06/07/2010

Médiapart et le lynchage de Sarkozy

Dans la grosse dispute qui enfle chez nous autour de l’Islam, je ne me lasse pas du spectacle qu’offrent certains politiciens mâles de droite, de gauche aussi parfois, lorsque, faisant craquer leurs costumes sombres comme Superman, ils jaillissent en flamboyants défenseurs de la femme et de ses droits pour lesquels on les croirait volontiers prêts à mourir. Il y a dans cette extrême cuistrerie quelque chose de très contemporain et d’éternel à la fois. Eternel parce que le mensonge opportuniste a toujours fait partie de la politique. Et contemporain parce que jamais en Europe les lignes de fracture entre droite et gauche n’auront paru si floues, sinueuses et changeantes que depuis quelques années.

En effet, depuis 1997, l’exemple de Blair et de son « je ne crois pas à la gauche ou à la droite, mais à ce qui marche ou ne marche pas » a fait des émules un peu partout en Europe. Mais nulle part ailleurs qu’en France a-t-il trouvé de disciple plus empressé. Comme Blair, Sarkozy a beaucoup prêché la politique des résultats contre la politique partisane. Mais comme c’est souvent le cas avec les zélateurs, il a porté la chose un poil trop loin. C’est ainsi qu’est né le concept hautement fumeux de la « rupture ». La rupture, c’était la promesse de voir les meilleurs parvenir aux commandes de la République, quelle que soit leur étiquette. Le dénominateur commun de cette nouvelle élite politique, ce serait l’excellence. Et Nicolas Sarkozy. Mais la rupture ne suivait pas exactement le même agenda politique que Blair. Blair voulait conquérir et conserver le pouvoir. Sarkozy voulait TOUT le pouvoir : il ne voulait rien laisser, ni à l’opposition, ni aux médias, ni à quiconque au sein même de son camp.

En créant peu à peu le vide autour de lui, en sabotant toute forme d’opposition, en interne et en externe, par la flatterie ou par l’oukase, Sarkozy se retrouve totalement isolé en cas de coup dur. Un premier indice a été dévoilé aux régionales, devant l’absence complète de réservoir de voix pour récupérer le second tour, laissant la gauche vainqueur aux points et non par KO. Un second révélateur de l’extrême faiblesse de sa position vient donc de nous arriver – nouveauté de l’histoire, grâce au site Médiapart – sous une forme particulièrement romanesque et qui fait beaucoup rire les Suisses, j’ai nommé l’affaire Woerth, dont le nom sera bientôt l’affaire Sarkozy-Bettencourt, Woerth n’étant qu’un porte-flingue sans intérêt.

Cette affaire est extraordinaire, parce qu’il n’y a presque rien à y redire dans le fond. Un ministre dont personne, à droite comme à gauche, ne doute de l’intégrité, mais qui cumule des fonctions qui le rendent suspect. Une milliardaire dont personne, à gauche comme à droite, n’ignore qu’elle soutient financièrement les politiciens de droite. Un ancien maire de Neuilly qui jouait les porte-valises pour son parti et pour sa campagne. Des révélations qui portent sur des montants d’argent minables. Répréhensible, mais complètement classique, prévisible, certainement universel, rien que Chirac, Mitterrand ou même de Gaulle aient foncièrement désavoué. Une chronique un peu fade de la compromission politique au jour le jour. Pourquoi, alors, tant de remous, d’excitation, de peur ? Pourquoi n’y a-t-il plus personne, sinon le pauvre porte-parole de l’UMP pour défendre le Président ? Parce que l’affaire Sarkozy-Bettencourt, c’est le début du lâchage puis du lynchage d’un homme par l’opposition ET par son propre camp.

Ainsi la principale leçon de cet énième scandale, c’est qu’il est idiot ou fallacieux – à choix – de croire que la division gauche-droite est illusoire. Quelle que soit son nom, la division est inhérente à tout système politique, tout simplement parce qu’il y a toujours un pouvoir et une opposition. Et Sarkozy, qui a moins de culture politique que Blair, ignore ou feint d’ignorer la célèbre répartie d’un vassal d’Hughes Capet : « Qui t’a fait roi ? », qui rappelle à tout dirigeant élu qu’il est avant tout le champion de son camp. On reste donc dans l’histoire française. La gauche a toutes les raisons de haïr Sarkozy, qui était presque parvenu à la réduire en cendres. L’extrême droite a toutes les raisons de le haïr, lui qui y a péché ses thèmes de campagnes et un bon nombre d’électeurs. Mais la droite ? Well, « Money makes ze world go round », comme chantait Liza dans « Cabaret ». Ainsi l’épisode Bettencourt rappelle que beaucoup de fortunes françaises ont misé sur leur poulain, ce jeune avocat accommodant qui leur ouvrait des comptes à numéro à Genève, au bon vieux temps.

Mais la crise est arrivée. Sarkozy, élu et devant être réélu, comptait désormais plus sur les électeurs que sur ses amis fortunés. Qu’il balançait dès l’été 2009 et sans aucune vergogne au fisc pour un stage de réhabilitation sous les auspices du sergent Woerth. Il n’a jamais fait bon être riche en France, mais depuis l’été 2009 et le scandale HSBC, c’est carrément le bagne. Ainsi on peut volontiers imaginer que quelques milliardaires et millionnaires aient trouvé le gag un peu saumâtre, si le redressement fiscal était effectivement ce que le petit Nicolas entendait comme renvoi d’ascenseur. Les soutiens de Sarkozy, que ce soit Bolloré, Arnault ou Bettencourt, ne sont pas seulement riches, ils sont très puissants. Et il y a fort à parier que cette coterie soit tentée de rappeler au Président ce qu’il leur doit et que, comme le disent les Anglo-saxons, « there’s no free lunch ». Ça fait quand même cher la semaine en yacht privé. Oui, cet acharnement contre Woerth et sa femme, cette fille de milliardaire aux amitiés floues, ces enregistrements et ces révélations, tout cela sent l’embuscade, une embuscade d’autant plus redoutable qu’elle est préparée avec des éléments internes et inconnus de l’opposition. Ailleurs, ça se règle au fusil à lunettes. Mais partout, ça s’appelle un lynchage. 

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28/06/2010

France Culture et l'assassinat par vente aux enchères

Le mardi 29 juin, chez Sotheby’s à Paris, va se dérouler une vente aux enchères d’un type assez particulier. On n’y sera pas assourdi par le crépitement des balles de fusil et les hurlements d’agonie de la victime. On n’y frissonnera pas au sifflement sournois des robinets de gaz et au sourd écho d’un corps qui s’écroule sur le sol dur. On n’y souillera pas le lin de son costume avec des éclaboussures de sang ou d’entrailles. On n’aura pas à se boucher le nez d’une main gantée pour se prévenir contre les pestilences d’un ventre ouvert à la baïonnette. Tout au plus entendra-t-on retentir le marteau du commissaire-priseur, quelques oh et quelques ah si l’une des œuvres présentées dépasse sa cote, et puis on ira prendre un verre, pourquoi pas au bar du Bristol tout proche. Pourtant, ce n’est rien d’autre qu'à un assassinat auquel on assistera, ce mardi 29 juin prochain, chez Sotheby’s à Paris, lorsque, pour la troisième et avant-dernière fois, on liquidera froidement Erich Chlomovitch.

 

Cette vente est le résultat d’un long, atroce et inimaginable périple de l’histoire de l’art. Le titre que donne Sotheby’s à cette vente résume bien des turpitudes contenues dans cette affaire : « Les trésors du coffre Vollard ». Car de coffre Vollard, il n’y en a tout simplement jamais eu. Il y avait bien, de 1940 à 1996, un coffre Chlomovitch, du nom de celui avait ouvert ce coffre à la Société Générale à son nom et qui en était le propriétaire légal, à moins que la loi n’ait été réécrite entre temps. Et du nom de ce Chlomovitch, on ne verra nulle mention à la vente Sotheby’s, l’auguste maison ayant de loin préféré parier sur l’aura d’Ambroise Vollard, tout en escamotant confortablement l’existence de jeune juif belgradois gazé en 1942 et continuateur de l’œuvre de Vollard. Pourtant, ce sont bien, jusqu’à preuve absolue du contraire, les tableaux de la collection d’Erich Chlomovitch qui partiront sous le marteau, ceux qu’il avait patiemment et passionnément amassés sous le regard de son maître et mentor Ambroise Vollard.

