29/09/2008

Télérama et Serge Gainsbourg

Lorsque on se promène dans Paris, il est difficile d’ignorer l’abondance des plaques commémoratives en marbre qui ornent les murs de la ville. Il y en a environ 1'600, mais les chiffres de la Mairie sont inexacts. On en trouve vraiment partout, jusque dans le tunnel du métro entre les stations Bastille et Gare de Lyon où l’une d’elles, éclairée dans sa niche à l’attention des voyageurs, indique que se dressaient à cet endroit les fondations d’un tour de la forteresse de la Bastille. Quand on vit à Paris et qu’on est attentif à ces plaques, ce qui fut mon cas, cela devient vite une obsession. Et j’éprouve envers ces plaques un mélange indistinct d’amour et de haine : d’amour pour ce que celles-ci me racontent d’histoires oubliées ; et de haine pour ce qu’elles empêchent les Parisiens de regarder l’avenir, forçant le promeneur à contempler le passé pétrifié.

 

La plaque commémorative n’est pas qu’un monument, c’est un état d’esprit et chaque pays la développe à sa façon. A Londres, pays des rangées de petites maisons identiques, les plaques sont uniformisées, bleues et rondes. A Genève, où l’on tente d’imiter Paris mais avec retenue, elles sont en granit, pas en marbre. A Rome, qui inventa le genre, elles sont immenses, parfois ornées de gravures compliquées et de longs dithyrambes. A New York, on n’en voit pas. Mais Paris détient la palme du nombre, avec une abondance délirante qui documente tout, tous et toutes. Certaines plaques, pourtant, ne sont pas en marbre, ni même collées au mur d’un immeuble. Ainsi Serge Gainsbourg pourrait se faire qualifier de plaque de marbre, dans l’acception morale du terme. Parce que depuis sa mort en 1991, c’est comme si plus personne ne pouvait écrire, composer, réciter, enregistrer ou chanter quoi que ce soit sans devoir évoquer Gainsbourg.

 

Il ne s’agit pas que d’adoration mais aussi de mimétisme. Si on chante aujourd’hui en France, quelques canons doivent être respectés : cheveux sales et mal peignés, cigarettes, alcool et voix traînante, sexualité machiste assumée avec une provocation jouissive, amour immodéré du calembour et de l’allitération, à connotation scatologique ou pédophile de préférence. Tout l’attirail choque-bourgeois des années soixante. Moi qui n’avais aucun grief particulier contre l’original, j’en suis peu à peu venu à le vomir copieusement par la faute de ses milliers de clones zélés.

 

Tout ce qui peut être dit de Gainsbourg a déjà été dit, et souvent par Gainsbourg lui-même qui ne s’est jamais intéressé à autre chose qu’à sa propre image et à l’effet que celle-ci produisait. Il est peut-être bon de rappeler qu’à peu près tout ce qu’a fait, écrit et chanté Gainsbourg durant les quinze dernières années de sa vie est très mauvais. Ce qui est dommage, c’est qu’il est impossible d’entendre cela en France. L’article de Télérama, emprunt du ton adorateur de circonstance, n’y fait évidemment pas exception. On y apprend qu’un certain Mr Sfoar, réalisateur, prépare une biographie filmée sur le chanteur au mégot. Il va falloir se retaper les délires de la réédition opportune : CD, films, séries spéciales, émissions en cascades, compilations, tout le carrousel. Mr Sfoar ne fait pas exception dans son idolâtrie. Comme l’écrasante majorité des chanteurs, écrivains, acteurs et poètes français de ma génération, il prouve ainsi que Gainsbourg est un produit parfaitement imitable.

 

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22/09/2008

Anchorage Press et l'Amérique

La semaine dernière, je suis allé au stand de tir. Un ami m’y emmenait pour décharger quelques magasins avec ses deux mousquetons 31. En pénétrant dans le stand, un vieil homme m’a regardé avec méfiance et m’a lancé : « Vous avez fait l’armée ? » Pris de court, j’ai dit : « Euh, non. Ça se voit ? » Et lui : « On ne porte JAMAIS un fusil sur l’épaule gauche ! » J’ai obtempéré, et j’ai senti quelques yeux qui se détournaient de leurs cibles pour me lancer, par-dessus l’épaule, un regard d’incompréhension méprisante. Cette atmosphère m’a fait penser à l’Amérique, celle de Sarah Palin surtout. Cette Amérique est assez proche d’une certaine Suisse et des valeurs que celle-ci entretient encore, notamment dans les stands de tir. Ce sont des valeurs protestantes et simples, selon lesquelles l’usage des armes à feu n’est pas seulement compatible avec la foi chrétienne mais presque constitutif de celle-ci, puisque l’homme est le métayer de toute la Création, ayant reçu de Dieu le mandat de s’en servir et de la faire fructifier, avec des armes si nécessaire.

 

Une certaine presse européenne et même parfois américaine voudrait croire que le modèle de société basé sur ce type de valeurs a vécu. Que l’ère des guerres, de la chasse, de la foi chrétienne, de la famille nucléaire et des conquêtes humaines, géographiques ou technologiques, est révolue. Qu’une nouvelle humanité émerge, portée par l’irrésistible avancée de la démocratie, ce qui doit être compris le plus souvent non pas comme la volonté du plus grand nombre, mais comme l’idéologie de centre-gauche. Cette même presse considère, avec des gloussements désolés, que Sarah Palin est une brave écervelée, à peine capable de grimper sur une scène de village pour se faire élire Miss Wasilla, en Alaska, un trou de 5'469 habitants dont 85,46% de Blancs. Cette même presse considère encore que les trois-quarts de la population américaine sont quasiment débiles, incultes et obèses. Que les Américains sont par nature racistes, violents et tous plus ou moins chrétiens fondamentalistes. En vérité, à en lire le Temps, le Monde ou le Times, on a vraiment l’impression que l’Amérique est en pleine décadence, que son emprise sur le monde est du passé.

 

Anchorage Press, quotidien de la capitale de l’Alaska, offre un combustible de choix pour de telles idées. Son article de tête aujourd’hui relate l’histoire de Jeff Johnston, homosexuel reconverti en hétéro, venu témoigner de sa rédemption sexuelle dans une église locale. Un autre article critique les dépenses inconsidérées de l’État d’Alaska dans ses bibliothèques publiques, sur un ton qui sous-entend que ces institutions sont grotesques et peuplées d’inutiles causeurs. Voilà l’Amérique dont se gausse, très ouvertement, la presse européenne, celle de New York aussi, avec ses idéologues en chef parmi lesquels Michael Moore, le cinéaste, occupe une place de choix. Cette même presse, ces jours-ci, se rengorge dans son autosatisfaction suite à l’effondrement des banques d’investissement de Wall Street. C’est la fin du libéralisme républicain, des reaganomics tant critiqués, et c’est, évidemment, la faute à Bush qui aura donné la chiquenaude fatale à tout ce système corrompu et de toute façon promis à la ruine.

 

Il existe pourtant une autre lecture de tous ces événements, et de ces valeurs. La crise de 29 avait, en creux, consacré la récente domination des Etats-Unis sur le monde en faisant du fameux krach d’octobre une tragédie globale et durable. Quatre-vingts ans plus tard, une semblable déconfiture provoque des effets encore plus immédiats et globaux. Mieux encore, lorsque le gouvernement fédéral propose d’éponger les pertes avec une injection de plusieurs centaines de milliards, l’action UBS prend 33,6% en un jour et les places boursières de la planète entière dansent de joie. Et avec quoi, peut-on se demander le gouvernement va-t-il payer ces milliards, lui qui souffre déjà d’un des plus graves déficits budgétaires de son histoire ? Avec quelles dettes se propose-t-il d’éponger d’autres dettes ? Peu importe, on se congratule de Londres à Shanghai et on est reparti pour un tour de carrousel. Entre temps, presque sans publicité, Morgan Stanley et Goldman Sachs, les plus prestigieuses et anciennes banques d’investissement de Wall Street, annoncent rien de moins que leur virage stratégique à 180º pour devenir des banques traditionnelles. Ainsi, en quelques jours, c’est à nouveau New York et les Etats-Unis qui écrivent, impriment et distribuent la partition sur laquelle le monde entier va jouer durant les années qui viennent. Et tout cela grâce à un seul et unique facteur : la confiance qu’inspire le modèle américain au reste du monde, en dépit de ses faillites évidentes.

 

Alors que le récent épisode géorgien a rappelé que la guerre d’autrefois n’avait pas encore dit son dernier mot, que l’insurrection afghane renaît de ses cendres et que l’irakienne se fait atomiser par les Boys, alors que la maire d’un petit village d’Alaska, chrétienne, chasseuse et mère de famille monte sur la Maison-Blanche en compagnie d’un vieux soldat blessé, alors enfin que Wall Street réaffirme son leadership financier et stratégique global, c’est une Amérique fort démodée qui semble s’imposer. Cette Amérique-là est à l’opposé absolu des projections et des désirs de toute une presse, de toute une élite intellectuelle qui ne comprend toujours pas comment on peut avoir l’impudence, venant de nulle part et n’ayant aucune éducation, de vouloir dominer le monde entier. Ce faisant, cette élite commet deux erreurs graves. D’une part, elle sous-estime son adversaire et s’en moque grossièrement. D’autre part, appelant de ses vœux la victoire d’Obama et la fin de l’Empire américain, elle ne voit que les signes qui semblent confirmer ces désirs. On ne peut imaginer de moyen plus sûr, avec une telle dialectique, de maintenir en selle, et pour longtemps encore, l’Amérique la plus démodée, la plus conservatrice et plus arrogante qui soit.

 

Moi, le gradski debil, pour lequel une arme à feu est aussi inconnue qu’une herse, je me suis senti supérieur dans ce stand de tir, la semaine dernière. J’ai considéré ces tireurs qui m’entouraient avec un mépris sociologique et curieux, ces arriérés qui pensent encore qu’on peut accomplir quoi que ce soit avec des armes à feu. Mais eux aussi me considéraient avec une méfiance un peu hostile. Et je suppose, peut-être à tort, que cette méfiance mutuelle est plus forte et plus virulente aujourd’hui qu’elle ne l’était il y a vingt ou trente ans, entre les peuples, entre les générations, entre les classes sociales et entre les continents. Dans ces temps où se redessine la carte du monde, où la force brute reprend du galon et où des valeurs qu’on pensait enterrées renaissent avec une vigueur insoupçonnée, il n’est pas sûr que je sois tombé du bon côté.

