13/03/2008

B92 et l'Assassinat

Il y a cinq ans exactement, le 12 mars 2003, le Premier ministre serbe Zoran Djindjic était assassiné. En attendant la victoire finale du Bien sur le Mal, c’était l’occasion pour l’assassinat de démontrer sa redoutable efficacité politique. Parce que cinq ans plus tard, ceux qui ont tué Djindjic ont gagné. Bien sûr, ceux qui ont pressé sur la gâchette sont morts, sous les verrous ou en fuite. Les porte-flingues, ça n’intéresse personne et encore moins leurs employeurs qui eux n’ont pas cessé de prospérer depuis toutes ces années. Le site serbe d'information B92 revient longuement sur ce sujet qui est encore loin d'être clos.

 

Il y a quelque chose d’étrangement similaire entre les assassinats de Djindjic et de Kennedy, même si les personnages et les circonstances sont très différents. Ces événements révèlent la nature organique d’une société : les anticorps, connus ou non, éliminent les virus. L’Amérique des années 60 a ceci en commun avec la Serbie des années 2000 : la prépondérance de la mafia jusqu’au cœur du pouvoir. Jusqu’à la victime de l’assassinat lui-même. JFK et Djindjic ont tous les deux un passé lourd de compromissions très dangereuses : le premier avec son père Joe Kennedy, cet Irlandais totalement acquis à la cause des grands boss mafieux industriels qui ne pouvaient accepter les menaces de ce playboy de fiston, après qu’ils l’avaient mis à la Maison Blanche. Et le second, ce politicien très – trop ? – pragmatique qui avait conclu un accord de paix avec les porte-flingues de Milosevic en leur garantissant de ne pas se faire extrader à La Haye. C’est la fable invertie de la vipère et du laboureur.

 

On n’imagine que dans les mauvais films les réunions secrètes qui mettent au point le 22 novembre 63 ou le 12 mars 2003. La réalité, telle que je la conçois, est moins saisissable. Il suffit d’un coup de fil plein de sous-entendus, peut-être même de malentendus, d’allusions discrètes mais pesantes, de phrases lancées en l’air pour qu’une machine se mette en marche. « Oui, mon ami, nous ne pouvons plus tolérer cette situation, vous ne trouvez pas ? ». « En effet, cher ami, il faudrait peut-être faire quelque chose. J’en discuterai avec qui vous savez… » On déléguera donc les basses œuvres à des brutes fortement compromises, des pantins musclés, entraînés et soumis. L’organisme se referme alors sur l’empêcheur de corrompre en rond, sur ce bacille malfaisant qui menace de briser le système invisible qui se cache derrière l’existant.

 

Ce 12 mars 2003 à Belgrade, je m’en souviens très bien et je ne l’oublierai jamais. L’atmosphère était tendue depuis plusieurs mois, plus exactement depuis l’extradition de Milosevic à La Haye qui avait divisé la société toute entière. Mais quelque chose qui ressemble à de l’espoir soufflait dans les rues de la ville, tout semblait possible, tout s’ouvrait, tout respirait. Jamais je n’ai connu, avant ou après, une atmosphère plus euphorisante que ces deux années d’avant le 12 mars. Et puis en un jour, en une seule heure, toute l’ambition d’une société, son désir d’ouverture et sa naïveté durement rachetée, tout cela avait disparu. Je me souviens que, le 12 mars, il faisait 21 degrés et un soleil de printemps éclatait dans le ciel. Le 15 mars, le jour de l’enterrement de Djindjic, le soleil était voilé. La température avait chuté à 5 degrés. Elle n’est pas remontée depuis.

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07/03/2008

Le Guardian et la Conspiration Cotillard

Avant de rencontrer mon épouse, j’étais idiot et ne suivais pas la remise des Oscars. Citoyen d’un des très rares pays de la planète à ne pas rediffuser la cérémonie, je n’en récoltais le lendemain matin que les miettes, à la façon de l’Européen supérieur que désole l’increvable culture à paillettes hollywoodienne. Mais depuis quelques années, je n’en décolle plus. Je connais la liste des nominés, j’essaye d’aller les voir les films en question, je me perds en conjectures sur les raisons des nominations, les palmarès possibles et les palmarès désirés. Parfois, grosse déception. Je me souviens par exemple de l’année honteuse où Shakespeare in Love, la Mère de tous les navets, avait tout emporté, y compris l’oscar de la meilleure actrice à cette cruche sans fond de Gouinette Paltrot. Mais cette année, très bonnes surprises : les frères Coen, mes chouchous depuis Big Lebowski, y rafflent la mise, le génial Daniel Day-Lewis emporte le morceau, le non moins génial Javier Bardem le petit morceau. Et Marion Cotillard, délicieusement imprononçable en anglais, vole la vedette à tout le monde. En plus, sur le red carpet, la belle s’en sortait mieux que d’autres avec un fourreau Gautier du meilleur effet. Bref, champagne pour tout le monde.

 

C’était sans compter sur les effets immédiats d’une énorme gloire : le retour détaillé sur le passé de la star. Et voilà qu’on exhume des oubliettes médiatiques une interview donnée dans les catacombes de Paris en janvier 2007. La Marion s’y exprime sans fards et sans fourreau Gautier. C’est dommage, on y aurait moins fait attention aux convictions profondes, presque religieuses, qu’elle déballe sur le monde qui nous entoure, avec un sens tout relatif de la modération. Ainsi, de la mort de Coluche à l’homme sur la Lune, sans oublier l’indispensable 11-septembre, Marion a « tendance à être de l'avis de la théorie du complot ». S’en suit une série de déclarations plus ou moins sordides que le Guardian a l’élégance de ne pas reproduire entièrement, contrairement à tant d’autres qui ne se privent pas d’imprimer ces pénibles élucubrations. Pour le journaliste britannique, Cotillard, qui peut désormais envisager une carrière américaine, risque de payer cher ce qu’il n’hésite pas à qualifier de propos anti-américains. Prétendre que les Twin Towers auraient été dynamitées pour éviter des frais de câblage, relève peut-être en effet de l’adage anglo-saxon adding insult to injury, ou aggraver la blessure par une insulte.

 

Pourtant, ça n’est pas vraiment le complexe d’infériorité caricatural envers l’Amérique par une Européenne bobo qui me fait soupirer. Ce n’est pas non plus l’hypothèque probable sur sa carrière, ça, je m’en tartine le coquillard. Non, c’est plutôt l’intrusion, au beau milieu de cette célébration aussi convenue que délectable, de ce que notre époque produit de plus inquiétant. Les théories de la conspiration ont toujours fait le lit des régimes sordides. Durant les années 30, les théories du complot judéo-maçonnico-communisto-cosmopolite tombèrent sur l’Europe comme la vérole sur le bas clergé breton. Ce n’est donc pas un hasard si le bouquin de Thierry Meyssan, L’effroyable imposture, qui prétend que le 11-septembre est un complot du gouvernement américain, se vend si bien au Moyen-Orient, avec Le protocole des Sages de Sion, morceau de bravoure antisémite, et Mein Kampf, dont l’auteur a connu son petit succès dans les années 40.

 

 

Face à des événements extraordinaires, l’humanité à besoin de réponses, elles-mêmes souvent extraordinaires. Il y eut une époque, pas si lointaine, où ces réponses étaient regroupées sous le terme de Religion. Aujourd’hui, à l’âge de la science objective, on n’est pas bête au point de croire encore en une intelligence divine. Alors on croit à la diabolique intelligence de la CIA, du Mossad, du FSB et de toutes les officines merveilleusement commodes en ce qu’elles sont, tout comme Dieu, invisibles et jamais là pour répondre directement. Et tout comme Dieu, elles nous envoient un clergé de choc en la personne de Cotillard et des autres, pour nous enseigner la Bonne, ou plutôt la Mauvaise Nouvelle. Enfin, tant que personne ne me gâche ma remise des Oscars l’année prochaine, je suis prêt à prendre tout ce qu’on raconte pour argent comptant pendant encore une année entière.