 

Erich Chlomovitch était un jeune juif belgradois dans la vingtaine tardive. Arrivé à Paris à la fin des années 30, il s’était fait la main dans sa Yougoslavie natale en collectionnant, auprès des artistes de sa génération, autant d’œuvres que ses maigres moyens le permettaient, avec en tête le rêve, un jour, d’avoir sa propre galerie ou son propre musée. Son modèle, depuis l’enfance, c’était Ambroise Vollard, le plus grand marchand d’art de son temps, découvreur de Picasso, de Matisse et de Braque. Vollard, à qui Chlomovitch envoyait depuis ses 13 ans des lettres enthousiastes auxquelles le maître, attendri, répondait pour lui dire que, dans quelques années peut-être, il se ferait un plaisir de le recevoir. Il n’en fallait pas plus pour Chlomovitch. Débarquant dans la galerie de Vollard, il s’y était immédiatement distingué par son flair, par la sûreté de son goût, et avait ainsi acquis la confiance du marchand. En quelques années, par échange, par acquisitions et par charme, Chlomovitch s'est ainsi retrouvé à la tête de centaines d’huiles, de gravures, de dessins, de photos, avec une dilection plus particulière pour Renoir, Rouault, Degas et Picasso.

 

Mais Vollard meurt dans un accident de voiture en été 39. Et puis la guerre arrive. Erich, prudent, place 200 de ses œuvres dans un coffre à la Société Générale. Il met les 400 autres dans des caisses, direction la Yougoslavie. Il aura même le temps de les exposer à Zagreb, créant l’événement de l’année devant un public ébahi. Et puis la fuite à nouveau face à l’invasion allemande d’avril 41. Une cache dans un village du sud de la Serbie, un double mur dans une ferme pour y cacher sa chère collection. Qui survivra, sans lui, sans Erich Chlomovitch, son frère Egon et son père Bernard, gazés par les nazis à Belgrade en 42. La collection, elle, trouvera, tant bien que mal, le chemin des coffres du Musée National de Belgrade où ils entrent en 1949. Sans mention aucune du nom de leur propriétaire légal, de ce jeune collectionneur fou, passionné et fort heureusement mort.

 

C’est à Belgrade que je les découvrirai en 2002, en mission pour le ministère de la Culture de Serbie. Mais face à mes questions, à mon insistance et puis, à la longue, à mon indignation devant tant d’inexcusable incurie, la porte se refermera pour ne plus s’ouvrir. Aujourd’hui encore, nulle mention d’Erich Chlomovitch au Musée National de Belgrade. Il est mort, qu’il le reste. On oublie tout, l’histoire, les quarante ans ou presque de procès à répétition menés par des ayants droit désespérés. A Paris, même chanson. En 1979, on ouvre ce coffre poussiéreux et on y découvre un trésor, un trésor au nom de Chlomovitch, pas de Vollard. Alors commence une bataille judiciaire de 15 ans. Au terme de laquelle, contre toute logique, contre toute justice, on attribue la collection aux ayants droit d’Ambroise Vollard, qui la mettent aux enchères ce mardi. A ce jour, les héritiers Vollard n’auront non seulement jamais apporté de preuve définitive de leur propriété, mais aggravent leur cas en accusant Chlomovitch d’avoir volé ces tableaux à Vollard, et pourquoi pas aussi, après tout, d’avoir fait assassiner Vollard. C’est cela qui est bien avec la calomnie : plus on en ajoute, plus c’est crédible.

 

Ainsi disparaîtra un ensemble cohérent d’œuvres d’art voulu par un jeune homme passionné qui n’aura jamais commis que deux fautes : être juif et inconnu. Les nazis l’auront assassiné, les communistes l’auront spolié en Yougoslavie, puis les ayants droit Vollard l’auront spolié en France, et bientôt aussi, peut-être, vendra-t-on à l’encan la collection belgradoise. Alors enfin tout sera accompli : Erich Chlomovitch aura disparu de la surface du globe, son souvenir effacé, son œuvre dispersée, sa mémoire diffamée. J’en conserve une photo chez moi, avec une dédicace de Matisse qu’il rencontra plusieurs fois en été 39, dans l’atelier de l’artiste. C’est peut-être pour cela, d’avoir tant regardé le visage calme et effacé de ce jeune homme, que ma seule défense aujourd’hui, après tant d’années de combat impuissant, c’est ce petit texte un peu pathétique.

 

PS : à écouter absolument ce soir lundi 28 juin, le docu-fiction d’Amaury Chardeau sur France Culture à 17h, ou en podcast plus tard.

http://admin.franceculture.com/emission-sur-les-docks-cha...

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14/06/2010

France Info et la fin des nations

A Belgrade, remonter la rue Birtchaninova vers 2002 était une expérience édifiante. Devant toutes les ambassades européennes qui bordent cette rue en pente douce, bordée de platanes asphyxiés, on voyait de longues files d'attente. Qu'il pleuve ou qu'il vente, qu'il fasse -20 ou 40 degrés, des milliers de Serbes faisaient le pied de grue dehors pour obtenir un visa pour la Suisse, l'Allemagne, l'Italie, la Suède. Tous ensemble, avec leurs cigarettes, ils souffraient en silence pendant des heures, forcés de se plier à ce protocole délirant avant d'obtenir le sésame. Et pendant ce temps, les criminels, les dealers et les assassins traversaient les frontières avec de faux papiers ou des passeports de complaisance. C'est le triste sort de tout embargo de ne toucher que les innocents et de favoriser ses cibles présumées. Cette vision de la rue Birtchaninova me rappelle l'inanité des frontières physiques, l'expression la plus visible des nations et de leur développement depuis 150 ans.

 

Le vote de ce week end en Belgique a résonné à travers l'Europe comme un coup de tonnerre : les séparatistes flamands menacent désormais l'intégrité d'un pays qui n'est rien moins que le centre administratif d'une Europe occidentale qu'on imagine libérée de l'héritage le plus nocif de la philosophie politique nationaliste. On ne peut pas se représenter de symbole plus aveuglant pour la fin de l'UE qu'une Belgique démembrée de l'intérieur par une population divisée sur des lignes culturelles et linguistiques, prête à sortir ses mousquetons pour jouer “Verdun 2 : le retour”. Et partout depuis hier cette rengaine saturée de Schadenfreude prend une nouvelle ampleur et nous prédit la fin de l'Europe, le retour aux bonnes vieilles nations, aux séparations des peuples en suivant fleuves, monts, rivières ou barrières linguistiques, aux monnaies locales, aux lois locales, à tout ce qui est local et qui s'oppose, forcément, à ce qui ne l'est pas.

 

Quentin Dickinson tenait pourtant sur France Info des propos beaucoup plus mesurés sur ce qui risque de se passer maintenant en Belgique, rappelant que la future coalition des indépendantistes flamands avec les socialistes wallons apportera plus de stabilité que ce pays n'en a connue depuis trois ans. Parmi les personnages interviewés se trouvait un architecte belge de renom, Leo van Broek, qui déclarait en substance : ce vote est l'expression d'une crispation sur une identité nationale, ce qui est compréhensible dans la mesure où les identités nationales sont déjà mortes ; un Bruxellois de 15 ans qui fait du skateboard partage bien plus avec un enfant de 15 ans qui fait du skateboard à Minsk ou à Tokyo qu'avec un autre Bruxellois de 45 ans, et ceci est une nouveauté dans l'histoire ; et puis, souligne van Broek, regardez toutes les oeuvres de science-fiction, toutes évoquent un monde futur sans frontières, avec une seule langue, un seul peuple très divers sur sa forme mais complètement unifié sur son mode de vie ; nous y sommes déjà, dans ce monde global et unifié, termine van Broek, il faut donc une certaine dose de courage pour l'accepter et les Belges, aujourd'hui, sont un peu découragés, ce que je comprends.

 

Il n'y a rien de révolutionnaire dans ces propos, mais leur contexte et la limpidité d'expression de leur auteur les rendaient captivants. Et comme, surtout en Suisse, ce genre de propos suscite une quantité largement majoritaire de critiques souvent violentes, il me semble amusant de m'en faire le défenseur. Plutôt que d'invoquer Orwell, à tort évidemment, il est utile de rappeler que, sur le fond de la chose, van Broek a raison : les identités nationales, et les nations qu'elles représentent, sont effectivement en train de mourir, remplacées depuis 1945 par l'unification de nos modes de vie, par la disparition de centaines de langues locales, par l'urbanisation galopante et l'agriculture intensive, et surtout par la consolidation de la démocratie et la lente disparition de la dictature. Car comment être dictateur sans la protection qu'offre la frontière. Les dizaines de dictateurs du XXe siècle, socialistes, fascistes ou simplement fous, sont parmi les meilleurs illustrateurs des horreurs que permirent la nation. Et si la religion peut s'enorgueillir d'avoir généré une quantité impressionnante de conflits et de génocides, il faut rappeler que, depuis son émergence en force en 1848, aucune forme politique n'a produit autant de conflits dévastateurs, globaux et meurtriers que le modèle national.