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14/09/2008

B92 et la diaspora

Quand l’automne arrive, je me souviens de Belgrade. Lorsqu’on s’y promène vers la fin du mois de septembre, une odeur forte rampe parmi les rues grises et décrépies : c’est les poivrons que l’on grille pour les dépecer et les préparer pour l’hiver. Voilà une odeur qu’on n’oublie plus jamais, qui annonce la fin d’une saison et le début d’une nouvelle, des traditions culinaires régionales que l’on perpétue en famille dans la cuisine. J’en deviens tout nostalgique, m’imaginant Belgrade ce dimanche soir, voulant y être moi-même, retrouver mes amis, cette atmosphère que j’aimais tant lorsque j'y vivais autrefois.

 

Il existe une autre forme de nostalgie à laquelle je ne suis pas sensible. Ou, plus exactement, que j’abhorre. C’est la nostalgie non pas rapportée au temps, mais à l’espace. C’est comme cela que je définis le complexe de la diaspora. Pour l’illustrer, j’appelle à la barre Vojislav Šešelj (Chechel), en détention préventive depuis 2003 au Tribunal International de La Haye, accusé de crimes de guerre et de génocides. Šešelj est le fondateur et toujours Président du très puissant et très nationaliste Parti Radical Serbe (SRS). De sa cellule, il continue de donner les lignes directrices de son parti.

 

En Serbie, c’est Tomislav Nikolić qui dirige le parti et qui le mène aux élections. Enfin, jusqu’à la semaine dernière. Le Parlement s’apprêtait à voter le Pacte de Stabilisation avec l’Union Européenne, au sein duquel Nikolić et son SRS avaient obtenu les amendements qu’ils réclamaient. Coup de théâtre : 15 minutes avant le vote, Šešelj fait parvenir une lettre à ses députés et leur enjoint de voter contre le Pacte. Nikolić, furieux et humilié, quitte séance tenante la direction du parti, emportant avec lui une bonne partie des députés dans une scission suicidaire pour le SRS. Le SRS ne vote pas, le Pacte passe. Nikolić attend quelques jours puis annonce solennellement qu’il quitte le SRS et fonde un nouveau parti. Son analyse de ce qui s’est passé me permet d’illustrer mon propos : « Šešelj ne comprend plus ce qui se passe en Serbie, il est depuis trop longtemps à La Haye. »

 

Je pense que c’est exact et que Šešelj, confronté à ce qui se passe aujourd’hui en Serbie, comprenant les forces qui dominent la scène politique, aurait signé ce Pacte. C’est son éloignement qui distord sa perception de la situation réelle. Il est victime d’une grave illusion sur son propre pays, illusion qui le pousse dans les derniers retranchements d’un jusqu’au-boutisme haineux. Fidèle à quelques principes essentiels, la réalité n’a sur lui aucune prise et plus il vit loin de chez lui, plus il idéalise cet espace, et moins il le comprend. C’est un exemple archétypique du complexe de la diaspora, cette nostalgie rapportée à l’espace.

 

Car si Šešelj est serbe, et que beaucoup de Serbes souffrent de ce syndrome, ils ne sont évidemment pas les seuls. Ils rejoignent tous ceux qui ont dû quitter une patrie qui souffre, et pas toujours de leur plein gré. On a souvent collé ce terme de diasporiques aux seuls Juifs, mais il s’applique aussi bien aux Iraniens, aux Libanais, aux Kosovars ou aux Arméniens. Fuyant des coups d’état ou des régimes autoritaires, ils ne peuvent pas rentrer chez eux, où ils devraient faire face soit à la prison, soit à la pauvreté. Ils en développent, de l’étranger où ils ont un sort plus heureux, une profonde culpabilité en pensant à leur patrie qui souffre, ainsi qu’une immense frustration de n’y rien pouvoir faire. Ces sentiments violents se traduisent souvent par un irrédentisme et un manque d'humilité exaspérants. Les Israéliens sont bien plus pacifiques et ouverts aux compromis que les Juifs new yorkais, et les Serbes de Serbie sont aujourd’hui plus atlantistes que ceux de Zurich ou de Chicago.

 

Evidemment, le concept de diaspora suisse n’existe pas. On quitte toujours la Suisse de son plein gré, et on y laisse derrière soi une qualité de vie bien souvent supérieure à celle que l’on trouvera ailleurs. Alors, pourquoi la quitter ? Et comment qualifier ce million de Suisses qui vivent à l’étranger ?

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07/09/2008

Le Monde Diplomatique et l'école vaudoise

Vendredi soir, nous étions invités à dîner. Pour veiller au sommeil du petit, une charmante voisine de 16 ans vient bûcher dans notre salon ses leçons de rentrée au gymnase cantonal du coin. Tandis que mon épouse finit de se poudrer, je discute avec l’étudiante qui me montre ses manuels scolaires. Je saisis celui de géographie et feuillette l’ouvrage, puissamment rébarbatif, n’y trouvant que du texte et des schémas ennuyeux, tout cela photocopié en noir et blanc, et recto uniquement. Et je tombe en arrêt sur la page 2, le texte d’introduction de ce manuel d’instruction publique cantonale : un éditorial du Monde Diplomatique signé, évidemment, Ignacio Ramonet.

 

L’édito en question s’intitule L’an 2000­. Même en considérant qu’un journaliste ait sa place dans un manuel de géographie de première année du gymnase, où il est encore essentiellement question de lave et de tectonique, on peut froncer les sourcils devant un tel choix de texte. Car depuis l’an 2000, deux ou trois événements ont rendu obsolètes les vues de quiconque ignorait encore tout du 11-Septembre, des guerres en Irak et en Afghanistan, du réchauffement climatique dont il n’est pas fait même mention, de la puissance économique de la Chine et de la chute économique américaine, etc, etc. Pour proposer aux élèves une vision subjective et autorisée du monde tel qu’il est actuellement, intention probable des professeurs, ce texte est donc aussi inutile qu’il est déplacé.

 

Car j’aime beaucoup Ignacio Ramonet et il ne serait pas exagéré de dire qu’il m’a appris quelque chose dans ses éditoriaux, virulents et minutieux comme des actes d’accusation. Lorsque j’étais étudiant et que le communisme était en train de boire la tasse, Ramonet représentait un état d’esprit nouveau qui, plus tard, s'est incarné sous le nom d’altermondialisme et qui a pris l’ampleur que l’on sait. Qu’on l’aime ou qu’on le déteste, on ne peut qu’être impressionné par le personnage, par sa conviction personnelle et par sa cohérence. Mais que diable Ignacio Ramonet vient-il faire dans un manuel de géographie de l’école cantonale vaudoise ?

 

La fin de l’édito explique ceci : « C’est pourquoi les citoyens multiplient les mobilisations contre les nouveaux pouvoirs, comme on l’a vu récemment [il y a donc presque dix ans] à l’occasion du sommet de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) à Seattle. Ils restent convaincus que, au fond, le but de la mondialisation, en ce début de millénaire, c’est la destruction du collectif, l’appropriation par le marché et le privé des sphères publique et sociale. Et sont décidés à s’y opposer. » Que répondra le professeur à qui un élève aurait l’idée de demander pourquoi ce même diable absolu d’OMC a choisi de s’établir, tout comme le marchand d’armes Northrop Grumman, à Genève, en Suisse ? Je repense à ces profs de lycées parisiens qui envoyaient année après année leurs élèves se faire trucider dans le maquis.

 

Quelqu’un que j’aime me disait l’autre jour : « Le capitalisme, c’est aussi naturel que la vie, ça coule de source. » Voilà effacées en une phrase des milliers d’années d’histoire humaine et toutes les atroces batailles que les systèmes ennemis se sont livrés depuis la nuit des temps. C'est la plus puissante et la plus dangereuse victoire de toute idéologie: de faire oublier qu'elle est une idéologie pour prendre le manteau de l'évidence. Et il y a dans le choix des professeurs qui ont mis ce texte de Ramonet en exergue de leur manuel, un texte violemment communiste, cette même erreur philosophique de penser que leur point de vue est si évident qu’il en est objectif. Il est même si naturel qu’on peut, qu’on doit l’enseigner aux enfants comme s’il s’agissait d’une parole d’évangile.

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01/09/2008

The Telegraph et "l'orage catholique"

De Vevey, on voit arriver les orages longtemps avant qu’ils ne giflent les quais de leurs vagues presque marines. C’est pratique : on a tout le temps de ranger sa terrasse, de fermer ses fenêtres et de se mettre à l’abri, tandis que s’avance le rideau gris-jaune et opaque de la tempête. Il arrive parfois que cette tempête, soudain, change de cap, rase les Alpes françaises et valaisannes, traverse le Chablais vers Aigle pour aller se perdre à Fribourg. On appelle cela un orage catholique : de Savoie en Valais puis vers Fribourg, terres catholiques, il évite les vaudois protestants. Et c’est assez frustrant. Or, je suis en train de me demander si la crise qui nous menace depuis plus d’un an n’est précisément pas un orage catholique.

 

A Londres où je travaillais en automne 2006, il y a presque deux ans, les premières mauvaises nouvelles commençaient de tomber. C’était le début de la crise des subprimes, annoncée par des gestionnaires de hedge funds et de private equity. Rapidement, aux Etats-Unis, les effets de cette crise furent catastrophiques. Des millions de foyers forcés de rendre leurs maisons, des faillites en cascades, des pertes d’emploi par centaines de milliers, des pertes bancaires par dizaines de milliards, le tableau avait tout pour convaincre. En Angleterre, jusqu’en juillet 2007, on osait parfois être un tout petit peu optimiste, jusqu’au jour où Northern Rock, un des plus gros prêteurs immobiliers, menaça de couler avant de se faire sauver in extremis par le gouvernement. Mais la charge était sonnée, la crise allait faire mal.

