personne en Suisse – revient souvent cette expression qu’on sert à toutes les sauces. Cette expression, c’est « politiquement correct ». Il suffit de s’en déclarer l’ennemi et aussitôt on a l’air intelligent, ironique, bourré de bon sens et proche du peuple. Je voudrais, en ce dimanche glacial, prendre la défense du politiquement correct, au risque de paraître idiot, premier degré, peu pratique et hautain. Pour ce faire, j’appelle à la barre deux politiciens qui n’ont rien en commun.

D’un côté, j’invite Bernard Kouchner, ministre des Affaires Etrangères français, et de l’autre, Velimir Ilić, ex-ministre des Infrastructures de Serbie. Kouchner, c’est l’incarnation d’une certaine gauche mondialiste, pétrie de beaux sentiments et de grands mots. C’est aussi la personnification de l’expression de Pascal Bruckner, « le sanglot de l’homme blanc », un homme qui travaille une vie entière et en pleurant pour repayer une dette inextinguible envers tout ce que la Terre compte de pauvres et d’opprimés. Face à lui, Velimir Ilić, c’est le politicien couperosé et corrompu d’une petite ville de Serbie, nationaliste, alcoolique, brutal, ponctuant ses harangues de jurons racistes et/ou misogynes et/ou de coups de pied. C’est aussi le reflet de ce que la Serbie recèle de pire, une propension isolationniste à se moquer de tout et à se complaire dans une autodestruction haineuse.

Dans le livre de Pierre Péan, « Le monde selon K », on apprend que Kouchner facturait très cher ses services de consultant médical pour des chefs d’Etat africain (parmi lesquels le très recommandable Omar Bongo), et qu’il leur proposait, pour mettre ses conseils en pratique, les services d’une société dont il était également le patron. Comme si on allait chez Novartis pour se faire diagnostiquer un cancer. Kouchner, épaulé par son petit copain BHL, a le culot, sans rien nier au livre de Péan, de n’y opposer comme seule et unique défense que tout cela était légal. Ce qui est exactement la même défense qu’offrait Adolf Eichmann à son procès en Israël pour justifier ses crimes. Et voilà pour tous les anti-politiquement correct un combustible de choix : le tiers-mondiste en chef pris la main dans le sac du clientélisme. Le corollaire est évident : le politiquement correct n’est qu’une façade qui permet, par derrière, de se faire du fric en se faisant bien voir.

Dans le tabloïd de Belgrade Blic – du groupe Ringier – on apprend que Velimir Ilić en est à son énième coup. En plein Parlement, il a déclaré la semaine dernière que la signature du ministre Rasim Ljajić en bas de l’invitation officielle à la célébration de la Fête nationale était une insulte au peuple serbe, pour l’unique raison que Ljajić est musulman. Ne pensez pas pour autant qu’Ilić risque seulement une attaque en justice, un avertissement ou une sanction quelconques. La liste de ses insultes est aussi longue que son foie est jaune. La raison pour laquelle Ilić ne risque rien est simple : le politiquement correct n’existe pour ainsi dire pas en Serbie. Certains, surtout à l’étranger, s’en réjouissent bruyamment. Ah, voilà une terre où l’on peut s’exprimer librement sans crainte qu’un collectif antiraciste vous menace de poursuite devant la Cour des Droits de l’Homme.

En commun, ces deux coquins de Kouchner et d’Ilić ont un amour immodéré du pouvoir, de l’argent et d’eux-mêmes. Pourtant, Kouchner est malheureusement banal dans son vice, qui n’a en réalité rien à voir avec la notion de politiquement correct, même s’il s’est probablement servi de celle-ci pour parvenir à ses fins. Kouchner est, et a toujours été attiré par ce qui brille, et rien, dans les révélations faites par Péan, ne devrait nous étonner. En revanche, l’exemple d’Ilić devrait nous instruire sur les raisons même de l’existence du politiquement correct. C'est-à-dire sur cette muselière collective qui, gendarme invisible, nous oblige à tourner deux fois la langue dans notre bouche avant de faire des déclarations insultantes.

Dans cette région si proche des Balkans qui sort d’une atroce guerre civile, on trouve encore bien vifs les ferments de haine et de violence qui ont si souvent amené l’Europe entière à s’autodétruire. Car cette guerre-là, comme tant d’autres, est d’abord née dans la bouche d’hommes tels qu’Ilić, enflammés par leur propre rhétorique mais répugnants à toucher une arme, se réfugiant toujours derrière la liberté d’expression. Et ces hommes-là sont partout, même en Suisse, la bouche pleine de vipères à cornes mais bien sanglés dans des complets à rayures. C’est ainsi que le politiquement correct, pour contraignant et hypocrite qu’il soit parfois, semble un prix dérisoire à payer pour maintenir ce trop fragile équilibre qu’on appelle la paix.

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08/02/2009

Le Monde et Xavier Fortin

Même si j’en avais eu des avant-goûts assez relevés par le passé, je réalise tous les jours un peu plus, depuis que j’ai un enfant, l’insondable hypocrisie d’un système qui agit par protection anticipée. Ce système ne protège pas du tout mon enfant : il se contente de vérifier cinq fois que, si quoique ce soit lui arrive, les polices d’assurances ont été bien remplies et payées et qu’on ne puisse se plaindre de rien à personne. L’amour que me procure mon fils suffit la plupart du temps à me faire oublier ces mesquineries. Et puis il est bien entouré, l’hôpital est tout prêt, les gens de la garderie sont gentils et notre pédiatre est excellent.

Mais lorsque j’ai lu l’histoire de Xavier Fortin la semaine dernière, je me suis pris à rêver. Voilà un type qui a pété une durite, quitté sa femme, pris ses deux garçons de 6 et 7 sous le bras et qui est allé vivre avec eux au fond de la nature. A travers les lignes, on saisit que le gaillard n’est pas complètement réglo et qu’il doit traîner dans sa tête des valises un peu lourdes. Mais selon les premiers témoignages, ses deux fils qui ont maintenant 17 et 18 sont en bonne santé morale et physique. Ils tressent à leur papa des couronnes et s’échinent à le faire sortir de prison. Formé comme instituteur, il les a apparemment éduqués selon le programme de l’Education nationale et les emmenait à la découverte de la nature l’après-midi. Aidé activement par son propre père et par des amis, Xavier Fortin a ainsi vécu en cavale dans son propre pays avec ses deux garçons pendant 10 ans.

Sa capture provoque des réactions révélatrices. Libération envoie un reporter sur place pour nous décrire les lieux et recueillir les témoignages divers. L’article est très intéressant et bien écrit, mais toujours sur le ton de l’enquête anthropologique qui tente de rappeler au lecteur type que la France s’étend au-delà des boulevards des Maréchaux. Mais c’est le Monde qui retient mon attention ce soir. Une certaine Patricia Jolly y a pondu un article d’une redoutable coquinerie. Pendant plusieurs paragraphes, la journaliste se moque de la défense que les deux garçons offrent à leur père en disant en substance que, comme ils ont certainement été abusés, leur témoignage n’a quasiment aucune valeur. Avant même de conclure elle a déjà jugé et renvoyé Xavier Fortin aux fers pour le restant de ses jours. Elle termine son rouleau de PQ par cette question : « L'arrestation de leur père a-t-elle fait prendre conscience à [ces deux garçons] que la société est régit [sic] par des lois ? »

Je ne veux pas défendre Xavier Fortin, il a un avocat pour cela et j’ignore presque tous les détails de son aventure. Mais la question de cette employée de rédaction provoque chez moi et, j’espère, beaucoup d’autres gens, une violente réaction urticante. Car il semble que pour Jolly et pour une part grandissante de la société, la seule chose qui nous relie désormais, le seul lien qui ait une quelconque valeur, c’est la loi. On peut nourrir ses enfants uniquement de chips, de coca et de beignets, les mettre au lit à 11h30 du soir, les mettre devant la télévision 10 heures par jour, les laisser hurler non-stop dans les McDonald’s et se comporter plus salement que des porcs, leur apprendre à haïr un conjoint divorcé, on ne risque rien tant qu’on a un siège enfant dans sa voiture et qu’on les a bien vaccinés.