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29/02/2008

France 3 et le Kosovo

 

Il y avait mercredi soir un débat sur l’indépendance du Kosovo dans l’émission Ce soir ou jamais de Frédéric Taddeï sur France 3. Le camp albanais peinait à convaincre en la personne de l’écrivain Skender Sherifi qui ânonnait le discours touchant du serf remerciant le seigneur qui vient de lui donner une vache, un lopin et un toit. Le camp serbe était représenté par Slobodan Despot, très brillant mais que je connais trop bien et sur lequel je ne me prononcerai donc pas plus, et par l’insondable Jacques Vergès, plus serbophile et provocateur que jamais

 

On est à Paris, et à quelques entorses près (cf. 1999), la France a depuis la Grande Guerre un petit faible déclaré pour la Serbie. Encore plus depuis que les ennemis sont désormais musulmans. Frédéric Taddeï ne semble donc pas cacher sa préférence pour le camp serbe, dont on devine alors que les invités ont été choisis pour leur capacité à rabattre le caquet dialectique du pauvre écrivain albanais, ce qu’ils accomplissent sans état d’âme. Et puis, les années Milošević sont loin désormais et les crimes serbes sont presque oubliés. C’est pourquoi ceux des Albanais contre les Serbes du Kosovo paraissent maintenant plus intéressants et colorés, en un sens plus nouveaux que ceux, tant ressassés, de Srebrenica, de Račak et d’ailleurs. Bref, les Albanais du Kosovo sont en passe d’endosser, bien malgré eux, le costume peu désirable du Bad Guy de l’Europe. Une fois leur indépendance clairement assumée, les Nations Unies et l’Otan pourront en effet les blâmer pour toutes les délicatesses – mafia rampante, criminalité endémique - dont ils portaient la responsabilité en silence. Jusqu’à ce dimanche 17 février.

 

L’histoire est un pendule étrange. On accusait les Serbes de tous les maux et on vantait le courage des résistants albanais, ce qui était faux. Désormais, on va se mettre à faire exactement l’inverse, et ça n’en devient pas vrai pour autant. Tout cela est très immatériel, seuls les noms changent. Mais les règles de ce jeu macabre ne changeront jamais. On y joue dans le monde entier, en Palestine, en Irak, en Irlande et ailleurs, avec comme seul principe que tout principe peut être violé au nom de nouveaux principes, eux-mêmes temporaires. La communauté internationale vient donc d’applaudir, un rien timidement, à la création d’un état, le Kosovo, selon exactement les mêmes méthodes de l’ennemi d’hier, la Serbie, celles du découpage ethnique décidé par une administration criminelle et mafieuse. Mais pour une raison ou un autre, ces méthodes sont maintenant acceptables par les puissances étrangères.

 

Il y a les catastrophistes, ceux qui comme Vergès voient l’Europe s’entredéchirer jusqu’à ce que tous s’affranchissent de leur état central et plantent un jolis treillis autour de leur hectare et demi de terre ou de pierre. Il y a les cyniques souriants qui disent que c’est la moins pire des solutions, que c’était inévitable. Il y a les triomphalistes qui brandissent drapeaux et calicots, les déçus qui font exactement la même chose et puis il y a les costumes à rayures qui décident de tout ça entre deux avions, selon des critères impénétrables. En ce qui me concerne, même si j’ai mes petits tropismes assumés, un malaise certain me saisit chaque fois que je me prononce en public sur ces sujets : aussi doctement que je puisse l’exposer, et comme je n’en ai qu’une expérience indirecte, la réalité historique qui se cache derrière les mots que j’emploie me semble bien trop lourde à porter.

 

 

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21/02/2008

"Vreme" et moi

Dans cet hebdomadaire serbe de gauche et proeuropéen, on parle encore de moi. J’ai dû faire forte impression, pas forcément la bonne d’ailleurs. En plus, j’ai quitté la Serbie il y a quatre ans, alors il y a prescription, non ? Eh bien non. Car dans la catégorie de crimes dont on m’accuse là-bas, on n’accorde ni oubli, ni pardon. En effet, pour certains, je suis un espion. Un espion ! On ne parle même pas de meurtre ou de viol, pour ça, il y a les flics. Car en Serbie, l’espion, c’est le virus malfaisant et sournois de l’influence extérieure. Dans une chambre où traîne une puissante odeur de renfermé, on accuse facilement celui qui ouvre la fenêtre de vouloir vous tuer d’un mauvais rhume.

 

Le journaliste demande à un peintre connu – et très patriote – s’il pense que la Serbie est aujourd’hui une colonie. Il répond que oui, et que les agents de la colonisation sont partout. Puis il joue sur mon nom de famille qui signifie aussi le fou au jeu d’échec, et par conséquent la mouche du coche. Ainsi, dit-il, « dans tous nos ministères, on trouve des laufers. Même au Musée National où je crois qu’un véritable Laufer a travaillé pour voir comment la situation se développait ». A la décharge de « Vreme », la citation est reprise d’un mauvais tabloïd et l’hebdomadaire la reprend dans un but manifestement ironique.

 

Il se trouve que j’ai travaillé au Musée National de Belgrade en 2002 et 2003 et mis au point le projet de reconstruction actuellement en cours. Après quelques mois, j’ai réalisé que la plus belle partie des œuvres de maîtres français du musée, la collection Chlomovitch (voir livre), avait été obtenue illégalement par la Serbie au sortir de la deuxième guerre mondiale. Attirant l’attention de la direction sur la nécessité de remédier à cette situation très dangereuse, je ne me suis bien sûr attiré que fort peu de sympathie, et me suis bientôt vu d’autre solution que de quitter le Musée, accompagné de l’anathème absolu d’espionnage.

 

Même si les circonstances de mon histoire sont un peu exotiques, il serait faux d’en faire une affaire de Balkaniques obtus. En réalité, voilà une histoire à la morale bien banale, et bien universelle. Partout la société se referme sur elle-même, appelle de ses vœux les chefs providentiels, regarde l’avenir avec anxiété et le passé avec adoration. Et s’en prend avec passion aux étrangers, tous plus ou moins criminels, espions, sauvages. Les Serbes le font avec des gueulements édentés, des drapeaux à tête de mort et des poings levés. En Suisse nous pratiquons exactement le même art, mais avec de belles affiches dessinées en Allemagne, des parlementaires sagement assis et des haussements d’épaules désolés. La crainte du rhume justifie les vaccins les plus énergiques, et gare à celui qui fait des courants d'air.

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19/02/2008

Lutte Ouvrière et les tripatouillages

Lorsque les nuages de la récession s’amoncèlent, autant lire Lutte Ouvrière : on s’y instruit de ces choses graves, mais en riant. Il n’y a que là qu’on peut trouver des perles comme ces « tripatouillages financiers organisés par les patrons ». On s’étonne presque de trouver la date du 16 février 2008 en haut de l’article, et non pas celle du 27 Pluviôse de l’an 216 de la Révolution. Car enfin rien ou presque ne semble avoir évolué depuis 200 ans dans cette gauche de la Gauche, ni la dialectique, ni la rhétorique. Pourtant, en lisant l’article en question, il me vient à l’esprit que si les sans-culottes ne se sont toujours pas rhabillés, les aristos, eux aussi, s’accrochent encore bien à leur perruque poudrée.

 

Il s’agit ce soir d’un bref article vengeur signé par un « correspondant LO », ce qui dans la tradition d’anonymat combattant de Lutte Ouvrière signifie un ouvrier de l’usine concernée. Il conte ce qui se passe actuellement dans une usine de Rennes, les Polymères Barre Thomas, tout cela dans son amusant langage archéologique. De 1'700 employés en 2006, la direction est en train de ramener l’effectif à 1'300, avec un train soutenu de mises à la porte et de préretraites. Rachetée en 2006 par un hedge fund américain, Silver Point Capital (appréciez la sobriété de leur site web), cette usine de pièces détachées automobiles est pourtant débordée de commandes et affiche des bénéfices coquets à la fin 2007. La logique est donc aussi transparente que banale: profit maximum.

 

 


Il se trouve que j’ai travaillé pour une des entreprises qui a rendu possible ce rachat. C’était dans la torpeur de l’été 2006 et on pavoisait dans toute la presse spécialisée : Barre Thomas, la plus grosse restructuration de l’année en France, et tous les emplois sont garantis ! Le mariage parfait entre le profit et le social ! Et voilà les journalistes pleurant d’admiration, de reconnaissance presque, devant un tel génie du montage financier si respectueux du tissu social. Le site web de mon entreprise affichait la nouvelle avec emphase et communiqué de presse en deux langues. Bref, c’était la gloire. Remportée par des gens qui, j’en témoigne, ignoraient absolument tout de l’industrie des polymères et l'avouaient joyeusement.

 

En y repensant et en me souvenant des discussions que j’avais eues alors avec ceux qui s’occupaient de ce dossier, tout cela ne me surprend pas beaucoup. Ca ne fait qu’accroître ma déception. Qu’on se rassure, je persiste à rire bien fort en lisant Lutte Ouvrière. Mais qu’il est difficile de nos jours d’être un capitaliste.

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14/02/2008

Libération et les faux-culs

C’est sans originalité mais sans haine que je boude la St Valentin. Voilà quelque chose que je célèbre tous les jours et sans ordonnance. Après tout, pourtant, autant célébrer l’amour que la loterie à numéro, et si ça peut redonner à certains l’envie de se faire tendre, qu’ils y aillent carrément. Je passe la journée sans y penser, peut-être juste une mention au café avec mon épouse. Mais pas de remarques graveleuses, pas de commentaires amers, un 14 février froid et ensoleillé, on travaillera, on promènera le petit le long du lac, et le soir on mangera des blinis.