 

Et elle a fait mal, en effet. Rien qu’à Londres, le prix de l’immobilier continue de s’effondrer, la livre a perdu plus de 10% de sa valeur, et des milliers d’emplois de la City sont partis en fumée. Les plus avisés se sont exilés vers Dubaï et Shanghai, les autres attendent la guillotine. Les banques les plus solides annonçaient des pertes abyssales : Citigroup, Merryl Lynch, Morgan Stanley, Bear Sterns, tout le monde écopait. Et puis début 2008, c’était le début de la dégringolade de l’UBS et, dans une moindre mesure, du Crédit Suisse. La crise se rapprochait dangereusement de nos rivages, les nuages se faisaient menaçants. Le mot crise apparaissait de plus en plus souvent dans les discussions et dans la presse. Les mots les plus alarmants cités par des autorités, les statistiques les plus épouvantables, tout nous murmurait que le monde était en train de s’écrouler. Typique de cette oraison funèbre annoncée, un article récent du Telegraph s’intitule : « Le pire de la crise financière est encore à venir, prédit Ken Rogoff, ancien chef économiste du FMI. » L’homme y détaille son prophétisme à la Cassandre : « Nous n’allons pas seulement voir des banques de taille moyenne couler dans les prochains mois, nous allons voir un mastodonte, nous allons voir un truc énorme, une des grosses banques d’investissements ou une des grosses banques. »

 

Je veux bien te croire, Ken. Mon problème, c’est que j’entends des Kens partout depuis bientôt deux ans et que je ne vois toujours rien arriver. Ou plus exactement, j’ai l’impression que cette crise n’est, et ne reste que financière. Pas encore économique. C’est le monde financier qui est touché, les banques, les investisseurs, les prêteurs, du coup Londres et New York, dont c’est l’activité première, en prennent pour leurs grades. Mais dans le reste du monde, et en Suisse en particulier, les hausses du chômage, les faillites en masse, en un mot la récession, tout cela peine à se concrétiser. On commence bien à dire, en France, que les résultats du troisième trimestre risquent de nous annoncer la récession. On annonce aussi des chiffres pénibles sur l’immobilier et la consommation. Pourtant, tout cela manque curieusement de soudaineté, d’évidence immédiate et les alarmes qui résonnent depuis tant de mois sonnent un peu faux. Car le propre des crises, c’est que personne ne les prévoit. Peut-être me mordrai-je les doigts de cet optimisme relatif dans quelques semaines, tandis que je ferai la queue à la soupe populaire. En attendant, je miserai sur un orage catholique et je resterai sur mon balcon.

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24/08/2008

Vanity Fair et l'immeuble à 2 milliards

Hier soir, j’ai revu Barry Lyndon de Stanley Kubrick. Chaque fois que je le revois, et c’est assez fréquent, j’y découvre d’autres raisons de penser que c’est peut-être le meilleur film qu’on ait jamais réalisé à propos du XVIIIe siècle européen. Kubrick insiste avec une précision et une lenteur maladives sur ces visages poudrés et mouchés, ces perruques si hautes qu’on se demande si la poudre blanche, au sommet, n’est pas de la neige, ces soies et ces satins brodés d’or. En voyant la sublime Marisa Berenson s’avancer sous le silence d’un clair de lune, au son de l’opus 100 de Schubert, dans un appareil extravagant, cette évidence m’a frappé : comme il semble naturel aujourd’hui que cette société dispendieuse, endettée et délicate se soit noyée dans des torrents de sang, en 1789.

 

Je ne suis pas devin, et loin de moi le péché de croire que l’histoire peut se répéter de la même façon. Il y a cependant dans le numéro de ce mois de Vanity Fair un article qui, selon la façon dont on le lit, donne froid dans le dos. La couverture de ce numéro est ornée d’un portrait de Carla, pas la petite blonde furieuse, la grande brune vaporeuse. L’article qui lui est consacré est une bonne introduction au sujet de ce jour, avec des photos d’elle en robe rouge moulante, posant sur le toit de l’Elysée comme Kate Winslet sur la proue du Titanic. Puis vient l’histoire des frères Zeckendorf et de leur immeuble, le 15 Central Park West, surnommé le « fifteen ». Constitué de 201 appartements, dominant Central Park de ses façades couvertes de calcaire gris, l’immeuble reproduit le langage architectural new-yorkais d’avant-guerre. Cette élégance sobre tranche avec le délire de verre et d’acier qu’on avait vu récemment se développer à Manhattan. Mais comme le dit l’architecte : « Rien ne plaît plus aux riches que quelque chose de neuf qui n’ait pas l’air trop neuf. »

 

Cette absence d’audace a été payante. La totalité des appartements ont trouvé preneur avant que l’immeuble soit terminé, faisant de celui-ci le plus gros succès de l’immobilier mondial avec un total de ventes de 2 milliards de dollars. Donc un prix moyen de 10 millions par appartement. En plein milieu d’une des crises immobilières les plus graves de l’histoire. Et qui a acheté les appartements les plus chers, les penthouse à 40 millions de dollars l’unité, les terrasses sur le toit et les piscines couvertes ? On trouve, dans le tas, Sandy Weill, le PDG de Citigroup, une banque qui a perdu plus de 40 milliards de dollars et 9'000 employés dans la crise. On y trouve aussi son copain Lloyd Blankfein, le PDG de Goldman Sachs, une banque d’investissement qui, par spéculation, a engrangé quelques 4 milliards de dollars grâce à cette même crise. (Mais certains analystes doutent de la réalité comptable de ces gains qui seraient en réalité des pertes.)

 

Et je revois cette scène de Barry Lyndon où le prince de Tübingen, emperruqué et poudré comme il se doit, perd 15'000 fredericks d’or à la table de jeu, puis déclare qu’il ne peut, ou ne veut payer ladite somme. Le lendemain matin, son créditeur, ami de Barry Lyndon, est expulsé du royaume sur intervention du roi en personne. Car comme tant de nobles de cette époque, tout ce que ce prince possède, c’est son titre, sa situation et les dettes abyssales que les deux premiers lui permettent d’ignorer.

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18/08/2008

Libération et BHL

 

Il y a deux jours, mon fils a reçu un nouveau jouet. Il a un an, de grosses joues et des yeux rieurs. Dès que je le lui ai mis dans les mains, il s’est jeté avec passion sur cet assortiment de cubes de bois aux couleurs vives en poussant des petits grognements satisfaits. Pendant une heure au moins, absorbé et bavant, je l’ai regardé tout entier au bonheur d’avoir autre chose à faire qu’à empiler ses habituels cercles de plastic, auxquels il est d’ailleurs vite revenu avec un plaisir renouvelé.

 

La métaphore est grossière et pourtant exacte: Bernard-Henri Lévy a un nouveau jouet et il bave dessus avec bonheur depuis quelques jours. Incapable de se distinguer sur le conflit irakien, le pauvre homme avait dû se replier des sujets domestiques, à regret, on le sentait bien. Car le BHL ne se déguste que dans la fougue d’une crise aigue, internationale et désespérée. La Bosnie sous les bombes, le Rwanda et ses machettes, l’Amérique de Bush, tout était épuisé et l’avenir lui semblait bien morne, avec sa fortune d’héritier, sa femme chanteuse, sa fille pleureuse, sa chemise blanche et ses sourcils froncés. Et puis soudain, Saakachvili, le président géorgien, est tombé du ciel pour lui offrir le conflit rêvé : un face-à-face avec la Russie de Poutine sur la question ossète. Comme dans un film de Sergio Leone, gros plan sur les yeux de BHL, silence, vent sur la plaine aride, une voix qui siffle un air entêtant, et tout d’un coup, le philosophe de carnaval dégaine sa plume et sort un édito fracassant : « SOS Géorgie ? SOS Europe ! »

 

Cosigné avec son copain Glucksmann, voilà un papier d’une touchante vigueur prépubère désordonnée, de celle qu’on tolère de la part d’adolescents costauds mais mentalement limités. La malhonnêteté et la cuistrerie intellectuelles sont telles qu’elles se passeraient de commentaires, mais passons-les un peu en revue, pour le plaisir. Je cite les morceaux les plus juteux, avec cette ouverture proprement zolienne : « N’allez pas croire à une affaire simplement locale : il s’agit probablement du tournant le plus décisif de l’histoire européenne depuis la chute du mur de Berlin. » Et les trois ans de guerre civile en Bosnie sur laquelle le même BHL a cru bon de commettre films et livres, et même de créer un parti politique ? Allons donc, un échauffement sans importance à côté de ce qui se passe en Ossétie. Et puis ce subtil « probablement », très publicité Carlsberg. Passons au plat de résistance qui arrive tout brûlant sur la table avec cette question : « Qui a tiré, cette semaine, le premier ? » Et la réponse tombe, lapidaire, sans appel : « La question est obsolète. » Hélas, sur ces apparentes bonnes résolutions, BHL déclare quelques lignes plus bas : « Commençons donc par énoncer qui est l’agresseur : la Russie de Poutine et de Medvedev. » Et hop, sous le tapis, l’opération géorgienne foireuse.

 

S’ensuit un morceau de bravoure historique, que je ne peux m’empêcher de citer in extenso : « Si nous laissons les tanks et les bombardiers casser la Géorgie, nous signifions à tous les voisins proches et moins proches de la Grande Russie que nous ne les défendrons jamais, que nos promesses sont des chiffons de papier, nos bons sentiments du vent et qu’ils n’ont rien à attendre de nous. » En Pologne et en Tchécoslovaquie en 39, à Budapest en 56 et à Prague en 68, à Sarajevo, à Srebrenica, à Mostar et à Knin de 91 à 95, à Grozni depuis plus de dix ans, l’Europe a démontré, patiemment, avec une évidence aveuglante en se faisant parfaitement comprendre des pays en question, qu’elle laisserait toujours faire les tanks et les bombardiers. Mais elle permet, elle demande à BHL de s’indigner en mettant un petit « si » en début de phrase pour suspendre, pendant quelques secondes, le cours sanglant de son Histoire.

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11/08/2008

Vogue et Kate Moss

En revenant de Londres, je croyais avoir eu ma dose de célébrités. Pendant des mois, tous les jours, les journaux me rapportaient sur plusieurs pages les changements de coupe de cheveux de Victoria Beckham alias Posh, les sorties de taxis de Sienna Miller où l’on voyait apparaître sa petite culotte, ou l’absence d’icelle, et le défilés de petites copines de Hugh Grant ou de Jude Law. Mais nulle ne surpassait en tonnage de papier et d’encre la petite Kate Moss, 34 ans, native du quartier populaire de Croydon. On parle sans cesse de son nez, soit en raison du flair dont elle fait preuve pour définir la mode, soit en raison des quantités industrielles de cocaïne qui transitent par ce gracieux organe. Kate fait partie de la race de mannequins qu’on appelle supermodel. Ce terme a été précisément défini par un des plus beaux spécimens de cette caste, Linda Evangelista, qui déclara un jour : « A moins de 10'000 dollars, je ne me lève pas. » 

 

Naïvement, je pensais donc que la Katemania allait se tasser, que Rupert Murdoch allait vite trouver une autre nourriture pour le monstre qu’il doit satisfaire tous les jours en bourrant le métro avec du papier imprimé, du sol au plafond. Mais en ouvrant Vogue, affalé sur le sofa de cette maison de vacances hollandaise, j’ai vite compris que nous allons tous bouffer du Kate Moss jusqu’à l’indigestion pendant des années encore. Non seulement Kate Moss fait la couverture de cette édition US, mais on s’épanche sur elle, sur son passé et sur son avenir dans un article qui fleure bon la Corée du Nord. Tout ce qu’elle fait, dit, met, mange, boit, fume, ou sniffe, tout cela est absolument et résolument extraordinaire.