 

De 1848 à aujourd'hui il n'y a que 150 ans environ et il est frappant de voir à quel point le modèle de la nation aura été court en dépit, ou probablement à cause de son intensité. Prenons une vieille et grande nation comme la France. Combien de ses régions y sont intégrées presque par hasard, non sans tensions de nos jours encore : la Savoie, l'Alsace, la Lorraine, la Catalogne, la Bretagne, la Bourgogne même, un duché si puissant qu'il menaçait le royaume tout entier jusqu'à la fin du XVe siècle. On peut faire le même constat avec la totalité des vieilles nations comme avec les plus récentes. Parce que la nation, comme l'explique notamment Shlomo Sand dans “Comment le peuple juif fut inventé” fut le produit de l'idéologie nationaliste, et non l'inverse. Un remarquable exemple de l'arbitraire de la création des nations fut donné par Churchill qui se vantait d'avoir créé la Jordanie en dix minutes sur une carte. Et il y a dans cet épisode une des clés de compréhension de l'idéologie nationaliste, née avec le développement de la marine et de la cartographie modernes qui soudain offraient aux hommes une vue en 2D de leur pays, leur donnant l'occasion d'y dessiner des frontières comme le ferait un demi-dieu.

 

Que l'on vive aujourd'hui sans réelles différences de Tokyo à Moscou en passant par Paris et Sao Polo n'échappe à personne. Même nourriture, même musique, mêmes soucis de pollution, même transports engorgés. Les traditions locales, les fêtes des saints ou les carnavals, qui sont sensés représenter les bastions de nos identités locales, nos traditions, ne sont très souvent, comme la sordide St Martin de Vevey, plus qu'une occasion de vendre de la bière, des chapeaux, des saucisses, le tout noyé dans de la musique pop et encadrés par les forces de sécurité. De l'autre côté du spectre, il serait abusif, pour le moins, de soutenir que les exemples que nous avons de gouvernance mondiale sont convaincants malgré leurs défauts. Ni l'UE, ni les Nations Unies ne sont des modèles de société pour l'après-nation dans lequel nous entrons maintenant. Et quel que soit le modèle qui s'imposera après les nations, le vote des Belges indique aussi que le futur n'est pas pour tout de suite et que les crispations que nous traversons un peu partout sont plus que des nids-de-poule dans le ruban magnifique qui nous mène vers demain.

 

Il demeure que le nationalisme européen sera l'Alpha et l'Omega des nations. En tant que philosophie romantique née sur les débris de la Révolution française, il a façonné l'Europe moderne et les conflits qui, venant d'elle, ont bouleversé le monde entier. En tant qu'expression d'une crispation, ou du refus de dire adieu au monde prospère, calme et aisément compréhensible d'après 1945, au monde d'hier dirait Zweig, il affaiblit toute la société de l'intérieur, en Belgique, en Suisse ou en France et ne rend que plus inéluctable la déchéance de ces pays et leur soumission future à d'autres puissances et d'autres modèles. Il serait alors judicieux de tenter de façonner plus activement notre avenir au lieu, comme la femme de Lot dans la Bible, de nous transformer en statues de sel, immobiles et stériles parce que nous n'aurons pas résisté à notre nostalgie, si compréhensible fût-elle.

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08/06/2010

Time Magazine, les criminels étrangers et Oskar Freysinger

J’ai du mal à trouver un incipit pour évoquer le sujet d’aujourd’hui. Un sujet qui, immanquablement, va nous pourrir les mois qui viennent avec son carpet bombing d’affiches « Qualité suisse », ses mensonges proférés le doigt levé pour plus de vraisemblance, ses statistiques partiales et grossièrement enflées et ses violences verbales auprès desquelles les saloperies échangées au sujet des minarets feront vite figure de politesses. L’initiative sur le renvoi des criminels étrangers promet en effet d’être la « Mère de toutes les initiatives » du SVP, le couronnement de presque deux décennies qui, enfin et logiquement, met côte à côte les deux mots autour desquels s’est bâtie toute la rhétorique de ce parti. Le but sera donc de suggérer qu’il existe une équivalence entre criminels et étrangers, ce que les initiatives précédentes se sont chargées d’amorcer avec un succès remarquable.

Mais commençons par les Etats-Unis, dans l’Arizona, qui vit une situation très éclairante pour nous. Avec une frontière de 626 kilomètres avec le Mexique, l’Etat doit gérer une présence d’immigrants illégaux estimée à 460'000 individus, pour une population totale de 6.5 millions d’habitants, un taux par conséquent très élevé. Pour illégaux qu’ils soient, ces étrangers, de l’aveu même des agents interviewés par Time Magazine dans un sujet très documenté, ne posent aucun problème pour l’écrasante majorité d’entre eux, travaillent et sont intégrés. Tout ne se passait donc pas trop mal de l’avis général, jusqu’à la crise des subprimes et l’effondrement économique subséquent. Bien que le flux des immigrants ait chuté brutalement, la population commence à montrer des signes d’extrême nervosité.

Ainsi le 24 avril dernier, moins d’un mois après le meurtre toujours non élucidé d’un rancher immédiatement et arbitrairement mis sur le compte d’illégaux, le Gouverneur d’Arizona a signé une loi particulièrement sévère intitulée SB1070. Ce texte permet à tout agent de la loi de demander son titre de séjour à un étranger en se fondant « sur un soupçon raisonnable », et de l’arrêter si ce dernier n’a pas ses papiers en règle. Produit par des esprits épris de bon sens, dans le sens que lui donnerait Brando dans « Le Parrain », ce texte inscrit donc dans la loi le délit de sale gueule. Comment les agents de la loi peuvent-ils concevoir un « soupçon raisonnable » sans être contraint de considérer tout Mexicain croisé sur les trottoirs – et ça fait un paquet – comme un possible illégal. Plusieurs villes d’Arizona poursuivent désormais l’Etat en justice pour violation de la Constitution. Mais surtout, ce texte ne servira probablement à rien et risque d’empirer une situation internationale qui dépasse très largement les seules compétences étatiques. Ainsi ce texte est inopérant et impossible à mettre en pratique ; mais il possède l’avantage considérable de servir de marqueur politique.

Ce qui nous amène tout naturellement à Oskar Freysinger. Dans son interview accordée au Matin Dimanche, alors que le journaliste lui fait remarquer qu’il s’est trompé et que ceux qu’il avait décrits, dans un discours au Conseil national, comme étrangers étaient en réalité suisses, Oskar ne se démonte pas : Suisses peut-être, mais de passeport seulement, des naturalisés quoi. Ah, merci Oskar, car voilà le débat posé en des termes autrement plus explicites. On pensait devoir voter sur le renvoi chez eux de criminels endurcis, mais il n’en est rien. En effet, ce qu’Oskar révèle, avec ses ricanements nasaux habituels et son art de proférer des horreurs sur le ton de la blague de comptoir, c’est que l’objet réel de l’initiative est le suivant : qui sont les bons et les mauvais Suisses ? Quel que soit le problème dénoncé par Oskar, il indique très clairement que son but ultime n’est pas le renvoi des étrangers criminels : on nous demandera bientôt de redéfinir ce que signifie être Suisse et de rétrécir le spectre à l’extrême pour juguler, ou arrêter complètement, le flux migratoire. Même si les Français viennent de découvrir que ce genre d’initiative politique était parfaitement sans effet.

Ceux qui avaient voté contre les minarets pour défendre la laïcité réalisent maintenant tout étonnés que ce vote ne servait pas tant à interdire les minarets, ce qui sera très compliqué dans les faits, qu’à tenter péniblement de réaffirmer l’identité chrétienne de la Suisse en dégradant une minorité religieuse trop voyante. L’initiative sur le renvoi des criminels étrangers promet de tomber dans exactement le même travers : on nous parle de la sécurité du brave citoyen de base et de l’accueil de loups affamés et sans scrupules dans notre verte et paisible bergerie. Mais en réalité on se limite à un exercice strictement politicien de dénonciation dans le seul but de donner un tour de vis de plus à la ségrégation raciale et sociale en cours en érigeant le Suisse blanc et chrétien comme citoyen de première zone, auquel est soumis tout le reste. La sécurité du brave citoyen de base est même probablement menacée par une initiative qui dressera violemment les citoyens les uns contre les autres, pour le plus grand plaisir d’Oskar.

Pour les minarets, il ne s’agissait « que » de d’une question de principe, puisque la Suisse ne compte quasiment pas de minarets à ce jour et que les demandes de permis de construire n’encombrent pas l’administration. Dans le cas de cette nouvelle initiative pourtant, la question est très pratique et concerne la totalité de la population. J’ai épousé une étrangère qui va bientôt être naturalisée : que se passerait-il pour elle si l’initiative passe et qu’elle provoque un grave accident de la route ? Cette question concerne une écrasante majorité de Suisses, d’origine étrangère, doubles nationaux ou ayant épousé un étranger. Oskar lui-même, Autrichien de père, ne saurait échapper à cette rhétorique. Cette rhétorique, c’est le délit de sale gueule érigé en loi, comme en Arizona, une suspicion généralisée et encouragée par l’Etat, supposé garantir les droits et la liberté des citoyens. Une suspicion qui, évidemment, ne fait qu’aggraver une situation sociale déjà tendue et ne peut donc nullement contribuer à résoudre les problèmes qu’elle dénonce.