Dans cette société de cuistres, le recours à la loi comporte un double avantage. D’une part, c’est indiscutable, tangible, écrit noir sur blanc. Et surtout, comme ça n’est qu’une question de moyens et d’arguments, c’est contournable le jour où ça devient embarrassant. Il n’y a pour cela qu’à faire de nouvelles lois. Peu importe que Fortin ait peut-être bien éduqué ses enfants puisqu’il a enfreint la loi. Pour ces gens-là, ce qui est légal est nécessairement juste. Et dans le monde qu’ils nous préparent, nous nous détesterons tous à mort, nous porterons tous une arme, nous vivrons dans des bunkers sous alarme, mais tout sera parfaitement contractualisé. C’est là qu’une évasion dans une cabane au fond de l’Ariège devient séduisante.

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01/02/2009

L.A. Times et Tim et Tom

Comme tout le monde, je viens de recevoir ma déclaration d’impôts. Comme tout le monde, ça me donne un mal de tête prospectif. Deux articles du L.A. Times viennent m’aider à relativiser tout cela. Pourtant, même si j’en conçois une brève et soulageante Schadenfreude, je ne peux pas dire que ces nouvelles me rassurent.

Le 18 janvier dernier, le quotidien californien m’apprenait que Tim Geithner, choisi par Obama pour diriger le Trésor, était embourbé dans une sale affaire. De 2003 à 2008, Tim a été Président de la Réserve Fédérale de l’Etat de New York, et à ce titre très impliqué dans les politiques monétaires si favorables aux banques de Wall Street, avec les conséquences que l’on sait. Or il s’avère que le petit Tim – il n’a que 47 ans – aurait « oublié » de payer 34'000 dollars au fisc. Brillants débuts pour un futur Directeur du Trésor.

Comme cela ne suffisait pas, le même L.A. Times m’apprend le 31 janvier que Tom Daschle, choisi par Obama pour diriger l’épineux dossier de la santé, aurait lui aussi « oublié » de payer 128'000 dollars au fisc. Pendant près de 20 ans, de 1987 à 2005, Tom a été Sénateur du Dakota du Sud, et a dirigé un grand nombre de commissions. Comme Joe Biden, Tom est devenu un « homme de Washington », ce qui depuis quelques années a pris une coloration particulièrement sordide, entre les scandales financiers, moraux ou politiques.

A leur décharge, rappelons ici un chiffre monstrueux : 60'000. C’est le nombre de pages du code fiscal américain, et encore, on se bat entre experts sur ce seul sujet. Rien que l’an dernier, rappelle le journal, pas moins de 500 changements y ont été introduits. Selon un nombre grandissant d’experts, la politique fiscale américaine et son code avec elle ont totalement perdu le contrôle de leurs propres agissements. Ce qui fait que 60% des contribuables ont recours à des comptables pour les aider à remplir leurs déclarations. A cela, ajoutons les chiffres suivants : 400 milliards de déficit budgétaire, 700 milliards de déficit commercial, et désormais une opération de sauvetage des banques qui coûtera plus de 800 milliards supplémentaires. Et qui sera dirigée par Tim Geithner.

Alors qu’Obama annonce depuis un an le changement et qu’il est désormais aux commandes, les CV et les pratiques plus que discutables de deux membres éminents de son administration jettent un doute douloureux sur ces belles promesses. Pendant que le gouvernement exige des contribuables américains des efforts considérables, il embauche en même temps des individus qui ignorent les lois et rognent sur les déclarations de leur femme de ménage, comme l’a apparemment fait Tim. La chose fait déjà scandale outre-Atlantique, et même si Tim semble pouvoir s’en sortir, rien n’est moins sûr en ce qui concerne Tom. Ces deux-là me font penser à ces voitures italiennes des années 70 dont on disait en rigolant qu’elles rouillaient sur catalogue.

On pourrait se consoler en voyant que, contrairement à l’administration Bush, la nouvelle ne dissimule pas ses problèmes et nous les expose clairement. Pourtant, ça ne me suffit pas et je redoute cette attitude-là autant que la précédente. D’une part parce qu’elle est la marque de fabrique du Malfaisant de l’Elysée, qui répète à qui veut l’entendre qu’il fait tout haut ce que ses prédécesseurs faisaient tout bas. L’idéal, ce serait bien sûr que ces gens-là ne soient pas corrompus, vénaux et menteurs. Mais comme c’est un rêve, je préférerais, en attendant, qu’ils tentent de nous cacher leurs turpitudes au lieu de nous les exhiber sous le nez, comme un chat vous apporte un moineau déchiqueté. Au moins je saurais qu’ils en ont honte donc, peut-être, conscience.

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28/01/2009

Prospect Magazine et George W Bush

De retour d’un merveilleux séjour alpin chez des amis, je réalise concrètement, en lisant les nouvelles, que George Walker Bush n’est plus président. Il est entré à la Maison Blanche lorsque je ne connaissais pas encore ma femme, qui m’est tout désormais. En janvier 2001, j’avais quelques illusions en plus, quelques kilos en moins et conservais le vif souvenir de ma récente visite au sommet du World Trade Center de New York. J’avais surtout été impressionné par le magnifique lobby et ses fenêtres à hautes ogives de métal, superbe œuvre d’architecture contemporaine dont les restes calcinés pourrissent aujourd’hui sur un terrain vague protégé du New Jersey, non loin de l’aéroport de Newark.

Ces huit années de l’ère Bush sont maintenant mises dans des boîtes, étiquetées, consignées, et, pour le moment, complètement éclipsées par l’irruption providentielle de leur contraire presque absolu : un président jeune, beau, noir, démocrate, articulé et bien entouré. De sexe masculin, intelligent, charismatique, Bush l’est également, à des degrés divers, mais il serait surprenant de lui nier ces attributs. Pour l’instant, ce n’est pas de lui qu’il est question mais de l’autre, auquel revient la tâche prométhéenne de renverser la tendance et de réparer des dégâts innombrables que la précédente administration laisse dans son sillage. Pourtant, Bush et ses acolytes ne peuvent plus rien faire, de bien ou de mal, et on peut maintenant commencer à regarder, sans espoir de retournement soudain, l’œuvre par eux accomplie.

C’est l’exercice auquel se plie Edward Luttwak, éditorialiste américain, dans Prospect Magazine. Mais dès le titre, le ton est donné et ne laisse plus aucun doute sur l’issue du papier. « A Truman for Our Times », ou « Un Truman pour notre temps », est une longue analyse, qui date de quelques mois déjà et qui érige Bush en rien de moins qu’en héros incompris, en stratège suprêmement intelligent. Outre qu’il est beaucoup, beaucoup trop tôt pour se laisser aller à de telles comparaisons et que Truman n’est de loin pas universellement considéré comme un génie, Luttwak demeurera celui qui affirmait, en août dernier, qu’Obama serait vu comme apostat par le monde musulman parce que musulman de père. C’est là que l’analyse tourne à l’hagiographie, et que Luttwak perd toute crédibilité sur un sujet qui offre à ma plume une friche fertile aussi vaste que le Texas.

Il y a le 11-Septembre. Tout commence et tout s’arrête là en ce qui concerne George W Bush. L’économie est une catastrophe bien sûr, mais il en porte la responsabilité autant que Clinton, Bush senior et surtout Reagan. Pour l’effondrement des institutions intérieures, pareil. Pour la perte de confiance en la fonction présidentielle et en la politique d’une manière générale, pareil. Seul le 11-Septembre aura vraiment façonné l’ère Bush en lui offrant deux guerres, la redéfinition des libertés civiles, une thématique universelle et increvable, et une nouvelle politique étrangère. Mais avant tout, le 11-Septembre aura créé deux camps irrédentistes et passionnés : les conspirationnistes, ceux pour lesquels ce qu’on a vu n’est pas ce qu’on a vu et qui pensent que la réalité n’est pas celle que l’on voit et que l'on touche, et les autres. Je fais résolument partie des autres, et même si je ne vais évidemment pas en parler ce soir, je voudrais proposer un constat.

George W Bush se retire sur un bilan globalement catastrophique, et je ne crois pas que tous les Luttwak du monde y changeront quoi que ce soit. Ce bilan est lourd de statistiques humaines et financières, chiffrées, documentées et froides comme une crosse de 9mm. Le bilan le plus sombre d’entre tous, je crois, concerne précisément le 11-Septembre et ses conséquences. Aujourd’hui, plus de la moitié des Américains pensent que ce qui s’est passé ce jour-là est une conspiration, que la version officielle est un vaste mensonge. Comme d’ailleurs presque autant d’Américains pensent que l’homme n’est jamais allé sur la lune. En Europe, je ne crois pas que les chiffres soient beaucoup plus réjouissants. Ainsi, non seulement Bush et ses sbires ne seront pas parvenus à empêcher la mort atroce de milliers d’innocents par la main de fous furieux, encore auront-ils permis, par leurs mensonges répétés, leur arrogance, leur infini cynisme, que ces morts soient presque vaines.