 

C’est son amie Stella McCartney, fille de Paul et designer très en vogue, qui lui aurait récemment ouvert les yeux sur son avenir en lui conseillant ceci : « Tu dois absolument créer un parfum à ton nom ; à partir de là, tu auras ta marque. » Un petit rail et c’est parti, et voilà le parfum très subtilement baptisé Kate, son premier succès planétaire. S’ensuit une collaboration très remarquée avec Sir Philip Green. Sir Philip est le propriétaire de la chaîne de magasins Top Shop, sorte de H&M anglais, et de plein d’autres marques qui en ont fait le très officiel Roi d’Oxford Street, la plus importante rue marchande de Londres. Pour les bienheureux qui l’ignorent, Oxford Street est un autre nom pour l’Enfer. Sur deux bons kilomètres au centre de la ville, c’est un énorme magasin d’habits pas chers après l’autre, regorgeant de jeunes filles prépubères qui se jettent en hululant sur des piles de jeans fabriqués en Chine, puis se jettent dans le magasin suivant pour y faire exactement la même chose, et ceci sept jours sur sept, qu’il pleuve ou qu’il vente, c'est-à-dire tout le temps. Et voilà Kate Moss, déjà en une de tous les magazines depuis des années, qui créait une collection pour Top Shop. Le résultat fut épique : des centaines de jeunes filles qui campaient toute la nuit devant les magasins Top Shop de Londres pour avoir accès, dès huit heures du matin, aux premiers articles de la ligne Kate Moss.

 

En point d’orgue de ce délire collectif, j’ai appris dans Vogue que nous devrons tous prochainement nous raser la tête, enfiler des toges et nous rendre en file indienne au British Museum. Nous devrons nous y prosterner devant Siren, la dernière création du sculpteur Marc Quinn, par ailleurs bon copain de Kate Moss. Il s’agit d’un moulage en or massif de Kate en pose de yoga. Plus littéralement proche de l’épisode biblique du veau d’or, je n’avais encore jamais vu. Et si encore ça n’était qu’une exception, mais le Victoria and Albert Museum résonnait l’année dernière des foules venues admirer une exposition sur les tenues de concert de Kylie Minogue. Une autre exposition, à la National Portrait Gallery, faisait figurer là encore un portrait noir et blanc de Kate Moss sur son affiche collée dans toutes les stations de métro. On peut trouver Kate Moss très jolie, c’est d’ailleurs mon cas, parfois même émouvante dans sa beauté urbaine et contemporaine. Mais comment diable en est-on venu à dresser de tels autels, dans de tels endroits, pour de telles personnes ?

 

Qualifier tout cela de vulgaire est inutile, et probablement faux. Kate Moss et le culte qui l’entoure personnifient la culture populaire de masse et cela n’est ni nouveau, ni même choquant. C’est plutôt l’écart grandissant entre une certaine culture d’élite et la culture dominante de masse, cette culture Kate Moss, qui me rend perplexe. On a l’impression que ces deux mondes, comme dans des époques prérévolutionnaires, évoluent sur des planètes de plus en plus étrangères l’une à l’autre, parfois même ouvertement hostiles. C’est cette distance qui les rend l’une et l’autre caricaturales, l’une dans sa sophistication hermétique, l’autre adorant ses idoles en or.

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27/07/2008

La Croix et l'artiste contemporain

Au volant de ma voiture, je fais partie de cette classe d’étranges individus que vous avez peut-être déjà vu s’énerver tout seuls. On les voit hurler et gesticuler mais on ne les entend pas, et leur colère revêt alors un aspect pathétique presque poignant. Ce soir, j’avais une excuse. J’écoutais une interview à la radio, celui d’un homme qui m’était jusqu’alors inconnu et qui hélas ne l’est plus. Il s’appelle Wajdi Mouawad, est metteur en scène, libanais et il est l’un des chouchous des grandes scènes parisiennes, avignonnaises et québécoises. Comme je n’ai jamais rien vu ni lu de lui, je m’en tiendrai à son propos et à ce que j’ai ensuite glané dans La Croix, fidèle à l’une de mes très nombreuses devises – connais ton ennemi.

 

Je conduisais paisiblement ma petite famille dans la chaleur orageuse de cette fin d’après-midi lorsque la voix de Mouawad est apparue sur les ondes. Il disait ceci : « Dans mon art, la notion de vocifération est essentielle. » Là, déjà, j’ai tiqué, et ma femme commençait à me couver d’un œil inquiet. Ensuite, le bonhomme s’est mis à expliquer pourquoi il faisait du théâtre. En gros, si j’ai bien tout compris, Mouawad a réalisé que le monde réel n’était pas tel qu’il l’avait ressenti avant l’âge de cinq ans. Cette réalisation a été un choc déchirant, et il appelle pièce de théâtre chacune de ses tentatives de remettre ensemble les morceaux de monde imaginaire. Profondément abattu par ces propos, je soupirais très bruyamment. Mais tous mes efforts de modération, aussi sincères soient-ils, ont volé en éclats lorsque Mouawad a déclaré : « Tout acteur doit être névrosé. » C’est à ce moment que j’ai crié, ce qui ferait probablement de moi un excellent acteur selon les critères précités. La coupe était pleine, j’en avais trop entendu et l’index de ma femme est venu me soulager en éteignant la radio.

 

De son débit savamment dosé d’hésitation et d’enthousiasme, le metteur en scène était parvenu à brosser le portrait d’une des formes courantes du théâtre contemporain, éprouvante expérience thérapeutique dont le metteur en scène est à la fois le cobaye extatique et l’organisateur. Posture qui n’est pas l’apanage que du théâtre, mais que Mouawad précise encore dans La Croix : « Quel artiste suis-je ? » A quoi il avait lui-même offert des esquisses de réponses à la radio par cette réflexion : « J’en ai rien foutre de la forme, j’en ai rien à foutre du fond. » Devant le vide conceptuel proprement sidéral qu’il ouvrait lui-même sous ses pieds, l’homme pris de vertige était revenu sur la terre ferme d’une pirouette : « Ouais, enfin, quand je dis que j’en ai rien à foutre, c’est pas vrai. »

 

On devrait rire de ces propos, ne pas en tenir rigueur à leur auteur. Ce qui m’inquiète, me confond et finit par me faire crier dans ma voiture, c’est plutôt ce que ces propos n’évoquent absolument jamais : le monde qui nous entoure. Soucieux de la taille, de la profondeur et de la santé de leur nombril, un nombre conséquent d’artistes contemporains – toutes disciplines confondues, mais c’est un truisme – semblent avoir perdu tout intérêt pour la réflexion civilisationnelle. Comme si, épouvantés par la complexité sans cesse croissante du monde, ces artistes, avec un réflexe de banquier suisse, se repliaient sur l’unique valeur sûre et acceptablement instable à leur disposition : eux-mêmes. L’art, non plus comme miroir du monde, mais comme atelier protégé.

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21/07/2008

El Pais et le prisonnier palestinien

Depuis quelques mois, j’avais envie d’évoquer Israël et la question palestinienne. Mais chaque fois que l’occasion s’en présentait un autre sujet m’absorbait et me faisait repousser mon pensum. Et puis les articles concernant Israël sont si nombreux, si touffus, si virulents qu’il m’est difficile, pour ne pas dire impossible, d’apporter à ce vieux débat autre chose qu’un « ben moi, je pense que ». Voilà que cet après-midi, au retour d’un long week-end à la campagne, je me promène sur le site du grand quotidien espagnol El Pais avec l’idée de m’attaquer au portrait de la jeune ministre espagnole de la Défense. Et sur la page principale, je tombe sur cette vidéo d’un soldat israélien qui tire à bout portant sur un homme aux mains liées et aux yeux bandés.

 

Il se trouve que l’homme n’a pas été abattu mais « seulement » touché par une balle en caoutchouc dans la jambe, qu’il est blessé mais pas mort. Un rapide parcours des médias internationaux me fait comprendre que la nouvelle ne s’est pas encore répandue. Je me retrouve donc seul avec ces images incompréhensibles et choquantes. Comme toujours, les images portent en elle ces paquets d’émotions et d’informations entremêlées qui les rendent si lourdes à digérer. Une fois mise sur le papier, cette réalité est beaucoup plus facile à décrire que de regarder sur un écran, une fois, cinq fois, vingt fois, ces images floues et pourtant si précises.  D’un côté les uniformes, les armes, les casques et le blindé, et de l’autre le jeune homme aux cheveux bouclés, le bandeau, les menottes, et enfin le coup de fusil : une mise en scène mythologique et accablante.

 

Ces quelques secondes vont, comme d’habitude, avoir plus d’effet que des mois de négociations. C’est comme une assiette de bouillon à la surface duquel les bulles de graisse naviguent paresseusement côte à côte, et où tombe une goutte de détergent : en une fraction de seconde, toute la graisse se fait expulser sur les bords de l’assiette. Ainsi, juste après l’échange de prisonniers de la semaine dernière et les jolies images du 14-Juillet, on est reparti pour un Hamas vociférant, un Fatah outragé, un gouvernement israélien protestant, Washington sur les dents, pendant que Sarkozy voit s’envoler son rêve de sauveur de la paix. Ces images servent-elles à quelque chose ? Font-elles, comme on dit, « avancer la compréhension » des problèmes auxquels les population, là-bas, doivent faire face tous les jours ?

 

J’en doute un peu, ne faisant pas vraiment confiance à mes propres émotions devant le spectacle d’une institution, et de tout un état, dévoyés, humiliés par cet acte impardonnable. Comme beaucoup, je voudrais en savoir plus, sur ces soldats, sur les circonstances de ce drame, sur la vie de ce Palestinien. Mais ça ne sera certainement pas le cas. Demain un autre drame, une autre guerre, un autre tsunami viendront me choquer ou me désoler, sans me laisser le temps d’ingurgiter seulement toute l’information qu’ils contiennent. J’aurais vu quelque chose, et l’ayant vu, je croirai le savoir. En réalité, j’en sais probablement un peu moins ce soir que ce matin. Parce que je suis plus confus maintenant que je ne l’étais avant d’avoir vu ces images qui, au fond, ne m’apprennent absolument rien de nouveau sur un conflit qui n’en finit pas de ne pas finir.