C’est la dernière incarnation de la dictature de l’émotion, qu’on peut aussi appeler le syndrome du mardi : un fait divers le samedi, une article le dimanche, une interpellation le lundi et une proposition de loi le mardi. En multipliant des initiatives aussi chaudes qu’inopérantes, une chose est certaine : le SVP aura tôt fait de rendre notre démocratie directe totalement inutile et déconsidérée. Ce qui est probablement son ambition sur le long terme, son désir d’homme fort et central n’étant un secret pour personne, ce désir étant parfaitement antinomique avec la notion même de démocratie directe.

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24/05/2010

News of the Word et la monarchie démocratique

C'est le printemps, la saison des narcisses (que les centaines d'empaffés de promeneurs que j'ai rencontrés aux Pléiades continuent de cueillir en dépit des interdictions, le diable leur dévore les entrailles), les jeunes cygnes sortent de leur oeuf, les voitures perdent leur toit, les pantalons deviennent minijupes et les sujets d'Elisabeth II découvrent, comme une série télévisée, le énième scandale de la famille royale d'Angleterre. Il ne s'agit cette fois que d'un dommage apparemment collatéral puisqu'on parle de Sarah Ferguson, ex-épouse du Prince Andrew, qui conserve le titre de duchesse d'York. Tombée de tout son poids (on la surnomme aussi la duchesse de Pork) dans le piège tendu par le tabloïd News of the World, Sarah a prétendu pouvoir arranger un rendez-vous avec son royal ex. Pour la modique somme de 500'000 livres sterling.

 

Le prince Andrew joue un rôle officiel comme ambassadeur du commerce et de l'industrie britanniques, c'est pourquoi un journaliste du tabloïd avait contacté Sarah dans l'espoir d'obtenir le fameux rendez-vous. Le site de News of the World livre une vidéo furtive de Sarah, assise sur un gros sofa, expliquant ses exigences financières avec un remarquable aplomb, qui fait croire qu'elle n'en serait pas à son coup d'essai. L'angle d'attaque du journal est étayé dans un édito d'une épouvantable mauvaise foi qu'on peut résumer ainsi : Sarah = une grosse salope cupide et vulgaire, le prince Andrew = un prince sobre, travailleur et ignorant des agissements de son ex. Voilà pour la galerie et pour garder la face. Le vrai message que cette vidéo – et l'intention du journal – délivrent est aveuglément clair : les “royals” sont totalement à la dérive et la génération qui est appelée à régner ne tient tout simplement pas la route.

 

Bien sûr, il ne s'agit ici que de Sarah Ferguson qui ne fait plus partie de la famille royale. Mais tous, sans exception, ont eu leur(s) scandale(s) médiatique(s), jusqu'à la génération des petits-enfants de la Reine où les tarés cotoient les idiotes. Même le prince William, pourtant très protégé par les médias et relativement aimé des foules, a déjà fait les frais d'un comportement discutable lorsque, par exemple, il a fait usage d'un hélicoptère de l'armée pour rendre visite à sa petite amie. “The Queen”, le film de Stephen Frears peut ainsi être vu comme une sorte d'hommage posthume à la Reine et à la monarchie, une élégie funèbre avant l'heure. C'est que la chose – la disparition de la monarchie britannique – est non seulement possible, elle est probablement inévitable.

 

C'est dans ces temps troublés que la nature très particulière de cette monarchie ressort vivement. Ce n'est pas le moindre des paradoxes que l'Angleterre, qui a inventé la démocratie moderne, soit encore une monarchie. Ainsi le régime monarchique anglais est-il en réalité tout à fait démocratique, ayant subi, depuis plusieurs centaines d'années, une succession d'évolutions douces, en contradiction complète avec le modèle des révolutions continentales, brutales, courtes et suivies de longues stagnations. Cette monarchie-là a vu ses privilèges rétrécir comme neige au soleil depuis le règne de l'incroyable Henri VIII, mais – à part l'épisode cromwellien – sans effusion de sang, sans crise, sans bouleversements.

 

Ainsi, ce qui survit de nos jours de la monarchie anglaise est-il le résultat d'un véritable consensus démocratique et profond. Mais voilà, depuis trois cents ans, quel que soit le modèle, les monarchies suivent toutes le même chemin vers l'abysse. Aujourd'hui, que ce soit en Hollande, en Angleterre, en Norvège ou en Espagne, tout dépend plus que jamais de la personne même du monarque, cela parce que sa seule et unique fonction est de représenter. On exige du monarque un comportement absolument infaillible, une épouse irréprochable, une progéniture silencieuse, bref, on veut une carte postale rigide avec des drapeaux, des chapeaux, des carosses et des chevaux. Si le monarque est un benêt, un cuistre ou un ivrogne, tout l'édifice est menacé. En Angleterre, on le sait désormais avec une totale certitude, les monarques futurs sont tout cela, et même pire.

 

Mais comme on est en Angleterre, on ne va pas s'énerver. De toute façon, le pire est déjà arrivé lorsqu'il a été exigé de la Reine qu'elle paye ses impôts, lorsque le prince de Galles a déclaré vouloir être le tampax de son amante, lorsque le prince Harry a enfilé un uniforme nazi pour un bal masqué, et lors de tant d'autres très riches heures qui auront vu l'érosion rapide et définitive de cette passionnante institution. La suite ? Une république, un protectorat, un duché, la forme m'importe guère, je fais entièrement confiance à ce pays pour se réinventer sans plonger l'Europe entière dans le sang, sans décapiter ses anciens maîtres et sans débaptiser les noms de rue. Ce ne sera pas très triste, ce sera un nouveau départ. Ce qui serait triste, c'est que la fin se prolonge indéfiniment comme maintenant, avec ce cortège d'inutiles qui semblent avoir compris eux-mêmes que la fin est proche et qui bourrent leurs poches d'argenterie.

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19/05/2010

Huffington Post et la censure sur les blogs

Hier soir, j'ai reçu un appel commercial vers 20h30 alors que je mettais mon enfant au lit. Une jeune femme proposait de me vendre de l'huile d'olive artisanale “pour les familles qui apprécient la bonne cuisine italienne”. Elle faisait des efforts touchants pour accomplir sa tâche particulièrement ingrate mais je lui ai fait rapidement comprendre que j'avais déjà de l'huile d'olive avant de raccrocher et de reprendre l'opération du coucher. Elle avait mon numéro direct et privé et s'en servait tout simplement pour faire passer un message non insultant et personnel. De quel droit avais-je osé lui raccrocher au nez, elle qui ne faisait que s'adresser à moi le plus poliment du monde ?

 

En effet, à en croire une grande quantité de commentateurs de blogs, mon attitude envers cette gentille employée de télémarketing n'est rien d'autre qu'une censure grossière. La communauté des commentateurs est atrocement sensible à sa liberté d'expression et c'est bien normal. Ainsi, dès qu'un commentaire n'est pas immédiatement et intégralement publié, la réaction générale est un hurlement d'indignation qui fait résonner ces deux sinistres syllabes : censure ! Au-delà du côté puéril de cette réaction, il faudrait s'y arrêter un instant et comprendre pourquoi cette accusation est fondamentalement fausse et abusive.

 

De même que la jeune femme qui se sert de mon numéro de téléphone privé pour s'adresser à moi et me communiquer des informations que j'estime à la fois inutiles et intrusives, j'estime qu'une quantité non négligeable de commentaires postés sur mon blog répondent exactement aux mêmes définitions. Cela parce que commenter un blog est une possibilité et non un droit. Il ne peut y avoir de censure que dans la mesure où l'on enfreint un droit. Mais au nom de quel droit devrais-je laisser certains commentateurs m'abreuver de leur rancoeur et de leurs critiques à répétition ?

 

Un récent article paru dans Huffington Post rappelle la difficulté qu'ont les bloggeurs de certains pays arabes à s'exprimer librement. L'accusation de censure prend tout son sens lorsque certains se font sucrer leurs textes par des gouvernements ou des mouvements tels que le Hezbollah, ou se font initimider anonyment. Leur liberté d'expression est directement menacée et limitée, leur vie parfois même est mise en danger. A côté de ces situations, il y a quelque chose d'obscène à se faire traiter de censeur par un anonyme qui vient de vous écrire un commentaire bourré de points d'exclamation et d'accusations diverses et fleuries. Non, ce n'est pas de la censure que de lui sucrer son commentaire : c'est mon droit absolu en tant que rédacteur non rémunéré d'un texte éditorial.

 

L'accusation de censure tient d'autant moins qu'un commentateur n'a qu'à créer son propre blog pour s'y exprimer lui-même le plus librement du monde. Mais pour cela, l'abandon de l'anonymat est un pré-requis que la plupart ne s'aventureront jamais à franchir. Un bloggeur n'est pas un journal, il n'est la plupart du temps pas rémunéré. Il s'exprime à titre personnel sur des sujets divers et possède par conséquent le privilège de permettre à ses lecteurs de voir leurs réponses publiées ou non, parfois ou jamais. Le droit est du côté du bloggeur. Celui du commentateur est de penser ce qu'il veut du texte incriminé. Mais en aucun cas un commentateur ne possède un droit absolu de voir son commentaire publié.