 

En dépit de ma bonne volonté, j’ai un gros retour d’acidité en lisant Libé. Les gradski debili frappent à nouveau. Ils ont décidé de parler d’amour mais comme c’est dans Libé, c’est décalé et vachement profond. Ils posent la question de la fidélité amoureuse à 11 personnes, et sur ceux-ci, 10 déclarent tromper leur partenaire et ne pas le lui avouer. Tous ensemble, ils trouvent que vraiment la fidélité n’a rien à voir avec l’amour, que leur couple c’est du solide et que c’est pas un petit coup à gauche qui va changer quoi que ce soit, enfin tant qu’on n’en parle pas. Curieusement, 2 candidats sur les 11 interrogés sont homosexuels. Pour être gentil, on dira que ce sont 11 personnes représentatives du lectorat de Libé. Aucun parmi ceux qui avouent tromper leur partenaire ne semble accorder, en dehors du seul contexte de la sexualité, une quelconque importance au concept de parole donnée. Ce qui compte, à les entendre, c’est uniquement l'assouvissement de ce besoin. L'article s'intitule courageusement: "La fidélité, une question de faux-cul", et on réalise à la fin que c'est surtout la réponse que le qualificatif concernait. Parce que quarante ans après Mai 68, on ne s'attendait pas vraiment à trouver un tel étalage d’hypocrisie et de mesquinerie lorsqu’on touche au sexe et à l’amour, et à ce désir de différencier ceux-ci, mais secrètement. Comment peut-on se vanter jusque dans les pages d’un journal d’être libéré, mais sous le pseudonyme de « Georges, 35 ans », par crainte essentiellement de se faire découvrir de sa propre femme ?

 

Est-on revenu à l’époque de Victoria où l’on entretenait, sans en parler et sans complexes, une femme et une maîtresse, avec comme seule amélioration que les femmes sont désormais libres de tirer elles aussi dans les coins sans craindre l’humiliation publique ? Est-ce que c’est cela, le gain de la libération sexuelle, celui de faire son petit truc dans son coin avec la seule consolation de ne plus être pénalement condamnable, mais avec en plus le poids d'une honte inavouable même à son partenaire ? Si c’est pour ça, je recommande la masturbation, bien moins risquée et onéreuse. Pour les frissons et la double vie, allez plutôt faucher des carambars au kiosque du coin. Et puis on ne sait jamais, peut-être la kiosquière est-elle jolie.

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10/02/2008

Le NY Times et le dilemne démocrate

L’anarchiste américain Karl Hess raconte, en 1976, qu’il n’a aucune peur de l’invasion soviétique. En quelques mois, prédit-il, tous les soldats rouges auront quitté l’uniforme et ouvert des franchises McDonald’s. « Les Etats-Unis sont irrésistibles, » conclut-il avec autant de morgue que de raison. Trente ans plus tard, les Etats-Unis demeurent plus que jamais irrésistibles. La campagne présidentielle parvient une fois de plus à captiver le monde entier et nous rappelle que nous sommes tous bien citoyens de l’Empire Américain. Il est probable que les élections municipales de Vevey ont moins d’impact dans ma vie quotidienne que celle qui se joue actuellement au-delà de l’océan.

 

Les candidats partagent tous la rapidité d’esprit et la fraîcheur de ton que leur envient les politiciens du monde entier. La machine est remarquable. Même Mike Huckabee, qu’on a vite fait de classer en Europe comme un dangereux fanatique pour ses positions créationistes, pourrait donner des leçons de communication et de franchise à la plupart de nos parlementaires. Pourtant ses qualités évidentes n’en font pas un ami de Maureen Dowd. Miss Dowd tient un op-ed, ou open editorial, dans le New York Times. Avec son ton brillant, toujours acerbe, plein de moquerie et de coups vaches, elle n’hésite pas à faire feu sur son propre journal au besoin. En politique elle est naturellement démocrate, puisque femme, intellectuelle et new-yorkaise. Elle déteste donc allégrement Bush et sa cohorte de néo-cons, épinglant comme personne ce que le parti Républicain contient de dérives fascistes. Pourtant dans son dernier op-ed elle attaque non pas Huckabee ou McCain, mais Hillary Clinton. Et elle n’y va pas de main morte, affirmant que, dans cette élection et pour plein de raisons, la bête à abattre, c’est Hillary qui pourtant comme elle est une femme, intellectuelle, démocrate et new-yorkaise.

 

Voilà un jeu aussi dangereux qu’universel lorsqu’il s’agit de la gauche de l’échiquier politique ces dernières années. Car il semble presque assuré que de tels propos ne feront pas l’affaire du démocrate Obama, que Maureen Dowd révère, mais du conservateur McCain. Son attitude est celle de beaucoup trop de Démocrates qui se déchireront jusqu’à la moëlle et jusqu’en août, tandis que les Républicains, disciplinés, fermeront très bientôt le rang derrière leur candidat, quel qu’il soit. Et là se révèle bien la ligne de faille entre gauche et droite, d’Amérique en Europe : la gauche, désorientée depuis 1989, se cherche de nouveaux leaders ainsi qu’une idéologie claire, sur le mode burlesque de l’auto goal ; la droite, décomplexée pour user les mots de notre malfaisant voisin, revendique tout ce qu’elle cacha pendant quarante ans, sa foi chrétienne, son goût de l’ordre, son sens de la communauté et sa soif immodérée pour le pouvoir.

 

 

Il y a dix ans, Tony Blair a fait la proposition tout d’abord extraordinaire de redonner un programme à la gauche, jusqu’au jour où on s’est rendu compte que ce n’était que le programme de la droite. Le gag a fait florès un peu partout et l’on a vu des leaders de gauche se vanter sur de vertes prairies de leur patriotisme, de leur amour de l’ordre, de leur foi chrétienne. Aujourd’hui, le procédé s’essouffle. Devant le challenge apparemment aisé de battre Bush en 2004 et de gagner en 2008, les Démocrates n’arrêtent pas de se prendre les pieds dans le tapis de la division interne en hurlant à la mort leur amour de la bannière étoilée. Comme dans la pub, on leur préfère l’original. Et celui-ci, aux Etats-Unis, n’a pas fini de nous surprendre par sa force et sa capacité à convaincre. Les conservateurs américains mènent ainsi le monde depuis plusieurs années et leurs convictions affichées, même les plus impensables pour nous, sont le plus sûr garant du succès de leur famille politique, en Amérique et dans le reste du monde. En attendant que ceux d’en face trouvent leur cohésion et leur cohérence. A observer, c’est irrésistible.

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06/02/2008

Le Monde et les dictateurs

La langue de bois est en pleine restructuration : passé le règne des gros mensonges bien visibles, la transparence s’impose comme le must de la communication. La transparence, et non pas la clarté. La transparence est une propriété physique sans intérêt, une fenêtre demeure transparente même en pleine nuit. La clarté est une qualité plus subjective qui ne peut prétendre à autre chose qu’à éclairer la vérité, non pas à l’incarner. Pourtant le porte-flingue numéro un d’un malfaisant élyséen, dont les largesses de ses amis milliardaires ou ses amours vaudevillesques remplissent les journaux, déclare aujourd’hui : "Désormais nous vivons sous le signe de la transparence, et la transparence c'est la vérité".

 

Cette revendication affichée de transparence, cette sur-communication et ce matraquage médiatique, voilà la définition même de la propagande. Tous les régimes d’avant-guerre, d’est en ouest, en ont usé avec plus ou moins de bonheur, mais avec une égale ferveur et avec de semblables conséquences. La figure du leader est essentielle en de tels instants : puissant, décidé, sans faux-semblants et ami du peuple dans son combat contre une bureaucratie obèse, on attend de lui rien de moins que la Providence. Mais la qualité numéro un du leader, c’est qu’il est source de toute vérité, seul référent dans le marasme ambiant : « S’il ne le peut pas, personne ne le peut », s’enthousiasmait récemment d’Ormesson avec des accents d’évangélistes.

 

Et c’est là qu’entre Terry Gou pour couper dans le vif et nous expliquer ce qui se passe. Terry est un produit très typique de notre temps : parti de presque rien, il est celui qui construit les produits Apple à Taïwan, et bien d’autres trucs en plastic qui lui permettent de « peser » dans les 10 milliards d’Euros. Le Bilan du Monde 2008 dresse un portrait de lui, dont on ignore s’il est au vitriol ou à l’encens. Il paraît qu’il produit des dépliants à la gloire de sa propre philosophie d’entreprise et que tous ses employés en reçoivent. Ses ouvriers chinois exilés du continent doivent se trouver en terrain familier. Edifiante, cette citation est en gras dans l’article : « Un leader doit avoir le courage d’être un dictateur pour le bien de tous. » C’est fou ce que les milliards rendent courageux. Et transparents. Parce que cette transparence là possède non seulement le mérite insoupçonné d’être très claire, elle nous annonce en plus que, dans la sphère de l’économie comme dans celle de la politique, les dictateurs sont de retours.