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13/07/2008

The Economist et l'UBS

Pour fuir ce dimanche pluvieux, je suis allé voir les Maîtres italiens à la Fondation de l’Hermitage. Le parc planté d’arbres centenaires, qui font à eux seuls tout le charme de l’endroit, nous offrait, sous cette pluie diluvienne, une vision d’octobre. En pénétrant dans le petit salon bleu du premier étage, seul vestige formolé de la demeure telle qu’y vivaient autrefois ses propriétaires, j’ai été un peu déçu qu’on ne m’offre pas une tasse de thé de jasmin et une part de plum-cake. Ces propriétaires, les Bugnion, étaient des banquiers privés fort respectés. Aujourd’hui la maison appartient à des pharmaciens, les Sandoz. On se passait donc tout cela entre Helvètes de tradition, presque en famille, chacun jouissant dans sa branche d’une réputation que lui enviait toute l’Europe. Maintenant, pour la pharmacie, je ne sais pas. Mais en tout cas, pour ce qui est de la banque, les jours prudents et raisonnablement confortables du petit salon bleu semblent bien lointains.

Car L’UBS, et la banque Suisse d’une manière générale, sont en train de traverser une crise à côté de laquelle l’affaire Swissair ferait presque figure de roman à l’eau de rose. C’est du Hitchcock, sans les blondes sulfureuses. Depuis plusieurs mois, en lisant la presse spécialisée, on sentait bien que les choses ne tournaient pas rond. Un des malheurs tient précisément au fait que seule la presse spécialisée en parlait, alors qu’il s’agit d’un phénomène qui concerne les Suisses au premier degré, bien plus que les procédures de naturalisation ou les musées idiots au bord du lac. Désormais on voit les noms de Birkenfeld, Liechti et Ospel en grosses lettres à la une des jetables. Pour attirer l’attention de la presse généralisée, l’UBS a quand même dû perdre plus de 40 milliards de dollars et violer – apparemment – une quantité étourdissante de régulations, de lois et d’accords internationaux. Avant de parler de l’UBS en propre, il est important de rappeler un fait essentiel : la guerre en Irak est en train de coûter des sommes comprises entre 10%, au mieux, à 20%, au pire, du budget américain. Le souci qu’a le fisc américain de mettre un terme à l’évasion fiscale sous toutes ses formes doit par conséquent se comprendre qu’à la lumière de cette mathématique.

Petit retour sur image, grâce notamment à un excellent article de fond de l’Economist. Lorsque les USA ont dérégulé le milieu bancaire dans les années 90, l’UBS et le CS se sont senti pousser des ailes à l’idée d’avoir enfin accès au plus grand marché du monde. Le ticket d’entrée fut assez cher puisque l’UBS a racheté pour 11,8 milliards de dollars l’énorme Paine Webber, leader du wealth management avec 865 milliards de dollars sous gestion. En devenant UBS-Paine Webber, la banque pénétrait enfin le marché américain et les Suisses plastronnaient à Wall Street. Cet échange de bons procédés ne s’arrêtait évidemment pas là. Pour pouvoir vraiment travailler sur sol américain, l’UBS, mais aussi le Crédit Suisse lorsqu’ils rachetèrent First Boston, ont signé avec le fisc américain un accord selon lequel ce dernier pourrait, en contradiction absolue avec les fondements de la tradition bancaire helvétique, exiger les données des clients soupçonnés d’évasion fiscale. A l’époque, l’UBS s’était dit que la chose était risquée mais que le gain potentiel – le marché américain tout entier – dépassait de loin la perte inévitable de clients dépités par ces pratiques. Donc plus de secret bancaire pour l’UBS. Chassez le naturel…

Comme un malheur ne vient jamais seul, en pénétrant sur le marché américain, l’UBS a également été aspirée dans l’hystérie spéculative généralisée. En dérégulant gaiement les marchés financiers, les législateurs ont laissé la bride sur le cou à des économistes de génie qui ont créé des outils financiers d’une complexité telle que même les autorités bancaires centrales ne les comprennent plus. En particulier, la titrisation de la dette, c’est-à-dire la spéculation sur la dette sur le marché des capitaux, a atteint des délires de perfectionnement et de sophistication. Parmi ces outils, la spéculation sur des dettes immobilières « pourries », j’ai parlé des subprime. Et les gestionnaires de l’UBS ont été, comme les autres, grisés par les rendements faramineux enregistrés sur ces placements totalement hasardeux, extrêmement risqués et dont les fondamentaux auraient fait crier au scandale un ex-propriétaire de la Fondation de l’Hermitage.

Nous devons maintenant attendre les résultats de l’enquête sur Birkenfeld pour savoir si les pratiques de l’UBS ont été criminelles et à combien s’élèvera la facture finale : revente de Paine Webber ? Exclusion du marché américain ? Rachat par HSBC ? Les paris sont ouverts. Que le fisc américain fasse preuve d’une coupable duplicité en attaquant l’UBS lorsque celle-ci est à terre, voilà qui est indéniable. Il est également indéniable que toute cette affaire dissimule, derrière des procès et des protestations outrées, une compétition à mort entre les places financières et les géants qui les occupent. Mais que l’UBS, après avoir signé des accords tellement contraires à ses propres valeurs et à sa tradition, se plaigne aujourd’hui du traitement qui lui est réservé, témoigne soit de naïveté, soit d’inconscience grave. Pour résumer cette affaire on pourra faire usage de la fable de la grenouille et du bœuf, ou du mythe de Faust, pourtant, jusqu’à ce soir, l’histoire de l’UBS aux Etats-Unis fait plus penser à un gag de ouin-ouin.

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10/07/2008

Macleans et la guerre en Irak

La nouvelle a fait beaucoup, beaucoup moins de bruit que la victoire espagnole en football. En vérité, pas un seul média continental européen n’en parle, et pour cause : il semble que la guerre en Irak est en train d’être gagnée. Pour les éditorialistes du Monde, de la NZZ ou d’El Pais, la chose est difficile à accepter. Pourtant, dans un article très long, constellé de chiffres et de commentaires informés, le magazine canadien Macleans détaille les faits d’une façon pleine de précautions, mais néanmoins convaincante. D’autres articles, dans le Times, dans le New York Times ou sur CNN.com, donc les médias des pays engagés se relaient pour donner corps aux événements.

Petite précision : cette guerre est déjà perdue. En effet, les Alliés ont perdu cette guerre du moment où elle a coûté jusqu’à aujourd’hui des centaines de milliers de vies civiles et militaires, qu’elle a grevé le budget américain à hauteur de centaines ou même milliers de milliards de dollars, qu’elle a profondément aliéné l’opinion mondiale contre les Etats-Unis et qu’elle n’a pas du tout, pour le moment, atteint les buts que l’administration Bush lui avait fixés : destruction des armes de destruction massive de Saddam, stabilisation du Moyen-Orient par la création d’une démocratie fonctionnelle et laïque en Irak. C’est par conséquent une lourde défaite stratégique.

L’Irak est devenu pour les Américains un symbole pour tout ce qui ne va pas. C’est ainsi que la position d’Obama, qui avait voté contre la guerre en 2003 et promet le retrait des troupes en cas de victoire, a gagné la faveur d’une partie grandissante de l’électorat. En gros, il était l’homme juste qui rendrait l’honneur à son pays en l’aidant à sortir de cet infâme bourbier. McCain, soldat de carrière et profondément engagé pour la poursuite de la guerre, devait bien choisir ses mots pour justifier sa position devant un électorat las et déconfit.

Mais voilà, après plus de trois ans de violence ininterrompue et de désespoir, les bonnes nouvelles commencent à pleuvoir : en mai 2007, l’armée US a compté 121 morts ; en mai 2008, 19, c’est-à-dire le chiffre le plus bas depuis le début 2004. Le nombre d’attentats suicides ne cesse de baisser. Les dollars du pétrole commencent, grâce à l’embellie actuelle sur ce marché, à remplir les caisses de l’état irakien (et probablement celles aussi de Blackwater, Halliburton et tous ces mercenaires américains, mais c’est un autre problème). Les troupes américaines et irakiennes ont repris le contrôle de Mossoul, de Bassorah, d’une partie de Sadr City et la violence a diminué par endroits de plus de 85%. Ainsi faute de victoire stratégique, il semble que la victoire tactique, au moins, commence à se dessiner.

Obama se retrouve aujourd’hui dans une situation très critique et parallèle à celle de Bush il y a quatre ans : toute sa stratégie se fondait sur la défaite de la guerre ; en cas de victoire, même partielle, il n’a aucun plan. Mieux, une défaite lui est nécessaire puisqu’elle signifie également la défaite de l’administration Bush en général. McCain avait adopté une toute autre stratégie, plus conventionnelle mais beaucoup plus risquée : il veut que les troupes restent, cent ans, mille ans s’il le faut. Pour un ancien prisonnier des Vietcongs, la chose est une affaire d’honneur, de patrie, toutes ces choses intangibles que nous avons presque complètement oubliées de ce côté-ci de l’Altantique. En d’autres mots, McCain avait fondé sa stratégie sur une victoire américaine. Si cette victoire se confirme, il sera seul à en tirer profit.

En 1992, Bush senior paradait sa victoire en Irak lors de la campagne présidentielle. Face à lui, Clinton lui avait fait cette réponse désormais célèbre : « C’est l’économie, crétin ! » En effet, la première guerre du Golfe terminée avec succès, les Américains étaient beaucoup plus inquiets pour leur économie qui commençait à entrer en crise et les radotages de Bush tombaient complètement à plat. Aujourd’hui Obama insiste sur l’économie, à quoi McCain pourrait désormais répondre : « C’est la guerre, crétin ! » Car il y a fort à parier que les Américains, déjà très déprimés par la crise des subprimes, voient en celui qui leur offre la seule bonne nouvelle possible de l’année – une victoire qu’on nous disait impossible – celui qui sera à même de sauver également le pays sur les autres fronts auxquels il fait face. Comme en 2004, il semble que ce soit l’Irak qui, de nouveau, décide du sort de cette élection.