Il est formidable de constater, plus de cent ans après les faits, qu’il existe encore aujourd’hui des gens convaincus de la culpabilité d’Alfred Dreyfus. Qu’en dépit des évidences, des historiens patentés et, grâce à eux, des gens par milliers discutent de la réalité des camps d’extermination nazis, ou du massacre de Srebrenica. George W Bush porte une responsabilité historique dans la poussée – ce virus ne meurt jamais – de cette fièvre collective qui précède trop souvent les déchaînements de violence. Une fièvre qui aveugle les foules et leur fait voir du noir là où il y a du blanc, quelque chose là où il n’y a rien, et rien où il y a quelque chose. A force de mentir, de dissimuler, de tordre le cou à la réalité, George W Bush sera non seulement parvenu à perdre toute crédibilité, encore aura-t-il fait perdre son crédit à la vérité elle-même. Et ce qui surgit à la place de la vérité lorsqu’on l’étouffe, c'est cette vague conception, tiède et douce comme un beignet, mais plus virulente et mortelle que la peste bubonique, qu’on appelle le bon sens.

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18/01/2009

Al Jazeera et Gerald Kaufman

Le dernier épisode fratricide sur les rivages orientaux de la Méditerranée m’a laissé perplexe, incapable de réfléchir, je ne parle même pas de me décider. Chaque jour, en écoutant à la radio et en lisant dans les journaux les avis éclairés ou haineux des uns et des autres, mon cœur balance et souffre de sa propre irrésolution. Enfin quoi ! Un homme informé et responsable devrait quand même penser quelque chose ! On n’a pas fait toutes ces années d’études bibliques, ces lectures, ces voyages en Israël, en Palestine, en Egypte et au Liban pour en revenir bredouille de toute partialité. Et bien oui. Je demeure, aujourd’hui encore, parfaitement incapable de décider qui, des Israéliens ou des Palestiniens, porte le plus grand tort.

Samedi dernier, j’ai entendu les commentaires d’un pro-Hamas qui déclarait sur France-Info, avec le calme que confère l’évidence, que « Israël doit disparaître ». Derrière lui, dans la foule d’une manifestation parisienne, une zélatrice hurlait « Vive l’Islam ! Vive le voile ! ». Voilà qui me confond encore un peu plus, puisqu’on mélange, en quelques secondes de radio, la situation féminine, le fondamentalisme religieux et la politique internationale dans un melting-pot complètement indigeste. Et voilà Daniel Finkelstein, rédacteur en chef du London Times qui raconte, des sanglots dans la plume, l’histoire de sa maman et de sa tante déportées à Bergen-Belsen, voisines d’Anne Frank ; et qui conclut en disant que, tant que le Hamas refuse de reconnaître le droit à Israël de seulement exister, alors tous les moyens seront utiles pour garantir cette existence, avec, mais le plus souvent contre l’avis des démocraties libérales, confites de bons sentiments mais incapables d’agir.

Il m’a fallu, pour trouver un avis à la fois informé, convaincu et dissonant, aller chercher sur Al Jazeera, le magazine qatari d’information. Sans commentaires, j’ai découvert l’intégralité du discours donné le 16 janvier dernier au parlement britannique par le député travailliste vétéran Gerald Kaufman. Comme Finkelstein, Kaufman commence par évoquer sa famille juive, sa passion adolescente pour le sionisme, et sa grand-mère, abattue d’une balle dans son lit par un nazi. La dissonance intervient à ce moment du discours, puisque Kaufman déclare : « Ma grand-mère n’est pas morte pour servir d’alibi aux Israéliens qui assassinent des grand-mères à Gaza ». S’ensuit cinq minutes d’un discours d’une rare virulence, prononcé dans un parlement aux trois-quarts vides, par un petit monsieur juif, chauve et vieux, ponctuant ses attaques par des « Madame la Vice-présidente du Parlement ». Et terminant par ces mots : « Les Israéliens ne sont pas seulement des criminels de guerre ; ils sont idiots ».

Je pense que Kaufman a raison. Je pense que, même si le Hamas, bien que démocratiquement élu, est une organisation horrible qui envoie des milliers de jeunes au casse-pipe, et qui refuse toujours et encore le droit à Israël d’exister, on n’a jamais, absolument jamais vaincu ce type-là de crétins par des bombes. A tenter la chose, simplement parce qu’elle en avait les moyens, l’armée israélienne s’est effectivement compromise au plan du droit international. Contrairement à ce qu’espèrent certains, le Hamas ne sortira pas grandi de cette affaire, simplement parce que toutes ces bombes ont un effet immédiat et radical. Et Israël, en dépit de quelques gains tactiques, aura perdu des alliés et de la sympathie, en gagnant de nouveaux ennemis. Comme d’habitude, tout le monde a perdu, les vivants et les morts, les puissants et les faibles, les fondamentalistes et les libéraux. D’un côté comme de l’autre, seuls les crétins ont gagné quelque chose : le droit de se battre bientôt à nouveau.

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11/01/2009

Le Times et Jeremy Clarkson

Alors que l’Europe prend des airs d’Antarctique, on entend les mamies sur le quai qui commentent, goguenardes : « Et on nous parle de réchauffement de la planète. » Comme d’autres qui, se plaignant d’un début d’année trop chargé, se demandent avec une once d’irritation : « La crise ? Quelle crise ? » C’est l’expression de ce qu’on appelle le bon sens populaire, rassurant despote sans visage, plus puissant que tous les médias et tous les politiques, mais plus changeant que la lune. Car les mêmes s’exclament un 24 août, par 35 degrés : « ben ouais, c’est la catastrophe qui se prépare. » Ou, en lisant les chutes de l’action UBS : « Ce pays est foutu. » Tout, au fond, dépend de l’humeur du sujet. Dépendant de cette humeur, le futur sera blanc ou noir, mais toujours plein de bon sens.

 

Or Jeremy Clarkson possède ces traits distinctifs qu’il est presque toujours de mauvaise humeur, et qu’il s’oppose avec la dernière énergie – et un peu de mauvaise foi - à ce qu’on appelle le bon sens populaire. Jeremy est l’un des chroniqueurs automobiles les plus influents de la planète. Avec son show Top Gear sur BBC et sa chronique dans le Times, il a conquis le monde entier, transformant les essais de voiture en véritables petits films, pleins de commentaires délirants, de séquences incroyablement dangereuse (l’un des chroniqueurs a failli y laisser sa peau dernièrement) et le tout dans un esprit fondamentalement britannique. C'est-à-dire pince-sans-rire, conservateur, pragmatique, violent, machiste et bourré d’autodérision. Il installe un Renault Espace sur des rails et lance une motrice à 100 km/h pour voir ce que ça donne. Il démolit à la masse, complètement, une petite japonaise. Il grimpe une colline écossaise en 4X4, jusqu’au sommet. Etc. Souvent irritant, parfois infâme, toujours drôle et intéressant.

 

Et comme nous parlions de réchauffement climatique, le sujet de Jeremy est évidemment sensible. Car les voitures qu’il aime, les voitures rapides et chères, donc polluantes et bruyantes, sont l’objet d’attaques d’une violence encore inimaginable il y a cinq ans. Mais voilà qu’arrive la Tesla. Baptisée en l’honneur de Nikola Tesla, l’inventeur serbe de la radio mort à New York en 43, la Tesla est un élégant coupé sport, avec la particularité que son moteur est entièrement électrique. Développée en Californie et assemblée en Angleterre, et vendue au prix de 100'000 Euros, la Tesla Roadster a suscité un enthousiasme délirant parmi une classe très particulière de la société : les riches sensibles aux questions d’environnement. Ça fait un paquet de monde, et de beau monde. Car voilà un moyen de ne rien abandonner tout en ayant bonne conscience : l’équivalent, en automobile, d’un pur malt écossais hors d’âge en quantité illimitée et qui ne fasse pas mal au foie. Ou d’une soirée avec deux escorts tchèques offerte, avec le sourire, par votre femme.