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01/02/2008

France Culture et les gloussements

Les hasards de la programmation m’ont offert un moment de grâce. J’étais dans ma cuisine et je boulottais, en écoutant la radio, une salade au cervelas maison, après qu’on a tant parlé récemment de cette madeleine de Proust collective.

 

Sur France Culture, le programme de midi, c’est Tout arrive, la fameuse émission d’Arnaud Laporte. Il invite un ou une artiste, et j’ai honte d’avouer que j’ai déjà oublié de qui il s’agissait hier. Les chroniqueurs y vont de leurs commentaires, moi j’ai aimé, moi j’ai adoré, moi j’ai pas vraiment compris, et ne vouliez-vous pas en réalité dire ceci plutôt que cela. La voix d’Arnaud Laporte est affectée et traînante comme la caricature d’un résident à vie du Café de Flore. Pendant une heure, il encense d’une façon éhontée un inutile qui parle de son travail avec un ton qui signifie chef d’œuvre, ou qui évoque l’urgence dans laquelle il écrit, ou la colère qu’il éprouve face à toutes les injustices. J’en rajoute ? Ecoutez vous-mêmes, c’est au-delà de l’entendement. On pourrait en revanche m’accuser de tirer sur l’ambulance. Après tout, où parle-t-on encore de culture au milieu de la journée, et que reste-t-il sans Arnaud Laporte, sinon du foot ou Céline Dion. Soit. Je dois donc dévoiler ce qui, tout au fond, me crispe autant et provoque chez moi ce masochisme irrépréhensible qui ne me fait pas tourner le bouton. C’est le bruit de fond de l’émission : des gloussements.

 

Je les imagine autour de la table dans le studio d’enregistrement. L’un d’eux évoque une vacherie, forcément sibylline pour 98% des auditeurs. Ou alors un contresens très amusant, un irrésistible trait d’esprit. Et tous et toutes autour de la table, ils s’esclaffent, ils célèbrent leur connivence de nantis de l’intelligentsia, mais avec distinction, la bouche à peine entrouverte, ce qui provoque un rire étouffé et nasal qu’on appelle gloussement. Cette expression presque imperceptible m’en raconte plus sur ceux qui sont assis là que tous leurs discours.

 

Et puis Laporte et ses bardes s’en vont lorsque survient la journaliste de l’émission qui lui succède. En l’occurrence, Sonia Kronlund de l’émission documentaire Les pieds sur terre. Hier elle avait ouvert un micro devant une barre d’immeuble de la banlieue nord d’Amiens. Dans la bouche de jeunes soit au chômage soit travaillant comme magasiniers ou maçons à l’autre bout du pays, la haine nue contre le système, la rage et le désespoir résonnent comme une plaque de métal que l’on broie. Un peu de provocation, sans doute, un peu de bravade, mais certains mots, certaines histoires sentent le vécu. L’un d’eux explose : « Quand est-ce qu’on arrêtera de me dire que je suis un Français issu de l’immigration ? Faut arrêter, je suis né ici il y a trente ans, mon père était français. C’est ma gueule ou quoi ?! C’est mon accent ?! » Et c’est du même tonneau pendant une demi-heure : la misère, la violence et la frustration d’une frange de la société qui, en dépit du dogme de l'intégration, n'en finit pas de se communautariser.

 

Cette juxtaposition d’un monde nombriliste, délicat et aveugle, et d’un autre transpirant, excité et haineux, n’était pas en soi exceptionnelle, et c’est bien là le drame : pendant que les uns font de l’esprit, les autres manquent tragiquement d’humour. Les précédents ne manquent pas. D’y penser, j’en glousse.

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26/01/2008

The Times et les ghettos de riches

C’est une chose très rare que d’entendre un Britannique lancer un appel à la révolution. Albion nous avait habitués depuis des siècles à l’art bien plus délicat, même s’il manque parfois de panache, de l’évolution. Que s’est-il passé, du pouvoir autocratique d’Elisabeth I à celui, décoratif, d’Elisabeth II ? Aucune date précise n’y répond, il y a fallu cinq siècles de manœuvres habiles et complexes. C’est pourquoi lorsqu’un Londonien en tweed et flanelle termine un article vengeur d’un très sérieux : « A l’assaut des barricades ! », c’est tout un pan de psychologie nationale qu’on voit s’écrouler devant soi. Les causes doivent donc être bien graves. Et elles le sont.

 

Phil Spencer - et même son nom sort tout droit d’un roman de Somerset Maugham – est un expert reconnu de l’immobilier en Angleterre. Cette semaine, il décide de s’attaquer à un sujet encore discret, celui des enclaves d’appartements gardés et privés. Depuis quelques années, le marché de l’immobilier londonien a vu une véritable explosion de ce type de logement. Avec la naissance, chez nous, des milices privées, le phénomène nous menace donc directement.

 

Un exemple entre mille, le Bow Quarter. Lorsque je cherchais un logement à Londres en 2006, j’avais été séduit par des photos prises d’un appartement au sein de cette promotion immobilière. Il s’agit d’une ancienne et immense fabrique d’allumettes en briques rouges. On y a conçu des centaines d’appartements de standing et les photos me faisaient saliver : hauts plafonds, immenses fenêtres, murs de briques nues, cuisine ultramoderne, parquet foncé, lumière, espace. Rendez-vous pris, je me dirige en métro dans la banlieue est de Londres et émerge des entrailles de la terre sur Bow Road. C’est un endroit parfaitement sinistre, peuplé majoritairement par une immigration récente et déshéritée, près d’un immeuble sur quatre est abandonné et délabré, les commerces sont des échoppes à poulet frit ou des pizzeria à l’emporter, et au bout de l’avenue, le pont de l’autoroute vous barre la vue et vous détruit les oreilles. Incrédule, je me suis rendu à l’adresse convenue. Un garde privé en uniforme m’a fait signer un formulaire qui indiquait que j’étais attendu. Et puis comme Alice, j’ai franchi la barrière et me suis retrouvé de l’autre côté du miroir. Un univers propre et fleuri, peuplé de Blancs, avec un petit supermarché privé, un club de gym, des allées impeccables et des halls d’entrée rutilants. Quinze minutes plus tard je ressortais, presque soulagé, dans le chaos extérieur avec le sentiment d’avoir fait un tour dans l’Afrique du Sud des années 70. Ou pire, dans un futur pas si lointain.

 

Il y a cinquante ans, le gouvernement travailliste avait comblé les fossés des bombardements allemands dans les quartiers chics de Londres par des milliers de logements sociaux. Après les traumatismes de la guerre, le mot d’ordre était « mixité sociale ». Ce fut un échec retentissant : les pauvres trouvaient tout trop cher dans ces quartiers de profiteurs, et les riches avaient peur de ces salauds de pauvres. Tout le monde y avait perdu. Mais maintenant, les riches sont beaucoup, beaucoup plus riches ; ils ont donc beaucoup, beaucoup plus peur. Et pire encore, ces salauds de pauvres sont toujours plus pauvres, et il y en a de plus en plus. Alors face au gouvernement « démissionnaire » ou « irresponsable », on prend la loi et l’ordre dans ses petites mains gantées de cuir d’antilope, et on vous construit des superforteresses en plein milieu de la misère totale. On ne peut pas exprimer d’une façon plus réelle la disparition de la classe moyenne, et avec elle la naissance d’une confrontation sociale dont l’issue ne peut être que tragique. L’échec des travaillistes des années cinquante fut cuisant. On peut s’attendre à ce que l’échec des ghettos de riches soit explosif.

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17/01/2008

Le Figaro et Alexandre Adler - 2e partie

Bush m’afflige, Blocher me fatigue, Murdoch m’effraye, Gates m’impressionne. Mais Alexandre Adler m’exaspère. Même lorsqu’il concède sur France Culture qu’il s’est - comme d’habitude - complètement planté dans ses prédictions catastrophistes sur la Belgique, il réussit à dire qu’il avait raison quand même. Le cacique de l’Ecole Normale Supérieure ne peut pas avoir tort. Son regard sur le monde est celui de l’aigle survolant le troupeau de brebis. Le plus exaspérant là-dedans, c’est qu’en dépit de ses innombrables boulettes et preuves flagrantes d’incompétence, il demeure, intarissable, indéboulonnable, et très gros. Je ne suis moi-même pas franchement minçolet, mais la corpulence d’Adler a quelque chose d’immanquablement représentatif de sa pensée.