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11/05/2010

Le Telegraph et l'euro comme ligne Maginot

Il y a quelque chose de poétique à réaliser que tout, en Europe, commence avec la Grèce. Dans les grands lignes mythologiques du moins et parfois aussi dans les désastres financiers. Parce que, passés les hors d’œuvre et l’entrée, le plat principal nous sera encore longtemps servi par l’Allemagne. C’est comme ça depuis la construction des nationalismes au XIXe et tout semble confirmer que ce pays garde la haute main sur notre continent. Les récentes déclarations et actions d’Angela Merkel laissent peu de doutes sur l’identité de celui qui, dans cet ensemble unique de peuples, porte vraiment la culotte.

 

Ainsi, lorsqu’elle déclarait que les pays qui ne respectent pas les critères de convergence devraient être expulsés de l’euro, elle brandit en creux une menace très grave et très réelle : si ces pays ne quittent pas l’euro ou ne s’en font pas exclure, alors nous, Allemands, nous en tirerons les conséquences et nous quitterons l’euro. Voilà ce qu’elle dit, la matronne, à la France, à l’Italie et à l’Espagne. Lorsque, quelques semaines plus tard, elle accède enfin aux prières paniquées de ses collègues, elle ne fait en réalité qu’enfoncer le clou : comme toujours, c’est nous qui devons réparer les dégâts.

 

Que le peuple allemand ne soit pas très joyeux à l’idée de devoir régler l’ardoise de la « ceinture d’ail », comme on appelle parfois le sud du continent, c’est un gros euphémisme. La colère désabusée de l'Allemagne est de celle qui va maintenant cuire doucement sous la chape pour déborder en un amer brouet anti-européen aux prochaines élections. On peut s’en lamenter, mais il demeure que la ligne Maginot n’a jamais fonctionné et ne fonctionnera jamais. La ligne Maginot, c’est l’euro lui-même, c'est-à-dire une invention avant tout politique et non financière ou économique, qui a pour mission de contenir la puissance économique allemande, totalement disproportionnée par rapport à celle de ses voisins.

 

Jusqu’à sa mise en circulation en 2002, l’euro existait en réalité déjà sous la forme du mark. Il faut avoir vécu en Europe de l’Est et se souvenir de ces pays où l’on payait tout en monnaies locales « péguées » sur le mark. Tous les achats supérieurs à environ 10 ou 20 marks se calculaient directement en marks, même à la télévision ou dans les publicités. On recevait son salaire calculé en marks, on payait son essence directement en marks et tout cela n’indiquait qu’une seule direction possible : dès leur adhésion à l’UE, tous ces pays en pleine croissance se convertiraient au mark ou se contenteraient de lier leur politique monétaire à celle du mark, bénéficiant de la stabilité allemande au sein de leurs propres économies en reconstruction.

 

L’euro, pour les fonctionnaires bruxellois et notamment pour la France – on se souvient que l’impayable Giscard voulait l’appeler l’ecu – avait comme mission politique première, au-delà de la convergence et de la stabilité, le maintien sous contrôle de la redoutable puissance industrielle allemande. Dix ans plus tard, de ce point de vue, l’échec est total, l’Allemagne étant désignée comme la seule puissance capable de redonner – pour combien de temps ? – de la crédibilité à l’euro sur les marchés financiers. Il est symptomatique à cet égard que, face à l’envolée des marchés boursiers du lundi 10 mai, la ministre française Christine Lagarde ait déclaré au Telegraph que cette réaction était excessive, comme si elle était blessée de voir que, de New York à Tokyo, on saluait la seule puissance de l’Allemagne.

 

Pour le reste, les élections britanniques dévoilent à quel point ce pays s’est effondré après l’envolée extraordinaire des années 2000. Voilà une grande puissance industrielle qui a littéralement bazardé ses bijoux de famille aux Allemands, mais aussi aux Chinois et aux Indiens en échange de la monoculture des services financiers, piètres employeurs et prompts à se dégonfler à la première secousse ou à se délocaliser, vers Genève notamment, à la première contraction fiscale. La France, enfoncée dans un déficit et une dette record, que certains estiment beaucoup plus importants que les chiffres officiels, a depuis longtemps perdu sa compétitivité industrielle dans son marasme politique constant, sa valse des ministres de l’économie, ses grèves massives à répétition, et sa fiscalité d’un autre âge.

 

Le sud de l’Europe est dans l’état que l’on sait. Reste pour l’Allemagne à se tourner vers l’Est, vers la Pologne et vers la Russie, vers les Balkans et vers l’Ukraine. Ça donne quoi ? Une bonne vieille politique rapalliste, du nom de l’accord de Rapallo en 1922, où l’Allemagne et la Russie s’allient économiquement et politiquement contre l’Europe. Cette politique fut quasiment l’unique feuille de route de la politique étrangère soviétique et cela ne devrait surprendre personne de voir un homme tel que Poutine la ressortir ainsi de ses placards. Pendant ce temps, l’Allemagne continue de produire des machines-outils et des berlines de luxe, c'est-à-dire une véritable richesse industrielle de qualité, exportée dans le monde entier. Qu’elle vende ses lave-linge et ses diesels en euro ou en mark ne changera rien : elle continuera à les produire et elle les vendra de toute façon. C’est l’un des messages les plus importants qu’il faudrait retirer du petit épisode grec.

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02/05/2010

Radio 74 et la censure religieuse

Il y a à Paris, rue des Beaux-Arts, un hôtel particulièrement élégant, logé dans un petit immeuble de rapport dont rien, de l’extérieur, ne laisse imaginer le luxe qu’y apprécient ses très riches visiteurs. Le client le plus célèbre de ce petit hôtel fut Oscar Wilde. Fuyant Londres et l’hypocrisie victorienne qui l’avait emprisonné, l’auteur de Dorian Gray avait échoué là, comme un cachalot sur la grève, mourrant lentement et ponctuant ses derniers souffles de quelques aphorismes dont lui seul avait le secret, comme le fameux : « Ou c'est ce papier peint qui disparaît, ou c'est moi ». Depuis, le papier peint a été changé mais lorsqu’on arpente ces couloirs, on se souvient aussi qu’il fut possible, il n’y a pas si longtemps, de se faire envoyer en prison et d’y contracter des maladies mortelles, uniquement parce qu’on avait une certaine orientation sexuelle en dépit du fait que l’on était l’un des auteurs les plus célébrés de son temps. On mesure alors l’énormité des changements survenus depuis.

 

En écoutant la radio entre Lausanne et Vevey, vendredi soir dernier, j’ai encore une fois réalisé combien ces changements, essentiellement positifs, sont fragiles et combien il semble désormais facile de revenir en arrière. C’est l’une des maladies les plus graves récemment contractée par beaucoup de mouvements conservateurs d’Europe et des Etats-Unis : on ne prône plus le status quo mais le retour en arrière. Ainsi les ondes qui parvenaient dans mon poste de radio en étaient-elles un des petits exemples les plus expressifs et les plus glaçants qui soient. Radio 74 (prononcer en anglais), diffuse depuis la Haute-Savoie et couvre une partie non négligeable de nos régions, bien mieux que beaucoup de stations commerciales. Ses programmes sont surtout chrétiens et l’on y entend une succession de « Reverend » y commenter la Bible en y trouvant des solutions toutes faites pour la vie de tous les jours, proposant de ces écrits une lecture quasiment littérale qui fait plus penser au Coran qu’à l’Evangile.

 

L’accent souvent sudiste de ces prêcheurs, leur façon de parler de « Christ » et du « Lord » à tout bout de champ me fait voyager bien loin du Léman et j’aime sentir ainsi le pouls de l’Amérique profonde, surtout lorsque les auditeurs ont la parole. Comme Radio 74 reprend les programmes en syndication d’une grande quantité de petites stations évangéliques américaines, on a la surprise d’entendre, à la hauteur d’Epesses, la voix traînante de Wendy, qui appelle depuis Fresno, California. Wendy appelle pour demander au grand prêtre si le plaisir qu’elle éprouve à lire de la fiction est recommandable.

 

D’une voix calme mais autoritaire, le speaker insiste un peu : « De quels livres en particulier voulez-vous parler ? ». « Harry Potter, par exemple. J’adore Harry Potter. Est-ce mal ? ». « Eh bien, Wendy, je suis très heureux que vous me posiez cette question. Je vais donc vous envoyer gratuitement un exemplaire de « Pourquoi Harry Potter est malsain », un livre qui explique avec beaucoup de clarté pourquoi cette lecture nous éloigne sans profit de la parole du Seigneur ». « Merci beaucoup, dit Wendy d’une voix qui fait penser qu’elle baisse la tête dans une bienheureuse contrition. Mais alors, les grands classiques de la littérature, qu’en pensez-vous ? ». « Quels grands classiques, par exemple ? ». « Je ne sais pas, Oscar Wilde ? ». « Oh, Wendy, dit-il alors d’un ton qui trahit une gêne extrême, oh, Oscar Wilde était un homosexuel déclaré, ses écrits sont marqués par cela. Je ne l’ai pas lu mais je connais l’histoire de Dorian Gray et je vous conseillerais de ne jamais lire ce genre de livre ».