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30/06/2008

Le Point et Besancenot

Pour fuir le Léman assoupi dans sa canicule de bière tiède et de frite molle, avec ses enfants rouges, dégoulinants de Coca-Cola séché et de crème glacée fondue, j’ai mis le cap sur le Jura. En traversant la campagne écrasée sous le soleil d’avant l’orage, non loin de la Sarraz, les blés que je croyais balayés par le vent de juin n’étaient qu’une hallucination de ma vision trompée par la chaleur luciférienne. Au-dessus de Romainmôtier je suis allé m’asseoir sous un marronnier et respirer un peu. A mes pieds, comme une carte Michelin, mon pays tout entier dépliait ses villages et ses champs vallonnés. Non loin de là, une vaste ferme de pierre jaune, au grand toit incliné comme un béret m’a rappelé le monde de Tourgueniev. Pendant quelques instants, ivre de Celsius, je me suis imaginé vivant dans cette bâtisse séculaire comme dans un roman de Tourgueniev, paisiblement, au rythme des saisons. Recevant régulièrement une société provinciale mais colorée, me rendant chaque année à Pétersbourg pour garder vif mon carnet mondain et rafraîchir ma garde-robe. Tout cela grâce aux travaux éreintants de mes métayers, épuisés, maugréant et craignant Dieu.

 

Il y a fort à parier qu’Olivier Besancenot, lorsqu’il distribue son courrier en banlieue parisienne, ne rêve pas à Tourgueniev, encore moins à renouveler sa garde-robe à Pétersbourg. C’est l’une des quelques distinctions qui existent entre lui et moi. A quoi rêve-t-il ? Ah, voilà une question intéressante. Car il rêve, c’est certain. Mais à la différence du monde à jamais enfoui de Tourgueniev, ce dont je ne me consolerai jamais, les rêves d’Olivier Besancenot ont un brillant avenir. Mieux, à observer ce facteur au destin irrésistible, on serait presque tenté de dire que ses rêves sont l’avenir. A tout juste 34 ans, il est paraît-il le leader de gauche le plus apprécié des Français. Aux dernières présidentielles, les 1,5 millions d’électeurs qui ont mis son nom dans l’urne sont tombés sous le charme de ce qui, à mes yeux, a été de loin la meilleure campagne de candidature. En quelques années, il a rendu caduques, presque risibles, la quasi-totalité de ses concurrents.

 

Loin des rhétoriques brillantes mais (volontairement ?) suicidaires de Le Pen auquel tout le monde veut désormais le comparer, Besancenot sait manier une langue simple, sans effet de manche, mais toujours précise et en phase avec l’opinion. Ainsi, pour trancher avec le nom trop pesant de Ligue Communiste Révolutionnaire, il vient de créer le Nouveau Parti Anticapitaliste (NPA). Anti-quelque chose ? s’étrangle-t-on à première lecture. Mais vient la seconde lecture, puis la troisième et on comprend qu’il fait mouche. Parce que son programme, c’est son parti, et vice-versa : Nouveau, parce que jeune et tranchant avec la vieille garde qui s’accrochait à son rôle d’éternel opposant ; et Anticapitaliste parce que Besancenot comprend bien qu’altermondialiste ne veut rien dire, et qu’une frange très conséquente de l’opinion n’en peut plus des excès du libéralisme. C’est une récupération sur tous les fronts : celle des déçus du socialisme qui a commis un irréparable péché idéologique en favorisant la libéralisation des marchés ; celle des déçus de la droite qui n’offre pas son pouvoir d’achat, qui ne pourra jamais l’offrir et tout le monde le sait.

 

Une des meilleures preuves de la pertinence de Besancenot est la nervosité maladive que l’évocation de son nom crée chez les Socialistes, comme en témoigne cet article moqueur du magazine de droite Le Point. L’Infatigable Nicolas plaisante même à haute voix de voir que Besancenot fait peur aux Socialistes comme autrefois Le Pen terrifia le RPR. Outre qu’il est totalement erroné – Le Pen a toujours reculé devant le pouvoir, revendiquant son rôle de fou du roi -, ce parallèle est gravement irresponsable : en encourageant Besancenot, cette droite suffisante et aveugle nourrit son propre bourreau.  

 

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Très organisé et discipliné, vivant de son travail de postier à 80%, armé d’une soif inextinguible de pouvoir, communiquant de génie et sachant parfaitement jusqu’où on ne peut pas aller trop loin, voilà l'homme providentiel qui va ramener la gauche aux affaires. En France bien sûr, mais je ne serais pas étonné qu’il fasse des émules un peu partout en Europe. Le NPA a clairement une vocation et une ambition que d’autres aujourd’hui n’ont pas, n’osent peut-être pas avoir. En d’autres mots, si le NPA était listé à la bourse, j’achèterais sans hésiter.

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26/06/2008

L.A. Times et la fin des états

Ce soir l’Allemagne a gagné la demi-finale de l’Euro ‘08. L’Allemagne, c’est une grande nation, populeuse et puissante. La Turquie qui a perdu est elle aussi une grande nation populeuse et puissante. Dans cet affrontement sportif, on lance nos meilleures cartes sur le grand tapis vert, sous les hourras et les huées de millions de supporters, eux-mêmes citoyens de ces grandes et petites nations. D’une certaine façon, ce tournoi de football est un aboutissement de la lente et pénible construction des états nations. Après les guerres civiles du XIXe siècle, les guerres mondiales du XXe, la création de l’Europe Unie et l’avènement de la mondialisation, ces vestiges d’états nous font croire, pendant 90 minutes épuisantes, qu’ils existent encore. On fait dans le pathos ? Hélas, non.

Contrairement aux clameurs anti-UE que l’on entend souvent par ici, les états nations ne sont pas condamnés par la bureaucratie bruxelloise. Ca, c’est ce qu’on a toujours dit pour gagner des voix : « Les bureaucrates vous dirigent, l’état vous surveille, prenez garde à votre liberté. » On a entendu cette chanson à Rome sous l’Empire finissant, dans la Florence des Médicis, à Berlin en 1933, à Moscou en 1960, et ce cri résonne d’ailleurs depuis deux cents ans dans toute l’Amérique : « A bas les bureaucrates de Washington ! » Obama fait de cette attitude un de ses points forts de campagne : « Je connais suffisamment Capitol Hill pour savoir que les choses doivent y changer ! » clame-t-il volontiers. Il n’est donc pas surprenant, étant donné cette tradition des états protestants obsédés par la liberté individuelle - ce qui inclut la Suisse - que le coup de grâce donné aux états nations soit venu précisément de Washington. Ainsi le L.A. Times me raconte comment la société Blackwater se fait régulièrement attribuer des contrats, sans appels d’offres, pour des « services de sécurité » valant plusieurs dizaines de milliards de dollars par le gouvernement américain. Ce qui se cache derrière ces services n’est rien d’autre que la guerre elle-même. Le bras armé du pays le plus puissant du monde, l’expression par excellence de sa souveraineté, est par conséquent à vendre.

Comment en est-on arrivé là ? D’abord, ceci : la grande guerre menée contre la bureaucratie, sous des formes et dans des époques diverses, cette guerre est terminée et la bureaucratie a perdu. Pendant qu’on nous rabattait les oreilles avec cet unique et merveilleux slogan, « moins d’état ! », d’autres, plus malins que moi, se partageaient déjà les dépouilles de celui-ci. Cela a pris le nom technique et inodore de privatisation. On a commencé, pour ne pas faire trop peur, par les brasseries, les chocolateries, les usines de tabac. Et puis, grisé par les succès financiers, on s’est attaqué aux vaches sacrées : compagnies nationales d’aviation, de transport ferroviaire, de téléphonie, banques, instituts de crédits. Entre l’état suisse, propriétaire et gestionnaire de ses postes, trains, téléphones, banques, fabriques mécaniques diverses, et l’état suisse d’aujourd’hui, gardien de nuit assoupi sur son fauteuil en skaï pendant qu’on festoie à l’étage, on n’aurait presque pas remarqué la transition. Au nom de la guerre contre le monopole d’état, on a commencé par briser le monopole. Maintenant que c’est fait, on peut briser l’état.

Et que fait-on, lorsqu’on a brisé et le monopole et l’état ? C’est très simple, on refait exactement la même chose, mais avec trois fois moins d’employés, une illusion de concurrence, un service épouvantable et cher, et le tout sans commission sénatoriale pour venir mettre le nez dans vos comptes. En plus, vos consommateurs continuent inlassablement de bêler « moins d’état ! » Alors vous sortez votre portefeuille et vous attendez qu’on vous propose les juges et leurs tribunaux, ou les bâtiments du Parlement pour en faire un spa. Pour vous délasser, vous irez voir la finale de la coupe du monde de foot : Blackwater contre Securitas.

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16/06/2008

Le Figaro et Alexandre Adler, 3e

J’ai toujours eu un problème avec l’accent vaudois. Déjà tout enfant j’ai été sensible à ce son particulier, tout en gorge et en nez, cette langue qu’on ne parle bien qu’en la maugréant, doucement, un peu en retrait de soi-même, et je ne l’ai pas aimée. L’accent valaisan, chantant et méditerranéen, me plaisait bien plus, sans parler du marseillais ou même du jurassien, rocailleux mais expressif. L’accent vaudois a pourtant reçu avec Gilles ses lettres de noblesse et on aime chez lui cette retenue, cette absence délibérée d’importance. Moi je lui trouve, toujours et encore, une lourdeur insupportable, une lenteur, une épaisseur que je soupçonne toujours d’affectation. C’est peut-être même ceci qui m’insupporte le plus, cette pesanteur voulue, cette façon de se déclarer sans importance parce qu’on n’est ni Parisien, ni brillant causeur, mais tout à la fois d’en être fier. C’est le sous-entendu anglais, sans l’humour.

 

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Une photo de mon sujet de ce soir suffira à faire comprendre pourquoi j’ai commencé par parler de l’accent vaudois : je suis l’ennemi de toutes les lourdeurs. L’accent vaudois, c’est la lourdeur morale. Alexandre Adler, c’est la lourdeur physique proportionnelle à la lourdeur intellectuelle. Sur cette dernière, il n’a pas son pareil. Pièce à conviction pour ce troisième volet, son récent article sur la Syrie. Je cite le début : Le Figaro … vient de révéler la mise à l'écart du chef des services secrets syriens, Assaf Chawkat. Ce remaniement apparemment secondaire, est en réalité une information ­capitale qui nous indique l'ampleur du tournant qui est en train de ­s'ef­fectuer au Moyen-Orient. Apparemment secondaire, mais capital. Prenez l’inverse, et vous avez l’exacte définition d’Alexandre Adler. On pourrait même en tirer un adjectif, « adlerien » : prétendre et/ou prédire absolument n’importe quoi à n’importe quel sujet, mais avec autorité.