 

 

 

Aujourd’hui le voilà qui pérore sur un sujet que, par hasard, je connais moi-même un peu. Dans un article consacré aux relations franco-russes, il évoque la situation du Kosovo. Comme il le fait d’ordinaire (voir blog précédent à ce sujet), il commence par dire que la situation est simple. C’est probablement pour cela que les Nations Unies y ont englouti des milliards sans aucun succès et que la guerre menace à tout moment d’éclater à nouveau. Puis il brosse un petit tableau, de ceux dont il a le secret et qui me donnent envie de sauter dans le premier TGV pour l’entarter sans délai : « Bernard Kouchner (…) a été précisément le premier haut-commissaire des Nations unies au Kosovo qui a mis en place les nouvelles institutions démocratiques du quasi-pays et peut s'arroger une partie non négligeable du succès institutionnel que celles-ci incarnent. » Parler du succès incarné par les institutions démocratiques du Kosovo est une contradiction dans les termes si renversante qu’elle ne peut provenir que d’une seule et unique cause : l’ignorance crasse. Dans une région livrée à une criminalité violente et omniprésente, avec un taux de chômage autour des 70%, une économie inexistante notamment à cause de l’absence d’électricité et d’une corruption endémique, le succès a donc réussi à se faire repérer du seul Adler. Mais de personne d’autre, probablement pas de Kouchner lui-même, qui d’ailleurs n’a jamais été haut-commissaire puisque que l’UNMIK n’est pas un haut-commissariat mais une Mission spéciale des Nations Unies.

 

D’où provient donc le succès d’un pareil serial-déconneur ? De moi-même, et de tant d’autres qui lui consacrent des articles assassins et l’aident ainsi, en creux, à exister ? C’est une possibilité. Mais n’est-ce pas une des petites spécificités de la culture française qui permet, une fois que l’on est arrivé, de ne plus jamais avoir à redescendre autrement que dans la violence et l’opprobre ? Aucun roi de France ou président de la République n’a accepté de quitter le pouvoir, ou ne l’a voulu. A la clé, c’était la mort violente ou l’exil. Dans un système si profondément pyramidal et hiérarchique où le pouvoir porte en lui des vertus sacrées, les mandarins comme Alexandre Adler, même idiots, même prouvés idiots, ont encore de beaux jours devant eux.

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15/01/2008

The Economist et la balle dans la nuque

Comment exécuter un condamné à mort ? La question hante le genre humain depuis des siècles. Peloton ? Corde ? Guillotine ? Un dîner avec Alexandre Adler ? Je me souviens m’être atrocement ennuyé à l’Université de Lausanne, au point de réfléchir avec des amis dans la lugubre cafétéria du B2 à la façon la plus humaine de résoudre ce dilemme. Notre solution mettait l’accent sur l’aspect qui me rend la peine de mort si peu sympathique : l’attente. On a décidé d’exécuter ? Eh bien, qu’on exécute. C’est ainsi que j’avais mis au point le concept du « couloir éclaffeur ». Le juge dit : « Accusé, vous êtes acquitté et vous êtes par conséquent libre. Pour sortir de ce tribunal, prenez s’il vous plaît la petite porte de gauche. » Le gaillard ne s’en sent plus de joie, sort d’un pas allègre et paf ! le couloir qu’il emprunte se referme d’un coup sec sur lui, au moyen de vérins hydrauliques surpuissants. Le condamné meurt libre et heureux, la société est vengée – puisque c’est de cela qu’il s’agit – et tout le monde est satisfait.

 

A mon grand étonnement, le gouvernement chinois a pourtant opté pour d’autres solutions. Il faut dire que les impératifs auxquels les Chinois font face ne sont pas encourageants : plus de mille exécutions par an, et on dit que ce chiffre officiel est largement au-dessous de la vérité. Certaines sources évoquent entre sept et huit mille exécutions annuelles. Dans les 20 clients par jour. Autant que mon coiffeur qui n’en perd jamais sa coutumière jovialité. Se pourrait-il qu’on manie plus facilement le peigne que le 9mm ? On sait que le gouvernement chinois exécute ses condamnés d’une balle dans la nuque et facture la balle à la famille de celui-ci. Cette pratique un rien mesquine a fini par provoquer une vaste opération de relations publiques à Pékin. The Economist, avec son égalité d’humeur toute londonienne, m’apprend que Pékin a décidé d’abandonner ces pratiques barbares et antédiluviennes. Le gouvernement embrasse désormais les grandes avancées technologiques de l’injection létale. La raison avancée est que l’injection est plus « humaine » que la balle. La question du traitement humain est centrale : on est d’accord de tuer, mais faire souffrir, ça, hors de question.

 

Or aux Etats-Unis, on se pose exactement la même question qu’en Chine, mais dans le sens opposé. Des condamnés à mort ont saisi la Cour Suprême en arguant que l’injection létale est anticonstitutionnelle car elle provoque des souffrances horribles. La Cour Suprême a accepté l’argument et est actuellement en train d’observer les mesures à prendre. C’est fichant. Les uns trouvent les balles barbares, les autres, que l’injection est une infection. En attendant, des deux côtés du Pacifique, les clients continuent de grossir les rangs et ignorent encore à quelle sauce ils vont être mangés. Je vous dis : le couloir éclaffeur.

 

Nous, paisibles peuplades alpestres, avons mis ces honteuses pratiques au rancart depuis 1944. La question de la mise à mort ne concerne plus chez nous que les poulets (je parle des gallinacés). On est bien d’accord de les mettre en cage, de les étriper, de les plumer, de les frire et de broyer leurs os pour en faire de la bouffe pour les chats, il ne sera pas dit qu’on les aura fait souffrir, les pauvres bêtes. Même les poulets ont le droit de mourir dans la dignité.

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07/01/2008

BBC et le croquemitaine

Imaginez qu’on nous annonce que Ben Laden a été tué. On en ferait illico la nouvelle de l’année. Ça serait la fermeture de l’épisode 11-septembre. Les médias du monde entier nous abreuveraient de portraits du fada barbu, flanqué de son inséparable AK-47, le doigt levé et sentencieux. Pendant des semaines entières on n’entendrait plus que cette mantra : « Ben Laden a été tué ! » Et savez-vous ce que je viens d’apprendre ? Ben Laden a été tué.

Le Lotus Bleu

Qui nous l’a annoncé ? Un conspirationniste de plus, retranché dans son bureau anonyme, citant des sources obscures ? Non. C’est la BBC. Dans l’interview que l’ultra-chevronné David Frost a réalisé avec Benazir Bhutto le 2 novembre dernier. Celle-ci était alors à peine remise de l’attentat qui la visait et qui avait fait plus de 130 victimes le 18 octobre précédent à Karachi. Plongée dans le bain de la politique la plus violente et dangereuse dès son plus jeune âge, Benazir Bhutto n’a vraiment rien d’une blanche colombe et c’est très froidement qu’elle répond aux questions de Frost. Elle déclare que trois personnages, dont elle tait les noms, sont très probablement impliqués dans cet horrible attentat. Comme Frost insiste, Bhutto avance que l’un d’eux, un fonctionnaire haut placé dans le gouvernement de Musharraf, « a eu affaire avec Omar Sheikh, l’homme qui a assassiné Osama Ben Laden. » D’un mouvement de souris, je reviens en arrière et je réécoute. Une fois. Quatre fois. Trente fois. C’est imparable. On voit très bien les lèvres prononcer cette phrase hallucinante : « Omar Sheikh, the man who murdered Osama Bin Laden. »

 

Personne n’a encore organisé de conférence de presse à la BBC pour déclarer que c’était une manip de mauvais plaisantin. Personne à la BBC n’a d’ailleurs déclaré quoi que ce soit. A la BBC, ou sur CNN, ou sur TF1, ou dans les colonnes de Marianne, du Guardian. Personne. Nulle part. Pas même Frost, à qui on ne la fait certainement pas, et qui enchaîne sans aucun commentaire. Aussi candidement que Bhutto elle-même qui noie cette déclaration dans un corps de phrase assez long. Comme si elle avait voulu placer l’information sans lui donner trop de valeur. Juste pour dire : je sais, et si je sais, c’est que je sais plein d’autres choses, donc faites attention. On peut imaginer désormais que c’est elle qui aurait dû faire attention.


Car Ben Laden vivant, c’est une assurance-vie pour tout le monde, amis et ennemis : la Maison Blanche, Musharraf, Al-Quaeda, Ahmedinejad, Downing Street et les compagnies aériennes du monde entier. J’oubliais les vendeurs de caméras en circuit fermé. Et tant d’autres. Ben Laden, c’était le croquemitaine absolu, celui qui justifiait notre peur de prendre l’avion, de nous rendre au centre commercial, de faire la queue devant un cinéma. Ce flic immatériel et omniprésent qui nous faisait marcher droit, obéir à nos gouvernements. Et ranger notre liberté de penser au rayon des antiquités honteuses.