 

Lorsque Jeremy est parti essayer la Tesla, il était plein d’espoir. Mais très rapidement, l’essai tourne au pataquès. Sur les deux modèles présents, l’un tombe en panne après 70 kilomètres, alors que la batterie est censée durer plus de 300, et 16 heures sont nécessaires pour la recharger ; quant à l’autre, elle part en surchauffe pour des raisons inexpliquées. Même si Jeremy conserve un bon souvenir de son accélération époustouflante et de ses lignes racées, il n’hésite pas démolir la Tesla dans son émission suivante, avec son habituel humour ravageur. C’est là que la chose se corse. Car si Tesla Motors ne dément pas un seul des mots du chroniqueur et reconnaît la mésaventure, tous les autres journaux tombent sur le râble de Jeremy et lui en font voir de toutes les couleurs. Du New York Times au Guardian, de l’Independent au Daily Mail, on le traite de menteur, d’incapable, et toutes sortes de noms d’oiseaux. On n’est plus très loin du blasphème, de l’outrage absolu qui consiste à dénigrer la religion du plus grand nombre, forte de la conviction de ses adhérents plus encore que de sa réalité.

 

Qu’on me comprenne bien, je n’ai rien contre le réchauffement climatique. Comme tout le monde, il me fait peur parfois, m’intrigue souvent et me laisse songeur la plupart du temps. Je ne suis pas certain de bien le comprendre, et encore moins certain que ceux qui nous disent le comprendre l’ont effectivement compris. Mais comme mode, comme esprit du temps, on a connu bien pire et je préfère signer des pétitions contre le réchauffement climatique que contre les Juifs, ou contre les Bulgares et les Roumains.

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04/01/2009

Le Figaro et John M. Keynes

Parmi l’interminable liste des mensonges proférés par Tony Blair, en voici un que j’aime particulièrement : « Peu importe qu’une idée soit de gauche ou de droite, l’important, c’est que ça marche. » C’est Tony tout craché. Formule tout à la fois brillante et convaincante, désir boy-scout et contagieux de s’asseoir tous ensemble autour d’une table, de se rouler les manches, de boire beaucoup de café, et de résoudre tout. C’est grâce à de pareilles coquineries que Tony a été élu trois à Downing Street. Au-delà du blairisme, cette formule trahit l’un des aspects les plus repoussants de la culture anglo-saxonne, et qui est en train de transformer Londres et tout le royaume en un immense shopping mall, l'absurdité selon laquelle les idées n’ont aucune importance réelle devant l’évidente prééminence de la pratique économique. Ou plus exactement que les idées n’ont aucune utilité si elles ne servent pas à s’enrichir vite et beaucoup, ou acquérir beaucoup de pouvoir, ou à mener des guerres inutiles et illégales. C'est-à-dire, en somme, que les idées n’ont absolument et définitivement plus aucune importance.

À première vue, la chose semble crédible. Au fond, il est plus important pour une idée d’être bonne que d’être de gauche ou de droite, de même qu’il n’est pas important de déterminer si une bonne idée est de gauche ou de droite, tant qu’elle est une bonne idée. Je passerai très vite sur le fait que notre Malfaisant Voisin essaye de faire gober à ses électeurs exactement les mêmes couillonnades en faisant de son règne le dénominateur commun de tous les lèche-culs, des hypocrites et des faussaires. Tony Blair avait évidemment le même dessein, qu’il est hélas parvenu à réaliser avec un indéniable talent. C'est-à-dire émasculer toute théorie, la détacher de son socle historique et philosophique, au besoin l’invertir ou même la pervertir, tout cela pour ne servir qu’une seule et unique cause : lui-même. Un tel aplomb dans le mensonge était nécessaire pour Tony qui, chef d'un parti de gauche exsangue, avait bien compris que la droite avait le vent en poupe, et que pour réaliser ses ambitions, il lui faudrait rebaptiser ces idées de droite en idées de gauche. C’est ce que notre Malfaisant Voisin a qualifié d’un seul et à jamais honteux épithète : décomplexé.

Comme disent les Anglais, enter John M Keynes. Keynes, qui soudain retrouve une gloire nouvelle, au point que Le Figaro, enthousiaste Malfaisantiste et libéral mou, décide d’en faire son « Homme de l’année 2009 ». Pas mal, pour un homme mort il y a 62 ans. Keynes, qui se définissait lui-même (et il aurait eu de la peine à dire autrement) comme bourgeois, a repris du galon à la faveur de l’implosion des marchés depuis septembre dernier. Keynes, surtout, qui a fameusement présidé, grâce à ses théories interventionnistes d’équilibre économique, aux Trente Glorieuses de l’après-guerre. Keynes donc, intellectuel ami de Virginia Woolf, homosexuel déclaré et marié pour la galerie à une danseuse russe, passionné par la danse et les arts en général, donc passionné aussi par les débats d’idées, revient des morts comme une Statue du Commandeur. Et comme dans Don Juan, il nous revient avec un message d’une aveuglante clarté : avant d’agir, il faut réfléchir. Dans notre contexte économique, cela se traduirait par : la théorie économique et les idées politiques sont prépondérantes dans notre monde devenu trop complexe pour s’en remettre à nos seuls instincts animaux, comme le proposaient, grossièrement, les friedmaniens et les laissez-fairistes.

Quand je vois que, pour nous sortir du bourbier, on ressort de leur urne les cendres d’un homme qui n’a jamais vu un ordinateur ou un avion commercial à réaction, je constate à quel point les dommages causés par Tony Blair et ce qu’il convient d’appeler son entreprise d’abrutissement collectif sont profonds. De voir un intellectuel comme Keynes, et non pas Donald Trump ou Kate Moss, sélectionné par le Figaro m’offre une maigre consolation même si, comme je le crains, cette crise ne nous aura presque rien appris.

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28/12/2008

RIA Novosti et l'UE en échec

J’appelle à la barre une photo, parue cette semaine un peu partout dans la presse. On y voit deux présidents, le russe et le serbe, Medvedev et Tadić, se serrant chaleureusement la main. Ils scellent un énorme paquet d’accords gaziers valant dans les 2.5 milliards de dollars. Dans RIA Novosti, de Moscou, Alexandre Medvedev se gargarise : « C’est un événement historique ». Le symbole est très fort lorsqu’on sait que Tadić a fondé deux campagnes présidentielles sur le thème de l’intégration dans l’Europe. Et que ses adversaires, dont l’ex-Premier ministre Koštunica, ne voulaient pas coopérer avec le Tribunal de La Haye et faisaient déjà, eux, les yeux doux à Moscou. Et pourtant, après quelques années et moult déceptions, Tadić s’est résolu à pactiser avec un allié puissant (mais dont l’histoire a prouvé, avec une lugubre régularité, la rouerie et la duplicité envers le petit frère serbe). Et l’UE ne peut s’en prendre qu’à elle-même pour ce retournement.

 

Car ce qui s’est passé la semaine dernière à Moscou est plus proche de la défaite européenne que d’une victoire russe, encore relative et probablement pas définitive. Partout dans les Balkans et dans les pays de l’Est de l’Europe, un vent de révolte est en train de souffler. C’est sur ce vent que l’avion de Tadić s’est porté jusqu’à Moscou. Des sondages récents m’ont fait me frotter les yeux d’incrédulité. En Roumanie, en Hongrie, en Tchéquie, en Croatie, en Pologne, une portion nettement grandissante et parfois déjà majoritaire de la population est en train de se retourner contre les bienfaiteurs de Bruxelles. Lorsque je vivais en Serbie, vers 2002-2004, l’UE était encore largement considérée comme un futur très enviable, un rêve. Or avec le temps, les pesantes leçons d’éthique dont les étalons de mesure ont été égarés, les interminables tracasseries administratives, les chantages et les coups tordus, ce rêve est en train de se transformer en lendemain qui chante. Une chanson que d’anciens pays communistes connaissent par cœur.