 

On laissera le mot de la fin à Wilde lui-même, on lui doit au moins cela. Dans sa préface de Dorian Gray : « L'artiste est le créateur de belles choses. [...] il n'y a pas de livre moral ou immoral. Les livres sont bien ou mal écrits. Voilà tout. »

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04/04/2010

Le Nouvel Obs et le massacre de Srebrenica

Dans notre époque de surinformation, le négationnisme a le vent en poupe. Il a pour visages Faurrisson, Meyssan, Irving ou même Marion Cotillard et adopte toujours une posture identique, très girardienne : seul contre tous, je porte la vérité cachée que je viens vous révéler. Forcément, ça pose. En tout cas, ça permet de paraître intelligent, impertinent, et pas dupe des manipulations médiatico-politiques dont les coutures de fil blanc ne vous avaient pas échappé, à vous. De la négation des chambres à gaz à celle des attentats du 11-Septembre en passant par Srebrenica, le négationnisme est en train de devenir une véritable contre-religion, une nouvelle identité pour tous ses adeptes qui y voient une espèce de rédemption au sein d'un monde désenchanté.

Le massacre de Srebrenica a une place particulière parmi ces victimes collatérales des grands conflits. En effet, encore plus que les attentats du 11-Septembre, le massacre de Srebrenica est un fait documenté et d'une clarté historique à peu près totale. Voilà un événement qui, une fois achevé, apporte ses cohortes de témoins, ses cadavres, ses vidéos, ses transmissions d'ordres militaires, sa cartographie précise, ses auteurs, bref, le massacre de Srebrenica est devenu en 15 ans le plus évident, le plus documenté et le plus indéniable des événements sanglants survenus durant les guerres de Yougoslavie. Et comme cela, manifestement, ne suffisait pas à faire taire les mécontents, ceux qui ne parviennent pas à se faire à l'idée que ce qui s'est passé s'est vraiment passé, le Parlement serbe a fait cette semaine une déclaration solennelle - à une voix de majorité près - qui reconnaît l'intégralité des faits en adoptant la version établie par le TPIY.

Le Nouvel Obs, comme toute la presse, rapporte cette déclaration, le peu de crédit que lui donnent les victimes et la morgue avec laquelle la reçoivent ceux que rien, jamais, ne convaincra du contraire. On peut évidemment se tourner vers la loi et déclarer, comme c'est le cas dans certains pays pour certains crimes, que nier est passible de poursuites pénales. Je suis fondamentalement contre cette option législative. Bien au contraire, c'est parce que Faurrisson et consorts sont libres de s'exprimer qu'ils forcent les historiens et les législateurs à accumuler le plus de preuves possibles de la vérité. Cette oeuvre-là est fondamentale et bénéficie directement de cette contrainte, en soi une abomination totale et une prolongation des crimes commis.

C'est que le négationniste, contrairement à son credo de base, ne s'intéresse nullement à la vérité. A peu près tous les négationnistes reconnus et assumés trouvent leur origine à droite de l'échiquier politique. Pour cette frange extrême, il se cache dans le combat contre la vérité acceptée un autre type de combat, celui qui est mené par ces troupes-là contre l'Etat, ennemi suprême. Déclarer que Srebrenica n'a pas eu lieu, ce n'est pas du tout, pour les négationnistes, une insulte faite aux victimes et à la vérité. C'est un embarras bienvenu dans les affaires de l'Etat qui doit soudain désigner des coupables lèse-vérité établie en les adoubant automatiquement au rang de martyre de la liberté d'expression. Aujourd'hui, on pare même cette scélératesse du nom de "combat contre le politiquement correct", alors qu'il ne s'agit qu'un vulgaire mensonge.

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27/03/2010

Fox News et le coût de la peine capitale

Hank Skinner revient de loin, mais pourrait bientôt y retourner. Cet homme qui a vu son exécution capitale ajournée par la Cour Suprême à une heure de la sentence, exactement comme Troy Davis l’année dernière, nous permet de remettre ce vaste sujet sur le métier et de continuer à réflechir à l’un de ces fondements de l’organisation sociale. Peut-être encore plus que la religion, la question de la peine de mort est un sujet qui divise la société. Même en Suisse, si vous vous ennuyez dans un dîner, vous pouvez être certain de pimenter la conversation au-delà de vos espérances si vous balancez au milieu du dessert : « Pensez-vous qu’on devrait rétablir la peine de mort ? »

Un long article paru sur le site de Fox News, la chaîne conservatrice par excellence, qui compte Sarah Palin parmi ses éditorialistes, apporte un élément nouveau dans la discussion : le coût exorbitant d’une exécution capitale, procès inclus. Une étude au Maryland révèle que les cinq dernières exécutions qui ont eu lieu dans ce petit état auront coûté pas moins de 186 millions de dollars au contribuable, c’est-à-dire 37,2 million par exécution. En général, dans les 35 états américains qui la pratiquent, on calcule qu’un procès en peine capitale coûte entre 1 et 2 millions de dollars de plus qu’un procès en réclusion à perpétuité.

Mais le chiffre le plus absurde nous provient de la Californie. Dans cet état pratiquement en faillite, les 700 détenus qui attendent leur exécution se savent en réalité à l’abri : on n’y exécute en effet que 1% des condamnés. Dans un système carcéral pléthorique à l’excès (excellent reportage photo dans le NY Times la semaine dernière où l’on voit des salles de gym transformées en dortoirs), les accusés plaident la peine capitale dans le seul but d’avoir une chambre seul. Si Schwarzie franchissait le pas et concrétisait l’abolition dans les faits par une abolition légale, il ferait économiser 1 milliard à son état. Ainsi, dans une Amérique aux abois pour retaper son déficit budgétaire, le coût de la peine capitale est sensé apporter de l’eau au moulin des abolitionnistes.

Sensé, seulement. Parce que dans les faits, et un petit sondage express de Fox News le révèle avec clarté, les Américains préfèrent s’endetter plutôt que d’abandonner cette option. Ils sont en effet entre 70% et 80% qui soutiennent la peine de mort, et ce chiffre ne semble pas beaucoup évoluer. Chez nous qui l’avons abolie il y a longtemps, je ne serai pas surpris de savoir que la majorité de la population est également en faveur de la peine capitale, comme en France où seule une promesse électorale et un ministre convaincu ont permis son abolition, au sein d’une population, à l’époque en tout cas, largement anti-abolitionniste.

On peut relever ici cette contradiction centrale et constitutive de la droite dure américaine qui, d’une main, tape autant qu’elle le peut sur le « Big Government », et de l’autre, dépense sans compter pour la guerre ou la peine de mort en remettant par ce biais une quantité insensée de prérogatives dans les mains de l’Etat. Le débat sur le système de santé nous a offert d’ailleurs un spectacle assez semblable, les Républicains hurlant comme des fous (vraiment, comme des fous, assimilant Obama à Hitler et Staline dans les réunions du « Tea Party Movement »), et manoeuvrant la politique politicienne la plus mesquine et la plus kafkaïennement gouvernementale en obligeant la loi à repasser devant les élus, même si le résultat est déjà acquis. En attendant, Hank Skinner, même en sursis, même gracié, est déjà mort d’avoir attendu la mort avec certitude.

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22/03/2010

TF1 et l'échec complet des Grandes Manoeuvres élyséennes

Le gouvernement français s’est pris une rouste historique aux régionales et je soupçonne un ancien Président de la République de s’en réjouir bruyamment. Bien sûr, la gauche est remontée et à fait un très joli score, signalant le début de l'échec de "la rupture", mais c’est surtout l’échec des calculs politiciens du gouvernement en place qui a été si clairement illustré. Celui qui doit s’en réjouir comme personne, plus encore que Martine Aubry, c’est Jacques Chirac. Non seulement son successeur détesté se prend les pieds dans le tapis, mais un des points essentiels de sa politique se trouve confirmé avec une exactitude mathématique.

Le Front National, depuis bientôt trente ans, représente, grâce à son génial président, l’un des pivots incontournables de la politique électorale française. Mitterrand s’en est abondamment servi comme bélier contre le centre droit, et le centre droit s’en est abondamment servi comme épouvantail pré-électoral. Le Pen a très bien su tirer parti de cette position d’arbitre, distribuant, avec sa faconde inimitable, les bons et surtout les mauvais points.

Arrive un nouveau venu qui pense, qui est certain que tout cela n’est qu’une question de stratégie électorale et qui, à la façon d’un Karl Rove, va créer un « spin » extraordinaire en s’attribuant les thèses principales du Front National tout en les nettoyant de tout contenu scandaleux et, surtout, en offrant à ses électeurs l’absolution d’une décomplexion tant attendue. Dans un premier temps, ça fonctionne si bien que le nouveau venu se retrouve installé à l’Elysée, et le Front National est déclaré cliniquement mort.