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24/12/2007

Le New York Times et les jouets de Noël

Quelles seraient les recommandations d’un inspecteur du travail après une visite à Auschwitz en 1943 ? Probablement les mêmes que celles que reçoivent les fabriques américaines de jouets en Chine. Le New York Times vient de publier un fantastique reportage au cœur de cette planète hallucinante, celle où des millions de Chinois construisent et assemblent nos cadeaux de Noël à longueur d’année. On y apprend par exemple que le travailleur type est une femme entre 20 et 30 ans, qu’elle fait plusieurs heures de trajet par jour pour aller au travail, en vélo ou à pied, qu’elle gagne 175$ par mois pour 60 heures par semaine, donc 1.3$ de l’heure, et qu’en plus son travail est très dangereux et fatiguant. Une usine de jouets, notre rêve d’enfant à tous soudain transformé en cauchemar. Un cauchemar culpabilisant en plus, puisque ce reportage ôtera le peu de plaisir qui vous restera lorsque, maniant votre tronçonneuse, vous vous ferez un chemin en hurlant et en bavant vers la caisse du rayon jouets chez Manor.

 

Au-delà de l’anecdote, l’industrie du jouet a eu (ou joué) un rôle déterminant dans la croissance de la Corée, de Taïwan, du Japon, et désormais de la Chine. La taille gigantesque de ces opérations a attiré l’attention de certaines personnes, en Occident bien sûr, sensibles aux conditions de travail auxquelles les ouvriers de ces usines étaient astreints. Depuis quarante ans, en Amérique surtout, des milliers d’activistes et d’organisations se battent pour améliorer le quotidien de ces millions « d’ouvriers du père Noël ». Comme les usines de jouets sont énormes, cet activisme a eu des résultats eux aussi énormes qui ont créé un précédent. C’est ainsi qu’a été inventé, peu à peu, le concept de Corporate Social Responsibility ou CSR (RSE, ou Responsabilité Sociale et Ethique), désormais en plein boom dans les milieux de la communication. Selon ce concept, les entreprises déclarent devoir s’engager auprès de leur communauté et avoir un comportement social éthique. Allez visiter les sites de toutes les grandes banques, des chimistes et des grosses industries alimentaires, leurs « initiatives CSR » sont des cartes de visite bien en évidence. Au bout de la chaîne, cette attitude a amené un gros cigarettier mondial basé à Lausanne (lequel des deux ?) à promouvoir le combat contre la cigarette chez les jeunes sur son propre site. Je me souviens du gag de Desproges : « Je ne vends jamais de la drogue à des enfants… que je ne connais pas. »

 

La conclusion du reportage en appelle à l'abandon de tout idéal sur ce sujet. Je cite : « A plus d’un titre, le modèle du CSR dépend moins d’une analyse coût-bénéfice que d'une espèce de despotisme éclairé au sommet de la hiérarchie. » Et cet activisme irréprochable et charitable se métamorphose en ce qu’il est réellement : un rachat de mauvaise conscience au prix de gros, et un viatique pour continuer de plus belle. Ca consiste donc à se rendre à Auschwitz en 1943 et exiger en tapant du poing que de nouvelles latrines soient installées. Et à s’en vanter abondamment lorsque nouvelles latrines il y aura. C'est comme ce système, celui dans lequel nous vivons, qui consiste donc à ranger dans des usines et à plaindre en même temps ces dizaines de millions de gens, à des milliers de kilomètres d’ici, qui fabriquent pour nous des poupées et des ballons de football. Ca n’est pas exactement cruel. C’est plutôt absurde.

 

Or Julien Gacq vient de mourir. C’était mon écrivain français préféré de l’après-guerre. Dans Le rivage des Syrtes, il a défini en ces termes l’absurdité du monde dans lequel nous vivons :

« On pouvait penser quelquefois à ces vieillards secs et bien conservés qui trompent longuement leur monde en ce que, à mesure que s'en retire la vie, ils semblent mettre au jour à la place, chaque année plus impérieuse et plus accusée, la forte et convaincante réalité de leur squelette: ainsi en était-on venu à citer partout à l'étranger en exemple le mécanisme modèle de la constitution de la Seigneurie, qui en effet fonctionnait pour la satisfaction des connaisseurs avec la perfection dérisoire d'une pièce de musée, et comme au sein d'un vide inquiétant qui ne dissipait plus le doute quant à la vigueur du ressort qui le maintenait encore en marche. »

Plus de cinquante années sont passées depuis ces lignes. Le ressort tient encore. En attendant, joyeux Noël.

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19/12/2007

Libération et le bouilleur de cru

Rude métier pour un journaliste de Libération d’envisager le monde au-delà de la rive droite. D’abord il y a le reste de Paris. Difficile quand on n’a jamais traversé la Seine, et encore moins le périph. Sauf pour aller à Roissy. Et puis très, très loin au-delà, il y a ce qu’on appelle la province. C’est là-bas, paraît-il, que poussent les arbres à salades bios et le café commerce équitable. Là-bas aussi que les vaches dépotent du Saint Marcellin déjà emballé dans cette jolie terrine dont on se sert ensuite de cendrier. Alors la Bresse, on n’imagine même pas ce que, ni où ça peut bien être.

 

C’est pourtant dans la Bresse profonde qu’un aimable journaliste de Libé s’aventure aujourd’hui. La Bresse, notre belle voisine qui regorge de poulardes dodues, de marais et d’échangeurs d’autoroutes. Pauvre Parisien de la rive droite. A le lire on sent l’effort d’adaptation insensé auquel il a dû s’astreindre pour observer « Dédé », 71 ans, ancien plombier, bouilleur de cru. Il me rappelle le film « Les bronzés font du ski » et le fameux épisode de la foune, ce mélange de couennes de vieux fromages et d’eau-de-vie qu’un rude paysan montagnard force de pauvres Parisiens à ingurgiter sur de grandes tartines de pain de campagne. Michel Blanc et Gérard Jugnot font une prestation légendaire où leur politesse de salon trébuche dans un dégoût outré et vomissant.

 

Le journaliste de Libé est également emprunté, maladroit. On sent son désir d’apprivoiser l’indigène, de rendre au mieux le côté authentique – ou exotique - de la scène, le « parler » de Dédé, ses expressions. C’est comme cela que, ligne après ligne, Dédé devient une sorte de créature étrange de cette province lointaine, mi-charmante, mi-hostile. On n’a pas l’impression de terminer un article de journal, plutôt une communication scientifique sur le mode d’alimentation des populations bressanes au début de l’hiver. Ca amusera certainement l’assistant photographe de mode à la pause café. Il apprendra que la prune est à la fois un fruit ainsi que l’eau-de-vie qu’on en tire. Bio ou pas.

 

En Serbie, dans le cadre idyllique d’une petite colline qui domine le Danube, mon beau-père cultive ses arbres fruitiers et quelques plants de vigne. Il en tire une puissante prune, un sérieux abricot et un marc qui me fait tousser. Je leur préfère son vin, doux, clair et fruité. Lorsque je lui rends visite et que je le regarde s’occuper de son lopin, touiller le fond d’un tonneau ou tailler quelques branches, je me sens aussi inutile et désemparé que le journaliste de Libé. Les Serbes ont un mot pour cela : pour eux, je suis un gradski debil, un crétin des villes. Quand j’entends des histoires sur l’enfance de mes parents ou que j’observe des choses aussi anodines qu’un bouilleur de cru, c’est le Moyen Age qui se dresse devant moi, une époque complètement disparue, engloutie. Je fais partie d’une génération, peut-être pour la première fois dans l’histoire, qui ne comprend plus du tout comment on vivait il n’y a pas quarante ans de cela. Et j’ai fait des années d’études pour en arriver là.

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10/12/2007

B92 et le maire pyromane

La scène se passe en Serbie, il y a quelques jours. La chaîne b92 est une radio télévision résolument pro-européenne et urbaine dans un pays plutôt euro-sceptique et majoritairement rural. Une émission politique connue pour ses polémiques fait un déplacement en province, dans le sud du pays. Assez rapidement, les propos tournent à l’aigre et le débat devient un vrai pugilat, on échange des coups, la police intervient. Un grand journal belgradois, Politika, qui fut l’un des piliers du pouvoir sous Milosevic, envoie ses reporters sur place. L’un d’eux interviewe un maire d’une commune voisine, membre de la coalition au pouvoir, et celui-ci s’exclame : « Il faudrait brûler b92. » Emoi, stupeur et indignation du côté de b92 ; défense de la liberté d’expression, rétorque la rédactrice en chef de Politika, dans une interview qu’aurait pu signer Ponce Pilate.

 

Lorsque je vivais à Belgrade il y a quelques années, ce genre d’histoires était monnaie courante. Je me souviens en particulier de ce journaliste qui avait reçu, en direct, un coup de pied au visage de la part d’un ministre notoirement corrompu et alcoolique (voir ci-dessous). En Suisse, le moindre de ces incidents ferait la une des journaux et provoquerait des procès retentissants. Les épithètes voleraient d’un côté à l’autre de la scène politique, on se traiterait un peu de fachos, un peu de gauchos, et deux semaines plus tard, face à l’urgent besoin de tranquille prospérité, on mangerait une bonne fondue.