 

Le reste du papier est à l’avenant. L’auteur convoque Israël, Téhéran, Bagdad, Washington, Paris, Beyrouth, bref, le monde entier autour de son sujet pour tenter, avec la dernière énergie, d’en tirer quelque mousse médiatique. Il nous parle même, en baissant les yeux, avec cette touchante modestie des intimes de la famille, de l’épouse d’Assaf Chawkat, prénommée Douchra. Le diable est dans les détails et Adler, pas fou, l’avait débusqué. Triste existence que celle d’Adler, toute entière passée à la recherche de l’information capitale, le petit truc, infime et pourtant tellement révélateur, qu’on avait tous oublié, nous, les idiots. Parce que sans nul doute, lorsque les historiens reviendront sur les faits, ils se rendront compte que tout a changé au moment où Assaf Chawkat s’est fait virer, que c’était ça, l’instant crucial. Et d’ailleurs sa femme Douchra, etc.

 

Dans quelques mois, lorsque les lecteurs attentifs auront réalisé que l’éviction d’Assaf Chawkat était bien secondaire et non pas capitale, et qu’Adler, pour la millième fois, s’était lourdement trompé, on sera passé à autre chose. Mais Adler, ce supertanker du journalisme, lancé à pleine vitesse, bénéficie d’une force d’inertie telle que sa fin ne semble, hélas, pas du tout proche. Euh mais voui, non mais voui.

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26/05/2008

Vogue et la femme de

Que faire dans un entretien d’embauche lorsqu’on doute de votre santé physique, pour un job assez exigeant de ce point de vue ? Se dépoitrailler et gonfler ses pectoraux en hurlant ? Empoigner le bureau du responsable des ressources humaines et le jeter par la fenêtre ? A cette épineuse question, John McCain, candidat républicain à la Maison Blanche, a trouvé la réponse idéale parce qu’indirecte et pourtant explicite : il a collé sa somptueuse femme Cindy, blonde, riche et élégante, en couverture du magazine Vogue, édition US. Dans une pause alanguie, le regard perdu dans l’océan Pacifique au loin et les lèvres entrouvertes, Cindy distille son message pas très subliminal : son John, c’est un homme, un vrai.

 

Après avoir passé plusieurs années dans les geôles vietnamiennes, s’être fait briser tous les os des bras et des jambes, John McCain est revenu aux Etats-Unis en piteuse condition. Aujourd’hui les mauvaises langues se délient : McCain n’arrive pas à lever les bras jusqu’au ciel parce qu’il est complètement fichu, il n’en a plus que pour quelques mois, sa santé physique est au plus mal, comme sa santé mentale d’ailleurs, etc. C’est à cet instant que la blonde Cindy fait irruption sur la couverture de Vogue (on ne parle même pas de l’article indigeste et convenu sur le thème « ahahah-mon-labrador-vient-de-bouffer-une-côte-de-bœuf-à-150-dollars-qu’on-allait-se-faire-au-barbecue ! »). Pour ceux qui n’auraient pas compris, McCain faisait en même temps publier son check-up médical complet de plusieurs dizaines de pages, du style de ceux qu’on vous délivre à la Blécherette avant de vous renvoyer sur les routes, vous et votre Opel Kadett de 1989.

 

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La méthode McCain a ceci d’intriguant qu’elle innove un tout petit peu. Un tout petit peu, parce qu’en politique, malgré d’inquiétants développements, la femme sait heureusement rester à sa place de potiche, et avec le sourire. Que Carla Bruni, Chérie Blair, et même Hillary Clinton, dont la défaite aura surtout été celle de son Bill de mari, viennent seulement me contredire. Pourtant avant McCain, l’homo politicus préférait prouver très directement sa forme physique, trouvant pour épouse une femme convenable à laquelle il lui arriverait d’être fidèle. Le Président Félix Faure n’est-il pas mort à l’Elysée, en plein adultère, dans les bras de la Belle Mag, ce qui valut à cette dernière le surnom de « pompe funèbre » ? Ne trouve-t-on pas à Manille des cigares roulés à la main et gratifiés d’une bague portant leur marque, « Monica’s Special » ? A ces manières de rustre McCain préfère le « je-suis-encore-vert » murmuré avec une haleine de framboise, mais parfaitement audible. Ce que les Américains appellent « trophy wife » et les Serbes « sponsorousha », McCain vient donc de le clamer avec un éclat qui tromperait presque sur ses intentions, s’il n’était pas écrit Vogue en grosses lettres sur la couverture.

 

La blonde Cindy – quel prénom judicieusement choisi – provoque une légère urticaire, une irritation lassée parce que cent fois ressentie dans diverses situations : cette femme qui s’affiche pieds nus, allongée, maquillée comme une voiture volée, pourquoi se prête-t-elle à ce jeu-là ? Pourquoi veut-on nous faire croire qu’on veut parler d’elle alors que la mise en scène est celle qu’on réserve à un modèle pour une marque de pulls en mohair ? Et pourtant, il m’est bien inconfortable de jouer les porteurs de la cause féminine. J’ai toujours trouvé Aragon un rien puant, et pour tout dire suspect avec son vers « la femme est l’avenir de l’homme ». Il me fait penser au gros propriétaire terrien qui pousse ses esclaves à s’émanciper, en espérant que ça limitera les inévitables dégâts et qu’au moins on lui laissera la vie sauve. Que me reste-t-il à dire autre que ceci : entre hommes et femmes, en dépit de quelques changements matériels, il me semble que rien n’a vraiment changé.

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16/05/2008

Politika et la Grande Nébuleuse

Dans le train qui m’emmenait à Vevey ce midi, j’ai aperçu le bateau le Rhône qui cinglait vers le Haut Lac. Sautant du train à Cully puis dévalant les petites rues comme un dératé, j’ai couru le long du quai et me suis précipité, hors d’haleine, sur la passerelle d’aluminium. Une fois installé sur le pont avant, j’ai commandé une bière, fermé les yeux sous le soleil et la brise de mai, et béni le pays qui m’offre pareil moyen de transport pour revenir du bureau. Car je n’ai pas toujours connu de tels taxis.

A Belgrade, ceux que j’utilisais dataient d’avant la guerre. C’étaient d’antiques Mercedès 123, des Golf 1, des Opel Kadett, sans parler des Lada, des Yugo Koral et des Yugo Skala ou même des Wartburg. Les fauteuils défoncés, la fumée si épaisse qu’on distinguait à peine le chauffeur, les hoquets du moteur et des amortisseurs, voilà des choses qu’on n’oublie pas lorsqu’on pénètre dans un taxi Honda de la ville de Lausanne avec un inexplicable sentiment de regret. Ce sont des différences faciles à identifier, concrètes. Il existe cependant entre la Serbie et la Suisse des similitudes plus difficiles à accepter.

Un exemple entre mille, la politique. On vient d’y tenir des élections générales pour la xième fois depuis la chute de Milosevic, et pour la deuxième fois depuis une année seulement. Pour une fois les urnes ont accouché d’une grosse surprise. Défiant les sondages, le parti proeuropéen du Président Tadic a obtenu une victoire sans partage. Les nationalistes de Seselj, embastillé actuellement à La Haye, ont eux reçu une gifle alors qu’on les donnait largement vainqueurs. Pourtant, dans ce système où l’on compte autant de partis que de taches sur une Holstein laitière, c’est l’arithmétique post-électorale qui décide de tout.

Un peu comme en Italie, ou comme en France. Ou comme chez nous ? On se paye de mots en prétendant que la multiplicité des partis représente l’éventail des sensibilités de toute une société. Alors que dans un parlement les députés n’ont en général qu’à voter pour, ou contre un projet. Ce système à multiples partis permet en réalité de diffuser, d’éclater les voix populaires en une énorme nébuleuse dont seuls les députés et futur ministrables ont le droit de faire façon, pour ou contre la volonté populaire. En l’espèce, la Serbie, qui vient de voter massivement pour l’Europe et la continuation des réformes, risque bien de se retrouver avec un gouvernement résolument anti-européen. Le vieux quotidien Politika, comme à son habitude, joue les intellectuels de service et rappelle les bienfaits du système en place. Alors que nous assistons, une fois de plus, à un déni de démocratie constitutionnalisé.

Notre dernière élection du conseil fédéral, le 12 décembre 2007, ne fut pas beaucoup plus reluisante que les manips balkaniques. Voilà les bienfaits de la politique des partis. Car nous aussi, derrière notre démocratie directe, nous basons notre politique sur l’existence d’une quantité de partis. En Angleterre ou aux Etats-Unis, depuis la nuit des temps, ce sont deux partis qui s’affrontent au sein desquels coexistent plus ou moins harmonieusement plusieurs courants de pensée. Plus que des partis, ce sont en réalité des camps suffisamment vastes et nuancés pour que les électeurs sachent s’y reconnaître. L’Amérique possède la plus ancienne constitution au monde encore en exercice, et l’Angleterre n’en possède même pas.

Les taxis lausannois fonctionnent très bien et notre démocratie n’est pas en ruine non plus. Mais c’est comme toujours : seuls les excès révèlent la nature des choses.

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26/04/2008

L.A. Times et l'évêque-président

Pour certains, découvrir la Patagonie ou l'Amazonie est la tentation de toute une vie. Personnellement, ça ne m'a jamais vraiment attiré et, sans rentrer dans de trop longues considérations, je pense qu'il doit y avoir là un fond vaguement vieil Européen encombré de son complexe de supériorité: comme les couronnes d'Espagne et du Portugal ont presque entièrement exterminé la culture indigène, ce qui reste aujourd'hui, c'est la nature et une culture à dominante post-coloniale. Et puis Tintin et les Picaros a fait le reste. Je demeure encore victime d'une certaine image de l'Amérique du Sud, terre de colonels de carnaval, d'églises baroques, de temples enfouis, d'agents de la CIA qui dirigent tout en sous-main, de barons de la drogue, de plats épicés et de quadrupèdes méprisants. Jamais je n'ai poussé plus loin que le Mexique, le Guatemala et le Honduras, et puis je suis reparti, satisfait de pouvoir clamer que j'avais vu l'Amérique Latine.