Cette stratégie n’avait en réalité rien de nouveau. On se souvient de l’épisode malheureux de Charles Millon et de son exclusion du RPR après son alliance avec le FN dans sa région Rhône-Alpes. Les tentatives et les tentations dans ce genre ont été très, très nombreuses à droite en trente ans. Un seul, vraiment, un seul homme a clairement et définitivement tracé une ligne à ne pas franchir. En effet, Jacques Chirac a été le seul politique de droite, assumant des responsabilités de chef de parti, qui toujours déclaré une hostilité non négotiable avec le Front National.

Cette position lui a valu de devenir « le meilleur ennemi » de Le Pen, selon les propres dires ce dernier. En coulisse, bien des choses se sont peut-être passées que nous découvrirons un jour. Mais en extérieur, Chirac a été jusqu’à déclarer, en tant que Président de la République, que le Front National était un parti « raciste et xénophobe », au grand scandale de ses troupes, toujours soucieuses de ménager les extrêmes au sein de leur propre camp. Pourtant, avec deux élections présidentielles gagnées, force est de constater que cette attitude a payé : elle a durablement stigmatisé le Front National comme infréquentable, tout en offrant à la gauche la garantie que l’on n’irait pas plus loin que le strict nécessaire.

Et lorsque sur TF1 les porte-flingues élyséens tentent de minimiser la débâcle des régionales, ils font bien attention de concentrer leurs efforts sur l’Alsace et sur la gauche, mais ne pipent presque pas mot du Front National. Ils ont fini eux aussi par comprendre : la stratégie électoraliste ne paye plus. L’Elysée pensait qu’il suffisait de se parer des plumes du coq pour lui ressembler. Mais ce que ces élections révèlent, c’est que les électeurs du Front National n’ont pas envie d’entendre quelques promesses lancées sur un ton martial.

Les électeurs du Front National attendent des résultat concrets, pas juste une légère baisse de la criminalité. Ces résultats sont très simples à comprendre : expulsion des étrangers, arrêt complet de l’immigration et préférence nationale à tous les niveaux. Ce n’est pas plus compliqué que cela, et c’est partout pareil : il existe partout un fond de plus ou moins 10% de racistes endurcis dans la population, comme l’ont démontré les élections de 2002, et seule une combinaison de circonstances exceptionnelles, économiquement et politiquement, permettent à cette frange de prendre le pouvoir. En attendant, il est dangereusement illusoire de croire qu’on peut faire autre chose que leur opposer une fin absolue de non-recevoir. Et pour que l’ironie soit complète : ça marche même pour les élections.

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07/03/2010

Time Magazine, l'UE et les nationalismes

Le 24 février dernier, on a rompu de tristes lances dans l’enceinte du Parlement européen. Herman van Rompuy, premier Président du Conseil de l’Europe, se faisait prendre à partie par un député anglais de l’extrême-droite, Nigel Farage : « Vous avez le charisme d'une serpillière humide et l'aspect d'un petit employé de banque (…) Vous êtes l'assassin de la démocratie européenne et de toutes les nations européennes (…) », et de terminer en clamant que la Belgique, dont van Rompuy fut Premier ministre, est un « non-pays ». Le tout récité avec un sourire en coin, certain déjà que son petit coup d’éclat aura les faveurs enthousiastes de la grande Internationale des internautes identitaires qui passent leurs journées à se refiler tout ce que la Toile recèle de saloperie raciste – et ça fait un paquet – faisant ainsi la démonstration la plus éclatante, et l’abus le plus scandaleux, de la bénédiction absolue que représentent l’abolition des frontières et la liberté de l’information, démons de cette construction européenne haïe qu’ils combattent avec la dernière énergie.

 

Il y en a que ces rodomontades font pleurer, comme moi, d’autres que ça fait hurler de rire, comme les fachos précités, et d’autres que cela laisse songeurs et empruntés. Dans sa dernière livraison, Time Magazine se veut une expression médiane du sentiment qui habite l’administration américaine dans son rapport avec l’Union Européenne. Le dossier ne se concentre pas seulement sur les rapports entre Obama et Sarkozy ou Merkel, mais tente de faire une sorte de bilan des récentes années avec comme fil rouge la fameuse question que posait Henry Kissinger : « Si je veux appeler l’Europe, j’appelle qui ? » Et le bilan que dresse le magazine, on s’en doute, est bien sinistre et déconfit, même s’il appelle à plus de coopération et de bonne volonté. On sent bien pourtant que le cœur n’y est pas et que les Américains, soucieux de leur propre étoile faiblissante et des changements survenus ces dernières années, en Asie notamment, sont en train de perdre leur foi en la relation transatlantique, commençant à lui envisager des remplaçants.

 

Les coups de sang « à la Farage » font partie intégrante de ce bilan. Les Américains ne comprennent pas comment il est possible que les Européens persistent à ne parler que d’eux-mêmes à eux-mêmes, négligeant presque complètement la politique extérieure qui est pourtant le terrain par excellence de l’expression du pouvoir et de l’influence. En fait, l’UE est aujourd’hui pour les Américains et les Chinois ce que la Yougoslavie fut pour l’UE : un puzzle de petits états très semblables de loin, mais belliqueux, fiers de leurs spécificités et comme englués dans ce que Vladimir Dimitrijevic m’avait défini un jour comme « la surhistoire », c’est-à-dire un trop-plein de malentendus historiques et de haines jamais digérées. Et comme Mitterrand qui déclarait vers 1993 que la question yougoslave était « trop compliquée », refusant presque d’essayer de comprendre, on sent derrière l’attitude polie mais découragée de l’administration américaine la même lassitude : « Qu’ils s’entretuent, on négociera bien quelque chose avec le vainqueur », semblent-ils murmurer.

 

C’est là que Farage et ceux qui lui ressemblent ont un rôle particulièrement pervers. Pourfendant à longueur de discours, de blogs et de vidéos les dysfonctionnements de l’UE, s’asseyant sur les législations jusqu’à étouffement, promouvant la politique de l’obstruction et du refus de principe, saisissant la moindre occasion pour éperonner les susceptibilités nationales, ils sont en réalité la première cause du blocage institutionnel, politique et militaire de l’Union. Héritiers d’une Europe pré-révolutionnaire noyée dans des mythes nationaux, ils personnifient à eux seuls la boutade Rumsfeld sur « la vieille Europe », une sorte de diva irascible sur le retour, jalouse de ses vieux bijoux et de ses vieux souvenirs de gloire enfuie, replète de mépris frustré pour ceux qui lui prennent la place et soucieuse, comme la reine dans Blanche-Neige, de son seul reflet dans le miroir.

 

Et pourtant, pour tous ceux qui, comme moi, ont bien connu la traversée de l’Europe ponctuée des arrêts aux frontières toutes les quatre heures, le passage à 120 km/h à travers ce qui fut le rideau de fer, près de Trieste, procure une joie très profonde, une gratitude immense et un sentiment d’optimisme incurable. Le Time rappelle que l’Europe s’est essentiellement construite autour de l’Allemagne et du désir de ne plus jamais laisser les intérêts particuliers, les débordements institutionnels et les mythes nationaux plonger le continent, et le monde entier derrière lui, dans une guerre atroce. L’abolition des frontières est un élément crucial de ce processus historique, accompagné de tant d’autres, moins visibles, moins symboliques et néanmoins essentiels. Et Farage aura au moins le mérite de rappeler que, comme semble le négliger le Time, les buts premiers de la construction européenne que sont la paix et la prospérité partagées, ici comme à l’Est, ne demeurent jamais qu’à moitié atteints.

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14/02/2010

France 2 et le Tribunal révolutionnaire

En plein dans la lecture des lettres de Céline dans la Pléiade, j’ai été hier soir sujet à d’inquiétantes hallucinations. Dans ses lettres des années 30, postérieures aux publications du Voyage et de Mort à crédit, Céline bascule définitivement dans une sorte d’hystérie idéologique identitaire, aidé en cela par tant d’autres intellectuels français anti-dreyfusards, anti-presque-tout en réalité. En voici un extrait nécessaire, tiré d’une lettre de 1938 :

«  Le Juif n’explique pas tout, mais il catalyse toute notre déchéance, toute notre servitude, toute la veulerie râlante de nos masses, il ne s’explique lui, son fantastique pouvoir, sa tyrannie effarante, que par son occultisme diabolique, dont ni les uns ni les autres ne voudraient être conscients. Le Juif n’est pas tout mais il est le diable et c’est très suffisant. (…) Il n’y a d’antisémitisme réel que le racisme, tout le reste est diversion, babillage, escroquerie (genre Action Française), noyade du poisson. Bien sûr que le Blanc est pourri ! (…) Mais le Juif a su gauchir cette pourriture en sa faveur, l’exploiter, la canaliser, l’exalter. (…) Racisme ! Racisme ! Racisme ! Tout le reste est imbécile. J’en parle en médecin. »

Les années 30 me fascinent, je l’ai souvent écrit ici, par les nombreux parallèles qu’on peut tirer avec la présente époque. Mais la violence incantatoire de Céline, la tête farcie de mythes et de pseudo-science, fait aussi penser aux réquisitoires de 1793 où la méfiance le dispute au mensonge. C’est exactement le même ton emphatique, le torse bombé et le doigt levé qu’on croit alors entendre et on lui mettrait volontiers une perruque et des bas de soie. Il suffit de remplacer Juifs par nobles, et le tour est joué. On y touche ainsi du doigt les plaies que la Révolution a creusées au cœur même de la société, faisant éclore des divisions et des haines mutuelles qui ne se sont jamais que provisoirement refermées, attendant la moindre occasion pour renaître dans la bouche d’un opportuniste en mal de pouvoir.