 

 

 

 

Pas en Serbie. De violentes passions y agitent encore en profondeur la société, en dépit du départ de Milosevic il y a plus de sept ans. Après les menaces, les bombes, les sanctions et les mises à l’index successives, l’Europe s’essaye maintenant au charme commercial et inonde le pays de téléviseurs à écran plat, de barres chocolatées, de ciment, de machineries médicales et de boissons gazeuses. Pour l’instant, comme on vient de le voir, rien n’y fait. De Bruxelles et à Berne en passant par Paris, on s’étonne, on s’impatiente. Surtout on ne comprend absolument pas pourquoi ces gens continuent à n’être pas contents, même avec des nouveaux lave-linge et des routes bien asphaltées.

 

Cet état de constante instabilité sociale et politique est épuisant pour celui qui le subit. Je suis revenu de quatre ans de Serbie, toute proportion gardée, un peu comme un vétéran revient du front. Il m’était devenu naturel de passer des heures entières à débattre de politique, à commenter les déclarations de tel ministre, à m’engueuler à mort avec des amis pour des questions qui, sur place, avaient une importance déterminante. Tout le monde était politique, tout suintait de questions sociales vitales. Ici on revêt ces énormes tensions du sympathique vocable de débat démocratique. Là-bas, ça n’est rien d’autre qu’une guerre civile froide : tous et toutes se définissent par rapport à l’ennemi. Le centre n’existe pas, c’est blanc ou noir, sans compromission possible.

 

Rien n’est parfait. Les Serbes n’apprendront peut-être jamais à s’écouter les uns les autres, à appliquer les valeurs positives du compromis. Et nous, en Suisse, nous avons escamoté et oublié tout débat essentiel. Nous sommes plus intéressés par les chiens dangereux que par la direction politique que prend le pays, par la beauté de Miss Suisse que par le modèle de société que nous appliquerons demain. On ne va quand même pas s'engueuler pour une fondue, ou bien?

 

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05/12/2007

Time et la mort de la culture française

Voilà que la plaie purulente des relations franco-américaines vient de se rouvrir. Time Magazine est sorti de sa ligne éditoriale convenue pour décocher une flèche puissante et convaincante contre le système culturel français. Le dossier s’intitule sobrement : The death of French culture. L’article fait le détail statistique de la chute impressionnante de l’influence culturelle française dans le monde, et même et surtout à domicile. Romanciers pas traduits, films non distribués, artistes contemporains très mal cotés, et déferlement sur l’hexagone de produits hollywoodiens, de romanciers étrangers, de culture non française.

 

Il y a quelque chose de poignant dans cet article : un Américain tance le pauvre Français, exsangue, presque à terre. Pourquoi la presse étrangère ne s’en prend-elle jamais à l’Italie par exemple ? Après tout l’Italie n’est pas non plus un modèle de dynamisme culturel et de productions remarquables. Pourquoi, une fois de plus, les Français se font-ils tirer les oreilles ?

 

La réponse me parvient sur plateau d’argent, envoyée par les Français eux-mêmes. C'est une réponse cinglante de Maurice Druon[1]. Le plus remarquable autogoal journalistique jamais encaissé. Oui, Maurice Druon, 89 ans, prix Goncourt 1947, ex-Ministre de la culture et ex-Secrétaire perpétuel de l’Académie française. Il écrit dans le Figaro de mardi pour dire : « Non, la culture française n’est pas morte ! » Sur une liste de mille personnalités auxquelles on aurait pu commander une salve de représailles, Druon est certainement à la toute dernière place. Même Alexandre Adler aurait été plus convaincant. Désolé de sembler mesquin mais l’homme est né en 1918. Sa ligne de défense, c’est Maginot. Jugez-en : « Il n’y a pas dix ans que Buffet est mort et ses tableaux sont dans tous les musées de la planète. Sartre et Malraux sont encore nos contemporains. » Maurice, allons, Sartre a fait le bonheur des années 40 et 50 et votre copain Malraux, romancier d’avant-guerre, n’est plus lu par personne. C’est vrai que les toiles de Buffet sont encore bien cotées. Hélas, elles sont immondes.

 


 

L’article de Time termine, c’est convenu, sur une note encourageante. La France a tant à offrir, les artistes français sont extraordinaires, etc. C’est sans doute, c’est même totalement vrai. Mais tant que le Ministère de la culture et ses 11'200 fonctionnaires entretient sa culture des subsides, tant que n’importe quel petit film ou livre perçoit sa poignée d’Euros jamais remboursés, c’est le clientélisme le plus débile qui continue de prévaloir. Sous l’Ancien régime, un grand noble avait ses « pauvres ». Aujourd’hui la République continue donc d’entretenir sa foule de jeanfoutres qui considèrent que, en tant qu’artistes, cette aumône leur est due. En échange, ils produisent un travail érudit, délicat et strictement décoratif. Et voilà la manœuvre : avec son concept d’exception culturelle, l’état a isolé la culture ; pendant que les autres transpirent et se battent, la République a assis la culture sur le banc de la société. De temps à autre, elle lui donne un biscuit et un verre de lait. Mais qu’elle ne joue pas avec les autres, la pauvre, elle pourrait se blesser.

 

Et la Suisse alors ? Ca va. J’ai encore trente jours pour déposer ma demande d’aide à la production littéraire auprès de Pro Helvetia.



[1] Jean Cau, dans Le candidat (éd. Xénia, novembre 2007) croque Druon d’une façon inimitable

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29/11/2007

The Guardian et le Trou Noir

Le vide interstellaire n’est plus le détenteur unique de la notion d’infini. Jusqu’ici l’infini, pour le péquin que je suis, ça n’avait jamais été qu’un autre mot pour l’espace. Ou alors ça définissait ma gratitude pour ma mère lorsqu’elle préparait un hachis parmentier. Mais depuis quelques années, l’infini a fait son entrée dans les pages économiques de nos journaux. On ne nous parle plus désormais qu’en milliards de dollars. Certains individus en possèdent paraît-il plusieurs unités, de ces fameux milliards. Moi, un milliard de quoi que ce soit, c’est inutile de commencer à me l’expliquer. Or ce matin le Guardian de Londres nous prédit que des milliards de dollars vont disparaître dans les mois qui viennent. Où vont-ils disparaître ? Les milliards se cachent-ils pour mourir ?

 

 

 

 

C’est là que la métaphore interstellaire revient sur le devant de la scène. On peut gagner des milliards à la bourse. Pour les perdre, faut s’adresser au « Trou Noir ». Cette expression provient d’un gaillard qui connaît son sujet: Tony James, patron exécutif de Blackstone, le plus gros fonds de Private Equity des Etats-Unis. Tony, les milliards, il connaît, il en gobe tous les jours au petit déjeuner. (Le Private Equity, ou fonds d’investissement, j’y reviendrai un autre jour, c’est passionnant.) Donc, le Tony, fort de ses batteries d’analystes qui zyeutent tout le jour dans des boules en cristal de Baccarat, nous prédit que devant nous s’avance un irrésistible Trou Noir. Le Guardian est sympathiquement didactique. On trouve la même info dans le Financial Times mais c’est du chinois pour le latiniste que je suis. Et puis le Guardian, en temple rassurant de la bien-pensance, a systématiquement tendance à minimiser les conséquences possibles des catastrophes financières, préférant – infiniment – celles plus colorées de notre climat. Donc, catastrophe, Trou Noir, le merdier intégral, droit devant pour nous qui pensions bêtement que la croissance était, eh oui, infinie.

 

Tout ça pourquoi ? La crise des sub-primes, ça ne vous rappelle rien ? Mais oui, le feuilleton de l’été dernier : quelques têtes de banquiers avaient sauté, quelques instituts de crédit avaient sué beaucoup de billets, quelques individus avaient confessé leurs crimes d’excessive confiance. Et on était reparti comme en quarante : la coupe de monde de rugby, le début de l’automne, la rentrée scolaire, la chasse, les spätzli et le vin cuit. La crise des sub-primes, les millions de foyers américains détruits, tout était oublié et on ne pensait plus qu’à la saison de ski. Voilà que ce trouble-fête de Tony revient et nous dit qu’en réalité la crise est beaucoup plus grave que ce que les banques d’investissement avaient estimé et que le tsunami s’apprête à nous tomber dessus. Selon ses propres mots : « Le Trou Noir des sub-primes apparaît plus profond, plus sombre et plus effrayant que ce qu’ils [les banquiers] pensaient. » Pas lui, il avait senti le vent venir. Ce qui n’explique pas vraiment pourquoi il a totalement foiré la mise en bourse de Blackstone en juin dernier. Enfin, cordonnier mal chaussé.