 

Dans son livre La doctrine du choc, Naomi Klein a décrit avec une précision clinique les désastres économiques et sociaux provoqués en Pologne par les besoins de l’alignement démocratique et libéral. Une statistique entre autres : le nombre de personnes vivant sous le niveau de pauvreté est passé de 15% en 1989 à 59% en 2003. Ainsi cette succession d’ajustements, ces restructurations et ces transformations ont fini, 20 ans plus tard, par agacer. Non seulement les bienfaits dont ont pu bénéficier les nouveaux membres de l’UE ne sont pas ou plus très visibles, mais les méfaits commencent à se faire sentir en terme de chômage, de croissance et d’inégalité de la compétition. La France ne permettra jamais à la Pologne de toucher les subventions agricoles qu’elle s’octroie, et l’Allemagne fera tout son possible pour interdire aux travailleurs polonais d’accéder librement à son marché. Pour ceux qui voudraient sauter dans le train en marche comme la Serbie ou la Croatie, les exigences institutionnelles et économiques sont devenues telles que chaque gouvernement n’a plus qu’un seul agenda : faire avaler la pilule bruxelloise. Sachant qu’il finira bien par le payer aux prochaines élections.

 

Plus grave encore, après son échec aux négociations avec l’OTAN en juin dernier, la petite Macédoine est en proie à des déchirements qui menacent sa fragile survie. Le blanc-seing donné à l’indépendance du Kosovo par Bruxelles a donné du courage à la moitié albanaise du pays, qui est en train, peu à peu, de diviser la Macédoine en deux, en risquant de replonger la région dans la guerre, ou en tout cas dans une instabilité violente et durable. Dix ans après la fin de la guerre de Yougoslavie, on n’a pas fini de dépecer les Balkans sur des lignes ethniques, réalisant dans de jolis bureaux bruxellois l’abominable projet que Milosevic, Tudjman et Izetbegovic avaient entamé avec des AK47. On y a cautionné l’indépendance du Kosovo tout en brandissant le mot « exception », et puis on a fait les yeux ronds lorsque, six mois plus tard, Saakachvili sautait sur l’Ossétie pour tuer dans l’œuf tout tropisme kosovar, provoquant le pataquès que l’on sait.

 

L’Europe de l’Est a toujours été le champ de bataille des empires orientaux et occidentaux. Quand ça n’était pas Gengis Khan ou Staline, c’était Marie-Thérèse ou Napoléon. Pour une fois, l’adhésion à une nouvelle forme d’empire, l’Union Européenne, ressemblait à une promesse pour tous ces pays, en réalité fort différents les uns des autres. L’UE, c’était un ancrage politique résolu à l’Ouest et une coopération économique pragmatique avec la Russie. Ce double-jeu permettait à la région tout entière de renouer avec la stabilité et la prospérité. Mais près de vingt années de petits pas et de promesses non tenues auront fini de dégoûter jusqu’aux plus ardents promoteurs de Bruxelles qui sortent en claquant la porte. Et si Bruxelles persiste à s’entredéchirer, si les populations d’Europe orientale s’en détournent et que leurs dirigeants font le voyage de Moscou, on peut commencer à avoir peur pour le projet tout entier. Après quelques années d’enthousiasme prudent, l’espoir que je mettais dans l’Union Européenne est en train de prendre un coup de vieux. Et la perspective de son hypothétique disparition ne me fait pas pour autant danser de joie : les délabrements d'empires possèdent entre eux de regrettables similitudes.

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21/12/2008

Le NY Times et l'utérus à louer

Où sont partis les 50 milliards que Bernard L. Madoff, aka Bernie l’Embrouille, avoue avoir perdus? On entend que les managers de hedge funds se sont retirés dans leurs suites et lèchent leurs portefeuilles sanguinolents. Mais avant d’avoir tant perdu, où et comment ont-ils dépensé leur argent? Alex Kuczynski nous apporte des éléments de réponse. Alex est une femme, grande, brune, et très riche. Elle vit à New York où elle a longtemps animé la chronique des gens riches et célèbres du New York Times, avant d’en devenir elle-même le sujet. Son mari Charles Stevenson est un manager de hedge fund milliardaire. Charles a 20 ans de plus qu’Alex, qui est sa quatrième épouse. Des trois premières, il a déjà 5 enfants. Ensemble Charles et Alex mènent grand train : un duplex sur Park Avenue, une maison dans les Hamptons pour l’été, et l’hiver dans un ranch en Idaho.

C’est la belle vie pour Alex, mais quelque chose manque à son bonheur : un bébé. Ce seul élément vient fausser la phénoménale arithmétique de son existence. Oui, Alex est malheureuse et désespérée : depuis des années, elle est tombée plusieurs fois enceinte, mais elle accumule les fausses couches. A près de 40 ans, elle sent que la porte biologique se ferme sur elle. C’est alors qu’elle décide de prendre son compte en banque par les cornes. La biologie et la chirurgie, Alex connaît bien. Elle est l’auteur du best-seller « Beauty Junkies », une enquête sur le marché à 15 milliards de la chirurgie esthétique aux USA. Forte de ses connaissances, de sa frustration, et armée des fonds sans fond que lui fournit Charles, elle met au point une solution qui ne cesse, depuis avril, de faire scandale.

En 2007, Alex met au concours une position d’utérus à louer. Le marché est le suivant : Alex et Charles donnent du sperme et un ovule à une femme contre 25'000 dollars. Celle-ci s’engage à porter le fœtus, à lui donner naissance et à retourner pour toujours et sans se retourner dans le trou dont elle sortie. Cathy Hilling est une institutrice qui vit à Harleysville, Pennsylvanie. Elle accepte en déclarant que pour elle, porter un enfant est vraiment une sinécure. Elle pose même avec un gentil sourire et en training sur la couverture du NY Times Magazine, qui contient le récit de l’aventure sous la plume même d’Alex. Aux côtés de Cathy, Alex pose en little black dress sans manches et en talons hauts, sous le titre « Son corps, mon bébé ». A l’intérieur, les photos sortent tout droit d’une machine à remonter le temps. Alex pose en tenant son nouveau-né devant sa superbe maison à colonnes blanches. Derrière elle, au garde-à-vous, une nurse en uniforme est prête à reprendre dans ses bras la petite usine à caca que sa maman biologique étreint, juste le temps du cliché. Cathy Hilling pose elle sur le porche rongé par l’humidité de sa maisonnette. Les 25'000 dollars lui permettront d’offrir une éducation à son fils, son vrai fils.

Depuis l’histoire d’Alex alimente toutes sortes de chroniques : morales, pour ceux qui débattent des aspects éthiques de l’affaire ; financières, pour ceux qui font les compte de l’opération ; mais aussi mondaines, puisqu’on murmure que le mariage d’Alex et Charles bat de l’aile. Thomas Frank du Wall Street Journal explose de fureur et déclare tout de go que la maternité sera bientôt « un sale job de plus pour la classe ouvrière ». Dans le Guardian, Tracy Quan traite Thomas Frank de macho naïf et célèbre l’émouvante connivence qui est née entre Alex et Cathy. Il me semble que l’histoire d’Alex apporte surtout une réponse civilisationnelle à l'éternelle question : qu’êtes-vous prêt à faire pour de l’argent ? Notre époque, et d’autres époques avant elle, a simplement répondu : tout.

Je n’accuse pas Cathy Hilling. Face à la possibilité de mettre son garçon à l’université, qui est payante aux USA, elle a accepté une tâche complexe, dangereuse et émotionnellement surchargée. Alex, elle, n’a fait que subir, sans se poser de questions, la tentation de pouvoir absolu que lui offre son immense fortune. Devant un obstacle naturel et constellé de questions humaines délicates, Alex a sorti son chéquier. Ainsi l’argent, dans ce cas précis, me semble jouer un rôle infiniment plus important que le sexe, la maternité ou la question féminine. En effet, l’impossibilité de donner le jour est certainement une douleur profonde et réelle. Comme est profonde et réelle la douleur de ne pas pouvoir offrir d’éducation à ses enfants, ou de vêtements, de nourriture, ou d’eau potable.

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14/12/2008

Pasadena Now et la mort de la presse écrite

Les plus grands bouleversements s’annoncent par de tout petits signes. Comme les oiseaux qui cessent de siffler avant l’orage, ou les chiens qui hurlent avant une éruption volcanique. Ou comme ces quelques centaines de petits propriétaires dans l’état de l’Ohio qui, vers juillet 2006, ont commencé à avoir de sérieux problèmes de remboursements d’hypothèques, improbable apéritif de la crise historique qui aujourd’hui frappe le monde entier. Pour être un signe annonciateur, encore faut-il qu’un détail se transforme en événement. Ce qui est peut-être le cas de James McPherson, le directeur du quotidien web d’info régionales Pasadena Now, de la ville californienne de Pasadena.