C’est pour cela qu’hier soir, affalé après le dîner sur mon sofa, sirotant un verre de Côtes du Rhône, j’ai cru halluciner en voyant le spectacle offert par France 2 dans l’émission de Ruquier. Invité, BHL se retrouvait face à deux vieux ennemis, Erics Zemmour et Nolleau, les flingueurs en chef du service public. Servile, Yann Moix cirait les pompes de Chemise, Cul étant restée à la maison. En face, les deux bonhommes tiraient sur BHL avec une férocité telle qu’ils en parvenaient presque à rendre le gaillard sympathique. Il faut laisser toutefois à BHL ses trente ans de pratique médiatique, toujours souriant, jamais offusqué, rabattant les caquets, bref, un caractère de premier plan pour le film Ridicule.

Et j’hallucinais parce que Zemmour, BHL et Moix, avec Arno Klarsfeld en basso continuo, n’échangaient de coups manifestement que pour la galerie, chacun campant un rôle bien précis et s’y tenant avec une discipline de fer et une totale insincérité. On y parlait de Juifs, de musulmans et de communautarisme, d’identité nationale, sujets bien évidemment explosifs mais portés pour l’occasion au sommet de leur incandescence. Zemmour était dans la peau du porte-parole du populo, pragmatique et conservateur, très UDC dans sa manière d’accuser BHL de ne pas connaître les préoccupations des « vraies gens », brandissant la une du Parisien pour soutenir son propos. BHL et Moix, eux, donnaient dans le sentiment, la poésie engagée, le combat donquichottien, le tout mâtiné de citations de Kant, de Harendt ou de Foucauld pour justifier leur statut.

Après quarante minutes de débat, j’ai compris qu’une seule chose comptait sur ce plateau : ce n’était ni le fond du propos, ni la qualité des invités, ni même l’hôte, l’absolument insupportable Ruquier. La seule chose qui comptait, c’était, comme dans un Tribunal révolutionnaire, de rendre possible l’éclosion publique de la haine et de l’affrontement. De tous côtés, on s’invectivait dans le vide, brandissant des statistiques ou des citations, s’interrompant à tout bout de champ, menaçant de l’index, vouant l’ennemi aux gémonies et faisant tout pour donner au spectateur la satisfaction de voir étalées en plein jour les divisions qui sont en train de renaître en France et en Europe, les légitimant et leur préparant pour demain tout le lustre dont elles auront besoin pour gagner des élections. Le débat avait fait place au combat et tous devant moi, j’avais l’impression de les voir couverts de sang.

L’histoire ne se répète jamais, mais elle ne nous apprend rien. Ce qui s’est passé en 29 n’est pas ce qui s’est passé en 2008 et 2009. Pourtant, rongés par des traumatismes idéologiques semblables, les hommes d’aujourd’hui comme ceux d’hier ont enlevé les gants et piaffent du désir ardent d’en découdre. Les uns pour figer le monde tel qu’ils croient qu’il est, les autres pour le renverser et le réduire en esclavage. Et tous ensemble, comme Céline en son temps, ils hurlent et ils invectivent en espérant avoir l’oreille fatiguée et désorientée d’un peuple qui n’existe plus vraiment. A Zemmour comme à BHL, j’ai envie de lire cet extrait du jugement en condamation à mort de de Fouquier-Tinville, l’accusateur public guillotiné en 1795 : « Convaincu de manœuvres et complots tendant à (…) provoquer la dissolution de la représentation nationale, et le renversement du régime républicain, et à exciter l'armement des citoyens les uns contre les autres. »

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07/02/2010

ITV et le Pacte du Granita

Les secrets n’ont pas la vie facile ces jours-ci. Le bancaire, par exemple, est en train de passer un très mauvais quart d’heure, qui risque d’ailleurs d’être aussi le dernier. Mais il n’est pas seul. En Angleterre, le secret le mieux gardé de l’histoire politique d’après-guerre va très prochainement sauter. Comme les Anglais sont perfides, il ne va sauter qu’à moitié, laissant l’autre moitié dans l’ombre d’où, probablement, elle ne sortira jamais. Ce secret, c’est le Pacte du Granita, et celui qui va le faire sauter, c’est le Premier ministre Gordon Brown. A trois mois des élections générales, on comprend que ce geste n’a rien de gratuit.

Le Granita était un restaurant du quartier bobo d’Islington, au nord de la City. On raconte qu’un soir de 1994, deux jeunes politiciens de talent s’y sont retrouvés pour une petite bouffe. Gordon Brown et Tony Blair, alors dans l’opposition, avaient deux ou trois choses à régler avant de monter à l’assaut de Downing Street. Le leader de leur parti, le Labour, venait de décéder subitement. Il fallait donc nommer au sein du Labour un nouveau premierministrable. Le Labour était dans l’opposition depuis l’arrivée de Thatcher en 1979 et John Major, successeur de Thatcher, semblait relativement facile à battre.

Brown et Blair étaient les deux têtes pensantes de ce parti, à l’époque en totale déconfiture idéologique. Le Labour n’avait pas su se relever de la destruction des grèves de mineurs et des mises à pied des syndicats, pari audacieux que Thatcher avait remporté haut la main dans les années 80. Il peinait à trouver la parade et promenait une image de vieux marxiste sympathique, convaincu mais dépassé par les événements. Brown et Blair savaient qu’ils avaient les idées, le programme et suffisamment de volonté pour réformer le parti et conquérir le pouvoir. Mais ils étaient deux, et c’est un de trop.

Au Granita, la discussion entre les deux amis rivaux fut assez simple : Blair, mieux rompu au jeu des médias, devait remporter la partie et laisser à Brown un poste aux responsabilités élargies. Une fois son pouvoir assis, il quitterait Downing Street après quelques années au profit de Brown. Pas de papier, un pur « gentlemen’s agreement » à l’anglaise, c’était cela, le Granita Pact. On connaît aujourd’hui l’écart sidéral qui existe entre ce qui avait été convenu ce soir-là – mais s’étaient-ils vraiment compris ? – et ce qui s’est finalement passé.

Après avoir mené avec un succès historique la révolution du New Labour, un concept très simple qui signifiait qu’on pouvait pleurer sur les pauvres tout en s’en foutant plein les poches, Tony Blair se retrouvait donc à Downing Street en 1997. Qu’il ne quittera qu’en 2007, après trois victoires aux législatives. Dix années durant lesquelles Gordon Brown et lui s’entredéchireront et, en dépit d’une collaboration très fructueuse, nourriront une haine mutuelle difficilement exprimable. Surtout Gordon Brown, surnommé par la presse « The Dour Scott », ou, librement, l’éteignoir écossais, incapable, avec son œil de verre, son accent et ses manières lourdes, de contrer le politicien le plus magnétique de sa génération.

Tout cela vient de prendre une tournure plus dramatique encore depuis que Gordon Brown a décidé de sortir du bois et de raconter sa version des événements. Car ni Blair, ni Brown n’avaient jamais confirmé l’existence de ce pacte. Cherie Blair – la Elena Ceausescu de la Tamise – avait même qualifié cette histoire de ridicule. Depuis 15 ans, tous les six mois, un journaliste ou un chroniqueur arrive avec un scoop qui confirme ou qui dément la légende. Et voilà Brown, enfin, qui met les pieds dans le plat, et qui affirme, dans une interview qui paraîtra bientôt sur la chaîne ITV : oui, le Pacte du Granita a bien eu lieu.

Quel but recherche Brown ? D’une part, il est éternellement à la cherche d’une revanche contre Blair, l’homme qui lui a volé, pense-t-il, quatre années de pouvoir. On le savait, Blair est amoral, égocentrique et obsédé par le pouvoir. Mais là, la source est autrement plus crédible. L’autre but recherché par Brown, c’est de paraître moins rigide et plus émotif. Son histoire d’ami trahi doit lui apporter la sympathie d’un électorat découragé qui ne voterait Conservateur que pour ne pas voter Labour. Electoralement, le subtexte pourrait être assez efficace parce que l’aveu de Brown résonne aussi comme celui que l’Angleterre des années 2000 pourrait se faire à elle-même : ayant cru avec sincérité à la croissance économique, elle se retrouve sur le carreau, trahie par des banquiers indélicats qui se paient des bonus énormes en pleine crise. Pourtant, Blair doit bien se marrer : on continue à ne parler que de lui.

 

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