 

Mal chaussé ou pas, le pire qui puisse arriver à Tony dans cette crise c’est devoir retarder l’achat de sa nouvelle Aston Martin – l’ancienne ayant déjà les 20'000 kilomètres qui la rendaient bonne pour la casse. Pour les autres, c’est donc le Trou Noir qui s’approche. L’hiver risque d’être infiniment long.


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24/11/2007

Antenne 2 et Balavoine

Du titre de ce blog, rien ne subsiste aujourd’hui. Balavoine est mort en 1986 et A2 a été remplacé par France 2. C'est donc à Internet que je dois ce morceau de saine et contagieuse révolte. Pour ceux qui ne sauraient pas de quoi je parle, voici. Daniel Balavoine, jeune chanteur populaire en pleine ascension, est l’un des invités d’une émission politique en mars 1980, avant l’élection présidentielle qui verra Mitterrand l'emporter. Autour du candidat socialiste, pontifiant à souhait, une brochette de graves lunetteux cravatés. Balavoine, le seul à ne pas porter cravate, arbore une veste de cuir sur une petite chemise bleue et les cheveux en bataille. Son temps de parole lui étant bouffé par les graves précités, il se lève et fait mine de s’en aller en maugréant gauloisement. Mitterrand, déjà présidentiel : « Jeune homme, revenez tout de suite. » Le troubadour se rassied et là, c’est l’explosion.

 

 

Balavoine nest pas content

 

 

Un des aspects les plus singuliers de cet épisode est que Balavoine n’est pas encore connu à cette époque comme un chanteur engagé. L’attaque vient donc par surprise. « Comment, a l’air de se dire l’austère Mitterrand qui baisse les yeux et ne pipe mot, ce nouveau-né a donc un avis sur quelque chose ? » La deuxième surprise, c’est que cet avis est exprimé d’une façon remarquablement claire : « Mr Mitterrand, vous nous avez parlé pendant dix minutes de l’affaire Georges Marchais, dont tout le monde se fout strictement. » Plus loin, l’adolescent attardé révèle aussi qu’il est un peu informé : « Je voudrais qu’on me dise qui ose encaisser 700 francs par mois par travailleur émigré pour les loger dans des poubelles. Je voudrais qu’on me l’explique parce que moi je ne le sais pas. » Et puis évidemment, in cauda venenum : « Ce que je peux vous dire, c’est que la jeunesse se désespère, qu’elle n’a plus d’appui. Elle ne croit plus dans la politique française et je pense qu’elle a, en règle générale, bien raison. Le désespoir est mobilisateur, et lorsqu’il est mobilisateur il devient dangereux. Il faut que les grandes personnes qui dirigent le monde soient prévenues que les jeunes vont finir par virer du mauvais côté parce qu’ils n’auront plus d’autres solutions. Et je vous remercie de m’avoir laissé parler. »

 

Vous imaginez, en pleine campagne présidentielle de 2007, un jeune chanteur à la mode monter sur un plateau de télévision et dire à Sarkozy que tout le monde se fout de son discours ? Tenir des propos non seulement durs, mais aussi intelligents ? En pleine poire ? Franchement, j’en doute. Balavoine se fout royalement de son agent, de sa maison de disque, de ses sponsors, de l’opinion publique plutôt favorable alors à Mitterrand. Ne semble compter pour le chanteur en cet instant que sa propre responsabilité politique (enfin je veux dire citoyenne). A la même époque Coluche, Pierre Desproges et Thierry Le Luron, s’en prenaient à l’establishment politique et commercial avec une audace et une violence délibérées qui ont presque complètement disparu avec eux. Comme Balavoine, ils sont tous les trois morts avant 1990.

 

Moi je suis encore là. Je regarde les Alpes qui de l’autre côté du Léman jouent à cache-cache avec les nuages de novembre, les premières neiges qui me parlent de Noël et de feu de cheminée ; rien ne m’incite vraiment à me révolter devant tant de beauté. Peut-être parce que plus personne ne sait, ne peut, ou n’a l’occasion de se révolter de cette façon spontanée et juste à la fois. Que nous avons tous et toutes fini par accepter le monde tel qu’il est. Que, selon la prophétie de Balavoine, nous sommes bel et bien désespérés. Le sommes-nous ?

20:20 Publié dans Général | Lien permanent | Commentaires (9)

20/11/2007

TF1 et Ron Clark

 

Ron Clark a failli me ruiner mon week-end d’anniversaire. Avec mon épouse nous avions laissé notre garçon de quatre mois aux bons soins de sa grand-mère pour respirer ensemble un petit peu. Une bucolique auberge de la campagne fribourgeoise[1], des promenades dans les champs gelés sous un soleil lointain. Fallait-il pas que j’allume la télé. C’était TF1, un programme de documentaires. C’est là que Ron Clark est apparu et m’a flanqué une frousse qui me hérisse le poil ce matin encore.

 

Au printemps dernier j’aurais probablement zappé après quelques secondes. Mais depuis je suis devenu papa. Et comme le nouveau propriétaire qui se découvre une passion pour le cadastre, le mot éducation a le don de me sortir de ma léthargie coutumière devant un écran de télévision. Il était donc question d’éducation et le sujet en était la Ron Clark Academy à Atlanta, en Géorgie. En quelques mots, Ron est un prof américain qui a réussi. Il y est tellement bien parvenu qu’on lui a donné des prix et de l’argent avec lequel il a fondé sa propre école qui reçoit des centaines d’élèves payants. Sur le site internet de celle-ci, on découvre des photos de Ron avec Oprah Winfrey, l’acteur Matthew Perry (de la série Friends) qui a immortalisé Ron au petit écran, et les logos de Delta Airlines ou des ordinateurs Dell, généreux contributeurs. L’horreur économico-médiatique à l’école, avec en plus une bonne dose de culte de la personnalité autour de Ron lui-même, gourou sympa, hirsute et souriant.

 

Quelles sont donc les méthodes qui lui ont valu un tel succès ? Ron le répète comme une mantra : les profs d’aujourd'hui sont en compétition avec les jeux vidéo, l’iPod et la télé ; on doit divertir pour captiver l’attention, motiver le groupe pour que tous s’y intègrent, travailler avec le corps entier pour que l’esprit s’y joigne. La mise en pratique est proprement hallucinante : un prof qui danse et chante du rap sur la table en scandant des tables de multiplication pendant que toute la classe se trémousse au même rythme, un autre qui hurle, pieds nus et poings levés, des incantations guerrières pendant que la classe entière l’imite pour revivre l’histoire médiévale, une autre déguisée en déesse de carnaval pour l’histoire grecque. Apprend-on que les toilettes sont parfois le théâtre de combats ? On y installe prestement des têtes de dinosaures au-dessus de chaque bidet et un écran télé au-dessus des lavabos. Doit-on faire passer des examens ? On crée une espèce de jeu de rôles dans des petites salles munies, comme un peep-show, de miroir sans teint derrière lesquels se planquent les profs. Et le résultat est là : les élèves de la Ron Clark Academy ont les meilleures notes de l’Etat.

 
 

Ces méthodes m’en rappellent d’autres, vieilles comme le monde est tout aussi efficaces : l’armée. Ron Clark, comme un chef de guerre, parvient à deux résultats essentiels : il subjugue ses étudiants par un divertissement constant et des activités physiques contraignantes ; il interdit de ce fait toute réflexion personnelle, souvent née dans l’ennui d’une salle de classe, et noie l’individu dans le groupe, dans la masse de l’académie. Sans surprise, sa méthode est donc largement approuvée par l’état, par les entreprises. Et comme on sait que, lorsque les Etats-Unis pètent le monde entier sent mauvais, doit-on se préparer à voir des Ron Clark apparaître de ce côté-ci de l’Atlantique ? Je pense que oui. Nous avons déjà entièrement intégré les méthodes américaines de management moderne : la transparence et l’horizontalité. Le résultat est évidemment que les entreprises n’ont jamais été aussi opaques dans leur gestion et verticales dans leur organisation. Mais on se paye de mots pour se convaincre du contraire alors tout le monde est content. Dans ce cas-là, comme dans le cas de Ron Clark, on ne se pose jamais la seule question cruciale : au-delà des résultats statistiques, est-ce véritablement efficace ? Aux enfants dociles de Ron Clark, apprend-on à réfléchir, à créer, à se prendre en charge ? Ou plutôt à faire aveuglément confiance au système et à s’y confondre entièrement, gentils soldats d’un monde obèse qui ne peut plus se permettre de tolérer les différences individuelles ?

 

Je dégustais un délicieux carré de renne en maniguette en l’arrosant d’un remarquable petit Côtes du Rhône. Et soudain j’ai pensé à mon fils. La perspective de sa ronclarkisation future me donnait des aigreurs d’estomac. En faisant route vers Vevey hier matin, je priais pour qu’il ne soit pas trop tard.



[1] Auberge des Quatre Vents, à Fribourg, très recommandable. www.aux4vents.ch

12:29 Publié dans Général | Lien permanent | Commentaires (15)