Jusqu’à 2007, James, 53 ans, et sa femme Candice Merrill, dirigeaient le Pasadena Now avec une équipe de 7 employés payés entre 600 et 800 dollars la semaine, c'est-à-dire des clopinettes. Mais avec les revenus publicitaires en chute libre et le lectorat sous perfusion, c’était encore trop cher. Alors James a puisé dans son expérience dans la confection. Durant les années 80, il avait délocalisé la production de chemises et de pantalons au Vietnam. L’idée lui a paru d’abord aberrante à lui-même, mais pressé par les circonstances et convaincu de la mort du modèle existant, il a décidé de tenter le coup. Et d’un jour à l’autre il a viré tous ses employés, les remplaçant par cinq journalistes indiens. Indiens d’Inde, pas d’Amérique.

Un annonce postée sur un site indien à gros trafic lui a permis de recruter ses nouveaux journalistes parmi un éventail très vaste de personnes qualifiées, sachant très bien écrire, ayant fréquenté l’université et au fait des technologies de l’information. Grâce à Skype, à l’intensification des retransmissions vidéo de tout et n’importe quoi, et notamment des séances du conseil communal de Pasadena, les nouveaux reporters indiens de Pasadena Now peuvent gratuitement se renseigner et faire leurs petites enquêtes, avant de pondre un article à l’anglais impeccable et correspondant en tous points aux exigences des lecteurs habituels. Ces méthodes ont d’ailleurs séduit Dean Singleton, patron du groupe de presse américain MediaNews qui, à la tête de 54 quotidiens dans le pays, s’est lui aussi mis à délocaliser ses journalistes en Inde. Il pense même n'avoir plus qu'un seul desk pour tous ses quotidiens. Peut-être même un desk off-shore, rêve-t-il.

Annoncer la mort de la presse écrite n’a rien d’exceptionnel de nos jours. Il suffit de voir les chiffres de diffusion des quotidiens pour comprendre que le phénomène est réel et probablement irréversible. Le Figaro, le Monde et Libération, à eux trois, ne totalisent pas 1 million d’exemplaires vendus, pour un pays de plus de 65 millions d’habitants. Il y a 30 ans, le Figaro seul en totalisait plus de 2 millions. L’Angleterre est un peu moins touchée, grâce à une vieille tradition de presse d’opinion très marquée et une grande variété d’offre. En Suisse, nous n’échappons évidemment pas au virus et l’effondrement actuel des recettes publicitaires ne risque pas d’arranger les affaires d’Edipresse, Ringier, TAMedia et des autres. Alors ?

Alors, James McPherson. Ça veut dire que le contenu des journaux en Occident est désormais d’une qualité comparable aux chemises de confection de masse, et que, comme elles, on peut parfaitement, et on va de plus en plus les faire réaliser en Inde à $7.50 les mille mots (contre 100 francs en Suisse). Et cela en dit beaucoup plus sur la qualité de la production de Pasadena Now, et de la presse en Occident d'une manière générale, que sur le savoir-faire des pays en développement, qui est hors de soupçon. Les Chinois reproduisent parfaitement les mécanismes horlogers helvétiques les plus compliqués, pourquoi les Indiens ne sauraient-ils pas écrire des articles de journaux ? A moins que, au mépris des contraintes commerciales et politiques, nous ne revenions vers un journalisme plus ouvertement subjectif, rédigé sans format, et capable de susciter autant de débats que les méthodes de James McPherson.

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07/12/2008

Business Week et Paul Nawrocki

J’ai un nouveau héros, et son nom est Paul Nawrocki. Paul est un pur new yorkais de 59 ans, que l’accent traînant et nasal trahit autant que le complet bleu marine et le latte qu’il sirote dans une tasse en carton. Il y a 36 ans que Paul bosse dans l’industrie du jouet en qualité d’administrateur. Il raconte dans cet interview à Business Week, mais aussi sur CNN et dans plus en plus de médias, comment, depuis des années et avec une lugubre fréquence, il est entré dans des entreprises puis a dû en sortir le jour où celles-ci ont fait faillite. Il a même pris l’habitude de balayer et de fermer la porte derrière lui, dit-il sans rire.

 

Seulement voilà, en février de cette année, lorsque la énième boîte où Paul bossait a fait faillite, il n’a pour la première fois pas retrouvé d’emploi. Sa femme est malade et son traitement coûte cher, et sa fille, bien que très douée dans ses études, ne trouve pas d’emploi non plus. Après des mois et des mois de recherche infructueuse, conscient des poids conjugués de la crise et de son âge, il a décidé de prendre le taureau par les cornes. C’est ainsi que, depuis début novembre, Paul se poste devant la Grand Central Station de Manhattan avec un panneau d’homme-sandwich sur lequel il est écrit : almost homeless, ou presque SDF. Et il distribue son CV aux passants. Désormais les gros médias s’en mêlent, lui offrant un début de célébrité qui, à n’en point douter, finira bien par lui résoudre ses problèmes.

 

Le courrier de lecteurs de l’article que Business Week consacre à Paul donne un instantané de la crise d’une rare acuité. Car ce que Paul révèle au grand jour, c’est que la crise est bien là, et qu’elle va faire très, très mal. Lorsque la crise des subprime a commencé en automne 2006, on a cru que cela se circonscrirait aux seuls USA. Et puis, lorsque la crise financière a atteint le reste du monde, on a dit – et j’en fais partie, de ce pudique « on » - que la crise économique n’était pas certaine, que cela pourrait bien demeurer une crise purement financière. Le doute n’est plus permis lorsqu’on voit et qu’on écoute Paul : la crise est là, et elle ne fait que commencer. Paul Nawrocki, avec son panneau et ses CV, donne un visage et une voix à la crise, comme les clichés noir blanc de Dorothea Lange donnèrent corps à la Grande Dépression des années 30.

 

Ce soir, j’ai autant de raisons d’être pessimiste que d’être optimiste. Je me sens pessimiste parce que, en dépit de la sympathie sincère qu’il m’inspire, Paul, comme la plupart d’entre nous, a lié son destin à celui de grandes entreprises sans nom, sans visage et sans loyauté. Rien, absolument rien de bon ne peut, sur le long terme, provenir d’un tel esclavage volontaire. Avec son panneau, Paul m’émeut plus qu’il m’inspire : c’est tout un monde qui s’écroule avec lui, l’employé modèle, le travailleur discipliné, prêt à s’humilier pour retourner à la chaîne de production. Et il y a peu de chances pour que ce monde-là, le monde de Paul, notre monde, même s’il sursaute encore quelques années avec l’illusion de sa propre santé, puisse jamais revenir aux jours de sa gloire passée.

 

Mais je suis aussi optimiste, parce que, justement, malgré son âge, malgré sa situation, malgré son honneur, Paul tente le tout pour le tout. Il le fait parce qu’il n’a plus d’argent, mais – et c’est peut-être sentimental de ma part – il me donne surtout l’impression de le faire par amour pour sa femme et pour sa fille. Alors l’Amérique est probablement dans une merde indescriptible, et nous aussi. Mais tant qu’il y aura des Paul Nawrocki, tout n’est pas complètement perdu.

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23/11/2008

Time Magazine et le Parti socialiste

Voilà un parfait exemple des bienfaits de la presse étrangère. Alors que le Figaro, le Monde, Libé et les autres nous disent que les résultats de l’élection du nouveau Premier secrétaire du PS sont sujets au débat, le magazine Time remet les choses en place avec un titre simple : « Ségolène Royal perd l’élection ». Voilà qui est exact, non seulement parce que c’est la vérité mathématique, donc démocratique de cette élection, mais surtout parce que si Ségolène a perdu, Martine, elle, n’a pas gagné.

Alors que les premières giboulées de neige font scintiller le quai et les Alpes savoyardes, le spectacle de cette élection avait tout pour nous réchauffer, après l’épuisant épisode Obama. La France est tout de même plus proche que Washington, et le sang a giclé sur les murs avec une telle abondance qu’on ne pouvait pas rester de glace. Surtout, à mesure que l’échéance approchait et que se succédaient les motions à la tribune, apparaissait devant nous une réalité longtemps camouflée par divers cache-misère mais d’une évidence désormais criante : le Parti socialiste français est mort.