Pourtant tout est en train de se passer comme si cette région, longtemps réduite à servir de champs de foire pour les Etats-Unis, était en passe de devenir un véritable laboratoire politique de l'avenir. Comme si, fatigué de jouer les faire-valoir, le continent tout entier s'affirmait contre son puissant voisin du Nord, et contre l'Europe elle-même. C'est Castro, moribond sur son île ruinée, qui doit bien rigoler. Il aura réussi, malgré tout, le pari de rester au pouvoir et de faire de l'Amérique Latine un espace de résistance politique aux Etats-Unis. Les élections successives de représentants d'une gauche dure telle que Chavez au Vénézuela, Lula en Argentine, Morales en Bolivie, viennent ainsi d'accueillir un nouveau-venu, Fernando Lugo, récemment élu président du Paraguay. Les Etats-Unis ont-ils abandonné la partie, après avoir installé et entretenu tant de dictateurs à leur botte durant des décennies? Ou est-ce que simplement ils ne parviennent plus à se faire entendre? Cela semble plus probable étant donné la puissance de la vague en cours. Ce qui est plus épicé dans le cas de Lugo, c'est qu'il est évêque, qu'il est lié au mouvement très controversé de la théologie de la libération, et que le Vatican conteste encore son élection car il est interdit à un prêtre d'exercer un mandat politique. Lugo répond qu'il a quitté la prêtrise très formellement pour pouvoir être candidat et renverser le parti Colorado, en place depuis 60 ans. Le portrait qu'en dresse le L.A. Times semble avertir entre les lignes ses lecteurs, très concernés par l'immigration "latino", que le gaillard est à prendre très au sérieux.

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Quel contraste avec ce qui se passe en Europe et aux Etats-Unis. L'Angleterre travailliste de Blair a mis en place une politique plus capitaliste encore que celle de Sarkozy, plus libérale que celle de Merkel. Zapatero, un peu plus socialiste que Brown, a tout de même été réélu sur un programme économique très libéral. Les Etats-Unis semblent prêts à reconduire les Républicains à la Maison-Blanche, déconcertés par les combats internes chez les Démocrates. Chez nous l'UDC a carte blanche pour mener une politique conservatrice dont la violence eût été impensable il y a 20 ans, comme en témoignent ces campagnes d'affichages dignes des placards anti-juifs du Paris occupé. En d'autres mots, la droite ne cesse de s'affirmer et de gagner en puissance depuis la chute du Mur en 1989. Les Socialistes de tous bords, réduits à la politique du "d'accord, mais...", se réduisent comme peau de chagrin et les déçus parmi eux vont grossir les rangs des nationalistes ou des trotskystes.

Il n'est donc pas très étonnant dans ce contexte qu'une partie non négligeable de la jeunesse actuelle brandisse des portraits du Che, de Castro mais aussi de Chavez ou de Lula comme emblèmes de leurs rêves politiques. Le futur appartient-il à cette idéologie-là, ce mélange de foi chrétienne, d'anti-américanisme et de marxisme? Une chose est certaine, c'est que les succès actuels du capitalisme et des idées de droite, partout sur le vieux continent, prendront fin un jour ou l'autre. Reste à savoir si la gauche d'Amérique Latine, ce mouvement apparemment irrésistible, annonce un mouvement encore plus large, une sorte de retour de pendule qui remettra chez nous le communisme à la mode. Avec les crises financières qui s'enchaînent et le coût de la vie qui ne cesse d'augmenter, peut-être les conditions seront-elles bientôt réunies. Lorsque ce jour sera revenu, ce sera du dernier chic d'aller à Asuncion.

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25/03/2008

The Times et la Suisse

Moi qui viens de quitter Londres pour me planquer en Suisse, il paraît que j’ai été très mal avisé. The Times recense une étude menée par Jane, le magazine de défense britannique, qui me révèle que l’Angleterre est jugée bien plus sûre, prospère et stable que la Suisse. Le premier de la classe est le Vatican, et le dernier est Gaza. L’Angleterre arrive en septième place, la Suisse en dix-septième. Après le Danemark, après l’Autriche, après l’Allemagne. Diable, dois-je croire que le quai d’Ouchy est plus dangereux que l’East End ? Devrai-je bientôt glisser un cran d’arrêt dans mon panier de courses ?

 

Les critères sur lesquels se basent les enquêteurs sont paraît-il très objectifs et non politisés. Ils imputent une bonne part de l’instabilité croissante de notre pauvre pays à ce qu’ils qualifient de political divide, un phénomène trop extraordinaire pour ne pas être menaçant. La division dont il est question est celle provoquée par l’UDC et par cet épouvantail de service qu’est devenu Blocher. D’autres articles de Jane couvrant les événements de l’automne dernier, des élections d’octobre au tyrannicide de décembre, soulignent à grand renfort d’épithètes le gouffre qui est en train de s’ouvrir sous les pieds dodus de l’heureuse mais inconsciente Helvétie. En revanche l’Angleterre, en dépit des attentats de 2005, de ceux qui ont été évités de justesse depuis, des dizaines d’adolescents en bas âge assassinés au cœur de Londres et des déconvenues financières en série des derniers mois, l’Angleterre est paraît-il remarquablement stable et sûre pour qui désire s’y aventurer.

Un des intérêts majeurs de cet article du Times réside dans son titre : « If you think it’s bad here, don’t try Switzerland ! » (Si vous pensez qu’ici c’est mauvais, n’essayez pas la Suisse !) Icône absolue de sérénité et de prospérité, la Suisse est un sujet de conversation de plus en plus fréquent outre-Manche. Depuis les récentes propositions de Gordon Brown en matière fiscale, on assiste à un exode massif des sujets de sa Gracieuse Majesté, et de leurs sociétés financières, sur les rivages du lac Léman. Plus qu’une provocation potache, le titre devrait donc se lire comme un appel très sérieux aux lecteurs du Times à ne pas quitter Londres. « Méfiez-vous des apparences : la Suisse, ça n’est pas si bien que ça, » suggère en substance le journaliste.

 

On ne va pas jouer les patriotes outrés mais déclarer que la Suisse est plus instable et moins sûre que l’Angleterre ne peut que faire sourire ceux qui ont vécu dans les deux réalités. Malheureusement c’est avant tout sur des critères externes que se jouent les grandes batailles d’aujourd’hui. Or en quelques occasions récentes la Suisse, quelle que soit sa condition réelle et effective, a donné d’elle-même une image peu avantageuse, en désaccord avec elle-même et souvent trop semblable à ses grands voisins. Ainsi en dépit des assurances offertes par Jane, l’étude publiée se fonde bel et bien sur le subjectif et le politique. L’image de la Suisse est probablement un de ses plus sérieux atouts dans le monde. Lorsque celle-ci, ou même seulement la perception de celle-ci se détériore, et même si ça n’est que pour des raisons hypocrites, c’est qu’une bataille importante est en train d’avoir lieu. Notre histoire récente nous suggèrerait de ne pas en faire peu de cas.

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20/03/2008

The Sun et la délicatesse

Un gros rhume, refilé par mon fils que je voulais trop soulager du sien, me fait vivre un supplice épouvantable: j’ai totalement perdu l’usage du goût. Un plat de pâtes carbonara, un verre de Syrah du Valais, et tout ça comme de la ouatte, comme de l’eau. Je ne me doutais pas que la perte de ce sens là puisse rendre la vie si triste. Il y a d’autres sens, parfois, qu’on perdrait presque volontiers. Par exemple, en lisant The Sun, le premier quotidien anglais, on rêverait presque de perdre la vue, mais c’est un tantinet drastique. Disons qu’il vaudrait mieux n’y pas chercher de sens du tout.

 

En bringuebalant mollement je passe sur la célèbre et institutionnelle “Page 3”, cette photo couleur en pleine page d’une gentille Londonienne précédée de ses puissants arguments laitiers, souvent laiteux d’ailleurs étant donné la latitude. Et puis il y a le reste du journal, c’est à dire une série de potins et de ragots illustrés par d’immenses photos floues, prises au téléobjectif. On y apprendra comment telle star d’une émission de téléréalité est sortie de sa voiture avec une jupe un peu trop courte. Comme elle avait oublié ses sous-vêtements, le cliché est d’un naturalisme touchant. Mais The Sun, et ce cher vieux Rupert Murdoch qui en a fait la fierté de son groupe de presse, vous informe aussi quelques fois. L’autre jour, j’ai donc appris que Heather Mills, alias la deuxième femme de Paul McCartney, avait  finalement remporté 30 millions d’Euros à l’issue de son divorce. Or il paraît que c’est une menteuse compulsive et qu’en plus elle a posé dans sa jeunesse dans des magazines de charme. Ces tares combinées de mensonges et de pornographie, pourtant familière aux lecteurs du Sun, met en branle les rédacteurs grassement payés pour trouver des titres délicats et sobres. Ils décernent donc à Mme Mills le charmant surnom de Pornocchio.

 


Dans un registre apparemment différent, j’ai également appris dans The Sun que l’appartement le plus cher du monde vient de trouver preneur. Sur St James’s Square, un étage d’immeuble entièrement refait a été échangé contre 300 millions de francs suisses. A ce stade, les métaphores sont sans effet. On peut à la limite s’exclamer : autant claquer 300 millions pour un seul appartement ! Je me demande, à titre comparatif, pourquoi l’acquéreur n’a pas simplement racheté tout le Val d’Anniviers, ou tout Cully, ou tout le centre d’Orange. Pour une retraite dorée, c’eût été plus tranquille que le centre de Londres. Mais j’avais parlé plus haut d’un registre apparemment différent que la délicate Pornocchio. Il y a en effet des liens très directs entre ces deux types de nouvelles : la destruction délibérée des limites, qu’elles soient morales ou financières.

 

Le libéralisme à l’anglaise explose et se décline désormais sous toutes ses formes, et nous n’avons pas encore fini de l’apprendre. On peut évidemment, comme les Français, à l’exception notable de leur président, se pincer le nez et faire un écart devant cette pénible vulgarité. On peut aussi trouver cela diablement intéressant, sans avoir besoin d’y souscrire ou de rentrer dans la danse. Cette période d’excès de toutes sortes prendra de toute façon fin, probablement plus tôt que prévu, et probablement dans la douleur. Cette fin pointe d’ailleurs le bout de son nez, et 300 millions pour un appartement, ou la pathétique Pornocchio, m’en racontent bien plus que de longues analyses socioéconomiques. En attendant le mot fin, et en dépit de mon rhume, je déguste.

09:37 Publié dans Général | Lien permanent | Commentaires (2)