On est un peu dans une situation inverse à celle des années 80, où Mitterrand dominait non seulement le parti mais toute la politique française derrière son écharpe rouge. A cette époque le centre gauche (Mitterrand) et l’extrême droite (Le Pen) se faisaient face en étouffant le centre droit (Chirac) et l’extrême gauche (Marchais). Mais la chute du Mur a tout changé. Parce que l’économie de marché, ayant perdu l’ennemi juré qui lui servait aussi de garde-fou, est allé rejoindre les confins de sa logique de dérégulation totale, avec les résultats que l’on voit aujourd’hui. Incapable de réagir à ces changements et de déterminer sa position idéologique, le PS s’est peu à peu enfoncé dans la crise, comprimé entre les tenants d’un socialisme libéral (Jospin, Aubry, Rocard), et ceux d’un libéralisme social (Royal, Valls, Montebourg). Ou l’inverse, comme vous voulez. En misant tout sur des élections, le PS s’est dangereusement éloigné des débats essentiels, surtout ceux de l’économie et de la finance.

Le parti que dirigera l’improbable Martine Aubry - qui pouvait imaginer que ce serait elle, cet éteignoir dogmatique doté du charisme d’une station d’essence ? – devra se battre contre les assauts conjugués du centre-droit (Sarko) et de l’extrême gauche (Besancenot). Par ces temps de crise, c’est plutôt ce dernier qui a un bel avenir. Son futur Nouveau parti anticapitaliste fait déjà les choux gras de la presse et son habileté médiatique est, à mon sens, largement supérieure aux rodomontades, certes brillantes mais autodestructrices de Le Pen. Sarko se réjouit peut-être, mais il a tort et devrait lui aussi se méfier de Besancenot et de son réel pouvoir de nuisance. Avec de tels ennemis, une absence navrante de positionnement, et maintenant un Premier secrétaire dont le CV se résume à la mairie de Lille et aux 35 heures, on est en droit de douter que le PS puisse se relever de ses cendres. Ramener cela à des questions de personnes est tout aussi illusoire et ce n’est pas Delanoë ou Royal qui, avec leurs discours respectifs, auraient pu changer la donne.

Alors ? N’Alexandreadlerisons pas et évitons les pronostics foireux. D’ailleurs, depuis quelques mois, on peut presque dire qu’un pronostic est par nature foireux. Reste que, devant le fait accompli de la mort, ou en tout cas de l’invalidation patente du centre gauche en France, le paysage politique s’y est éclairci et simplifié. Avec une seule question : sous quelle forme et derrière quel individu le mouvement socialiste renaîtra-t-il ? C'est-à-dire, plus précisément : qui sera le fossoyeur du sarkozysme ? La France cache-t-elle un Obama quelque part ?

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16/11/2008

Le Wall Street Journal et la banque suisse

Pour une fois, Micheline Calmy-Rey a fait une déclaration avec laquelle j’étais d’accord. Elle a souligné la semaine dernière que, bien qu’on puisse se réjouir de la victoire d’Obama, on peut, en tant que Suisse, s’inquiéter de l’attitude du Parti démocrate et de certains sénateurs proches d’Obama sur la question de la banque suisse. Obama, avec le sénateur Carl Levin, est en effet à l’origine d’une proposition de loi qui porte le doux nom de Stop Tax Haven Abuse Act, ou halte aux abus des paradis fiscaux. Dans la longue liste des Etats montrés du doigt et qui sont accusés de siphonner le fisc américain, on trouve bien évidemment la Suisse. Et maintenant qu’Obama est aux commandes, on peut se préparer à voir les tensions existantes monter de plusieurs crans dès le 20 janvier prochain, date de l’entrée en service du nouveau président.

 

Ou peut-être aura-t-on le privilège de ne pas attendre si longtemps. Le Wall Street Journal se fait l’écho de l’accusation de Raoul Weil, ancien dirigeant du Wealth Management chez UBS aux Etats-Unis. La charge n’est pas mince, comme le détaille le journal : un tribunal de Floride accuse Weil d’avoir été l’organisateur d’une flottille de banquiers qui ont aidé plus de 20'000 clients américains de l’UBS à soustraire plus de 20 milliards de dollars au fisc entre 2002 et 2007. L’ennui, c’est que Weil n’est pas seul. Cet été, l’affaire Birkenfeld, dont on attend toujours les conclusions, faisait état des mêmes pratiques frauduleuses de la part de l’UBS. Or selon l’accord qui lui a permis en 2000 d’entrer sur le marché US en rachetant le gérant de fortune Paine Webber, l’UBS acceptait de faire une croix sur le secret bancaire pour sa branche américaine.


Jusqu’à Birkenfeld, on pouvait penser qu’il s’agissait de cas isolés, et que l’UBS dans son ensemble respectait ses accords avec le fisc. Mais l’irruption de Weil, encore plus gradé que Birkenfeld, vient jeter un lourd discrédit sur ce mince espoir : il s’agirait donc bien d’une politique frauduleuse délibérée et généralisée de la part de l’UBS. Là où ça se corse, c’est que deux traders du Crédit Suisse new yorkais sont également en préventive depuis deux mois, en attente de procès pour des pratiques également frauduleuses à hauteur d’un petit milliard de dollars. En même temps, une crise financière comme rarement le monde en a connu secoue le gouvernement américain en profondeur. Parallèlement, deux guerres désastreuses et interminables sont en train de lui coûter environ 10 milliards par mois, pour un total d’environ 3 trillions. Le déficit budgétaire dépasse les 700 milliards, le déficit commercial dépasse les 400 milliards. Enfin, il y a une dizaine d’années, lors du règlement de l’affaire des fonds en déshérence, le fisc américain avait prévenu les banques suisses : nous n’en resterons pas là.

 

Toutes ces informations pointent, si l’on veut bien, dans une direction. Le différend qui oppose le fisc américain, mais aussi la place financière de Wall Street à la banque suisse n’est pas nouveau et vient d'entrer dans une nouvelle phase, peut-être finale. L’UBS et le Crédit Suisse ne sont que les têtes d’affiche de ce combat, mais derrière, c’est bien la banque suisse dans son ensemble, c'est-à-dire la banque privée responsable d’environ 60% de la masse de fortune privée mondiale sous gestion, qui est visée. Pendant des années, le fisc américain s’est tenu coi et a laissé l’UBS et le CS à leurs affaires. Ceux-ci en ont bien profité et ont accumulé plus d'argent, de pouvoir et de visibilité qu’aucune banque étrangère n’en avait jamais acquis aux Etats-Unis. Mais dès que la situation s’est détériorée, la machine à tuer s’est réveillée et les inculpations se mises à pleuvoir. Il est intéressant de relever que, juste après avoir perdu 45 milliards de dollars sur le marché des subprime, l’UBS soit soudain accusée, sur un tout autre volet, d’encourager ses clients à une évasion fiscale massive. On peut d’ailleurs s’attendre à une puissante intensification de cette guerre judiciaire dans les mois à venir.

 

Le danger est très réel : si la machine fiscale américaine parvient à ses fins, c’est le bras américain entier de l’UBS qui est sectionné, c'est-à-dire les joyaux de la couronne. C’est aussi, derrière, des problèmes tout à fait substantiels de réputation et d’image pour l’ensemble de la place bancaire suisse, et pas seulement pour les gros acteurs du marché. La réputation étant l’un des atouts principaux des banques suisses, et c’est bien sûr là que porte l’effort de guerre américain, et européen : depuis quelques mois, on a vu le scandale de la banque LGT, le scandale Birkenfeld, les propos du ministre des Finances allemand, et maintenant l’affaire Weil. Il serait naïf de croire à un hasard. Et tout aussi naïf d’accuser les Etats-Unis de duplicité et d’escroquerie. Après tout, c’est la guerre. Et au lieu de crier à la faute et de se cramponner au secret bancaire comme à un talisman, la banque suisse ferait peut-être bien de se faire plus humble, de comprendre qu’elle peut, notamment grâce aux institutions démocratiques suisses, être plus compétitive et que, peut-être, les tourments qui la bousculent actuellement lui offrent une chance unique de renouveau.

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09/11/2008

Huffington Post et Sarah Palin

Chaque année, le 5 novembre, toute l’Angleterre allume de grands feux de joie et célèbre la fête du Gunpowder Plot. On y commémore l’échec de l’attentat du parlement à Londres en 1605 par Guy Fawkes et ses complices. Et partout on répète cet antique poème anonyme : Remember, remember, the Fifth of November – Souviens-toi, souviens-toi du Cinq Novembre. Le Gouvernement britannique y trouve l’occasion de resserrer les rangs autour de l’ordre public, d’appeler à plus de cohésion sociale et à la protection de la sacro-sainte démocratie parlementaire. Quatre cents trois ans plus tard, le 5 novembre devient une nouvelle fête symbolique pour la démocratie dont l’amplitude historique est telle qu’il nous est encore  impossible de la mesurer correctement. Et cette élection a été historique à plus d'un titre, notamment par la composition très inédite de ses concurrents.


Pour deux des quatre prétendants au trône dans cette élection présidentielle mondiale, la Maison Blanche représentait un paddock doré et une fin en beauté. Pour les deux autres, c’était un ticket pour l’avenir et, avec un peu de bol, l’immortalité. Ces deux-là m’intéressent évidemment plus que les deux autres, tout aussi cyniques, inutiles et épuisés l’un que l’autre, totalisant pas moins de 60 ans au Sénat à eux deux. Si Obama a clairement – et heureusement – réussi son incroyable pari, il me semble utile de rappeler que l’autre événement historique de cette campagne s’appelle Sarah Palin et que son entrée en politique nationale n’en est qu’à ses débuts.

 

Quelques évidences d'abord. On n’avait jamais vu de femme à ce stade de l’élection. On n’avait jamais vu quelqu’un d’aussi inconnu, jeune, apparemment inexpérimenté et néanmoins capable de déclencher une telle hystérie médiatique et populaire. Ces jours-ci il doit être très désagréable d’être le gouverneur d'Alaska, avec quelques membres de l’appareil de son parti qui ont déclaré la chasse à la Palin ouverte et les habituelles casseroles dont écopent ceux qui ont le mauvais goût de perdre, d’une manière générale. Lorsque Barry Goldwater a perdu l'élection de 1964, Lyndon Johnson a offert un contrôle fiscal à son équipe de campagne comme lot de consolation. J’ai néanmoins le sentiment que nous venons à peine de faire connaissance avec une personnalité d’envergure nationale et qui n’est absolument pas prête à retourner pour toujours à ses élans et à ses neiges éternelles.

 

On peut, comme moi, penser que ce petit et charmant bout de femme est porteuse des valeurs les plus rétrogrades. Mais c’est un calcul, et une attitude, dont souffrent depuis trop longtemps les démocrates libéraux du monde entier. Comme le rappelait Michael Moore lui-même, et il sait de quoi il parle, chez Larry King : « Nous avons souvent perdu contre les Conservateurs, parce que nous nous croyons intrinsèquement meilleurs et plus intelligents qu’eux. Eux nous haïssent, mais au moins, ils nous respectent. En réalité, ils sont plus malins que nous. » La livraison hebdomadaire du très influent Huffington Post ne dit rien d’autre en substance. A savoir : attention, ne faisons pas l’erreur de mépriser Sarah Palin et de la passer trop vite par pertes et profits.

 

Personnellement, son discours d’investiture à la vice-présidence en août dernier m’a vivement impressionné. On y voyait une inconnue presque sans éducation, gouverneur d’un état isolé et moins peuplé que Zurich se faire applaudir par une foule enthousiaste pendant 3 minutes et 12 secondes, puis déclamer, à haute et intelligible voix, un discours de 45 minutes d’une évidente force de conviction, d’une émotion indéniable et provoquant le délire parmi quelque 34 millions de téléspectateurs. Quelques soient les aléas que Sarah Palin a traversés par la suite, je venais d’assister, en direct, à la naissance d’un leader politique. Et les attaques dont elle fait l’objet depuis m’inquiètent en ce qu’elles ne font que confirmer mon sentiment. On ne dépense jamais autant d’énergie à caricaturer et à se moquer de quelqu’un de parfaitement inoffensif. D’ailleurs, on obtient souvent le résultat contraire : plus on s’en moque, plus on lui renforce ses chances d’avenir. George W Bush a été élu deux fois dans des circonstances plus difficiles encore.

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26/10/2008

France Culture et la crise

C’était « la rumeur du monde », l’émission hebdomadaire de Jean-Marie Colombani. Depuis un mois environ, toutes ces émissions prioritairement politiques ou culturelles se sont réorientées massivement vers l’économie, et j’en suis très satisfait. Plutôt que d’entendre parler politique et partis, ces choses que l’on connaît par cœur, déprimantes de prévisibilité, on s’intéresse enfin à la substance de ce monde : le fric. L’invité était Pierre-André Chiappori, prof d’économie à Columbia, à New York. Pas la moitié d’un crétin. Le gaillard possède une surprenante et double capacité de synthèse et d’analyse. Il évitait le piège de la comparaison avec la crise 1929, et tentait de spécifier l’actuelle avec autant de clairvoyance que d’humilité, ce qui est exceptionnel en ces temps de « je-vous-l’avais-bien-dit ». A un point tel que Colombani n’a pas su saisir la balle au bond.

 

Plus particulièrement, Chiappori rappelait les circonstances de la chute de la banque américaine Bear Sterns au printemps dernier. Un chiffre en particulier m’a fait m’étrangler sur ma tartine à la marmelade, pendant que la sono du Marathon de Lausanne diffusait un assourdissant Je marche seul de Jean-Jacques Goldman, un titre dont la pertinence semble doublement fautive pour enjouer une foule de coureurs. Bref, il paraît qu’au moment de sa faillite au printemps dernier, pas moins de 80% des actifs de Bear Sterns étaient basés sur des valeurs dites mark-to-model, c'est-à-dire, plus simplement, des actifs dont la valeur est décidée par la banque elle-même. En gros comme en détail, je ficelle un paquet de n’importe quoi et je décide, tout seul, que ça vaut 50 francs. Là où ça se corse, c’est que la banque voisine possède des paquets équivalents en substance, mais elle a décidé, toute seule, que ces paquets valaient 58 francs, et une autre banque encore 32 francs.

 

Donc, pour reprendre, 80% de la valeur d’un des plus gros acteurs financiers de la place financière mondiale était rien de moins qu’imaginaire et probablement frauduleuse d’un point de vue comptable. Et l'autorité des marchés boursiers, la toute-puissante SEC avait approuvé sans ciller. Jean-Jacques Goldman s’époumonait dehors et les coureurs aussi, et c’est là que Colombani a dit cette chose incroyable : « Ne rentrons pas trop dans ces détails techniques… » Je me suis étranglé une seconde fois : au moment même où quelqu’un d’intelligent et de renseigné mettait sur la table en termes compréhensibles un fait d’une importance cruciale, on lui coupait la parole tout net pour « recentrer » le débat et repartir dans des considérations macro-économiques et historiques de bien moindre importance. En une minute, le débat était passé de potentiellement explosif à inodore et incolore par la volonté de son hôte.

 

L’après-midi même, on m’envoyait un webfilm américain qui fait actuellement fureur sur le net et qui s’appelle Zeitgeist. Une connerie qui ne mérite probablement pas d’autre qualificatif. Les auteurs alignent et tentent de mettre des équivalences entre trois grandes conspirations : la religion, le 11-Septembre, et la crise financière actuelle. Bien sûr, la crise que nous traversons actuellement est une conspiration fomentée depuis longtemps. Il fallait donc que nous subissions cette double agression, en plus de la crise : d’un côté, les intellectuels traditionnels, confits dans leur vision politique ancienne, incapables de comprendre le début du commencement de ce qui se passe par pure ignorance ; de l’autre, des allumés qui – ils le répètent toutes les deux minutes – connaissent la vérité, la seule, la vraie et nous la révèlent pour pas un rond.

 

J’ai peur des mois qui viennent, non seulement à cause de la crise, mais à cause de ces deux manifestations qui accompagnent tout événement exceptionnel. L’écrasante majorité des gens se retranchent sur le spectacle fascinant de leur propre nombril, ferment les yeux et attendent que ça passe en refusant obstinément de s’intéresser aux causes de cet épisode. Et puis il y a cette frange, probablement grandissante, qui, face à la complexité du monde et à l’abandon des explications révélées, se réfugie dans une construction à la va-vite, de bric mystique et de broc technique, trouvant là une preuve de sa propre intelligence et de sa supériorité face à la masse acceptante. Doit-on choisir son camp ?

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